COMPTE-RENDU, concert piano. La Roque d’Anthéron le 26 juill 2019. Alexandre Kantorow. Rachmaninov, Fauré…

Kantorow_©-Christophe-GREMIOT_26072019-8-copie-400x225COMPTE-RENDU critique, concert piano. FESTIVAL INTERNATIONAL DE PIANO DE LA ROQUE D’ANTHÉRON, le 26 juillet 2019. ALEXANDRE KANTOROW, piano. Rachmaninov, Fauré, Beethoven, Stravinsky. Le jeune pianiste Alexandre Kantorow (âgé aujourd’hui de 22 ans), Premier Prix et Grand Prix du tout dernier concours Tchaïkovski, fut l’invité dès l’âge de 16 ans de la Folle Journée de Nantes et de Varsovie, où il fit ses premiers pas sur les scènes des festivals. Depuis il n’a cessé d’emporter l’enthousiasme sans réserve de tous ceux qui l’ont entendu à Paris, et partout ailleurs, ainsi qu’au disque: ces trois CD dont le dernier consacré aux concertos de Saint-Saëns, ont été unanimement salués par la critique, et récompensés. Le 26 juillet, Il se produisait sur la scène du parc du château de Florans, au Festival de la Roque d’Anthéron. Un premier récital très attendu en France après son triomphe à Moscou.

ALEXANDRE LE MAGNIFIQUE
Les gradins se sont remplis, les cigales sont aussi au rendez-vous, et il plane un parfum de liesse ce soir. Notre heureux champion arrive du fond de la scène, l’allure décontractée, chemise blanche, grand sourire, frais comme s’il revenait de trois semaines de vacances en Toscane, alors qu’il vient de passer une à une les épreuves du plus redoutable concours de piano au monde. Nous l’écoutons justement dans quelques unes de ces œuvres par lesquelles il a gravi l’Olympe musical, sans qu’à aucun moment le souffle lui ait manqué, sans que jamais son front ait perlé de sueur, sans que les traits de son visage se soient crispés par l’effort, comme ce fut le cas pour certains coureurs de fond du concours. Tout semble couler de source pour ce jeune musicien que rien n’effraie, ni n’impressionne. Les plus périlleuses acrobaties pianistiques sont pour lui tout au plus jeux de saute-mouton. Il ne tire pas jouissance de cette pure agilité, pas plus qu’il n’en étale la spectaculaire et factuelle démonstration, comme le ferait un circassien. La virtuosité il l’oublie et nous la fait oublier: elle n’est qu’au service de son imagination, de sa liberté, et de la flamme qui couve au fond de lui sa géniale inspiration. Et « génial » n’est pas trop fort. Car il y a quelque chose de singulier et d’authentique dans l’art d’Alexandre Kantorow, qui fait mouche à tout bout de « chant », loin du convenu, du consensuel ou au contraire de l’extravagant. Le jeune artiste est d’une maturité exceptionnelle: tout est pensé dans son jeu, l’intention, le son, l’architecture… et tout est vécu, du corps à l’esprit, ou vice-versa, en passant par le cœur. il y a cette cohérence entre le geste, le mouvement et la vision que rien n’entrave. Alexandre Kantorow est musicien de tout son être, et n’eût-il pas été pianiste, nous aurions pu l’imaginer danseur étoile!

Rachmaninoff, il l’a enregistré dans son second album « A la Russe » (Bis records). Son interprétation ce soir de la Sonate n°1 en ré mineur opus 28 subjugue: tout y est juste, dans les tensions, les élans dramatiques, les respirations, les détentes qui ne sont pas relâchement de la phrase, mais élargissement , ouverture. La musique y est comme soutenue de l’intérieur, tenue dans son intensité expressive, aussi bien dans les forte que dans les piano, et à la fois d’une plasticité étonnante sous ses doigts. Quelle conscience de la construction et en même temps quelle déclinaison expressive! Le lento (2ème mouvement) est d’une beauté ineffable, sous son toucher d’une infinie délicatesse, timbrant les voix juste ce qu’il faut pour la transparence de la polyphonie, effleurant les dernières doubles croches de la coda telles un impalpable soupir de l’âme. Et la fièvre du dernier mouvement allegro molto nous tient en haleine jusqu’au bout, jusqu’à sa fin crépitante et grandiose.

Tout se pose avec le nocturne n°6 de Fauré au climat très apaisé: le début d’une extrême douceur presque feutrée avance lisse, sans aspérités. Alexandre Kantorow dose à merveille les tensions et relâchements successifs, suspend, respire généreusement, illumine les scintillements de doubles croches par une économie de pédale, jouant telle un peintre d’un effet de pointillisme, pose de sa main gauche des octaves rondes et pleines, lance des étoiles filantes, chante à fleur de peau les aigus dans une finesse extrême, nous montre des paysages oniriques, nous conduit dans des atmosphères faites de gaz inconnus. On succombe à tant de charme!

La sonate n°2 opus 2 n°2 de Beethoven et L’Oiseau de Feu de Stravinski dans l’arrangement d’Agosti nous font apprécier une autre facette du musicien, à son aise dans tous les répertoires. Son approche dans cette deuxième partie de concert devient théâtrale. Sans aucunement compromettre le style, ni la tenue rythmique, Alexandre Kantorow, dans la conduite du discours de cette sonate de jeunesse, trouve subtilement son espace de liberté et d’expression: le cadre conventionnel devient alors une scène vivante et les registres du piano des tessitures. Son toucher clair brosse une tragédie lyrique, allie la légèreté de ton et une dramaturgie sans pathos. Il y a de la noblesse et de la dignité dans le Lento appassionato joué comme une marche solennelle, où chaque valeur de note ponctuant les temps est calculée au millimètre, où le jeu prend le poids d’un manteau de cérémonie dans les ff. Du délié de ses phrases au ferme staccato, le rondo grazioso final est tout en élégance et séduction.

Dans l’Oiseau de Feu, le pianiste n’a plus dix doigts, mais peut-être bien autant qu’il y a de touches sur le clavier. Quelle maîtrise, quelle prodigieuse vivacité, quelle incandescence! La Danse infernale explose de couleurs. Se livrant à un corps à corps avec le piano, son jeu resserré, brûlant, orchestral est d’une tension phénoménale. La Berceuse contraste par les mystères de ses pianissimi, et progresse vers le final où toutes les cloches de Moscou sont convoquées une à une, et où ses coupoles d’or resplendissent dans la lumière naissante d’un jour nouveau. C’est éblouissant et immense! Son Oiseau de feu est bien davantage qu’une performance technique: il s’en dégage une force vitale impressionnante. Alexandre Kantorow y fait preuve d’une puissante imagination poétique et d’un sens magistral de l’architecture, soutenus par engagement physique sans pareil. Passionnant!

Les gradins du parc Florans retentissent des applaudissements et des coups de talons du public car les mains ne suffisent pas pour saluer le talent du jeune héros. Respirant le bonheur comme il respire la musique, la lumière qui émane de son visage inonde tout autour de lui. Les applaudissements redoublent. Ovation debout. En bis, il jouera la douce Méditation de Tchaikovski extraite de son opus 72, et un fascinant Chasse-neige de Liszt (douzième étude d’exécution transcendante).  © crédit photo: Christophe Grémiot

COMPTE-RENDU critique, concert piano. FESTIVAL INTERNATIONAL DE PIANO DE LA ROQUE D’ANTHÉRON, le 26 juillet 2019. ALEXANDRE KANTOROW, piano. Rachmaninov, Fauré, Beethoven, Stravinsky.

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