CD. Janacek, Dans les brumes et autres pièces pour piano. Sarah Lavaud,piano. 1 CD Hortus

janacek-sarah-lavaud-cd-hortusCD. Janacek, Dans les brumes et autres pièces pour piano. Sarah Lavaud,piano. 1 CD Hortus. Un nouveau disque de l’intégrale – courte – du piano de Janacek, cela ne se néglige pas, surtout si l’interprète est une musicienne de la jeune génération française. Sarah Lavaud indique sa familiarité d’émotion avec Janacek, joué par elle en concert depuis « longtemps ». Et son disque, vraiment magnifique, souligne une modernité qui a souvent été déniée au compositeur tchèque, ainsi que le culte des fragments de mémoire qui régit l’univers de ses pièces.

Ce que j’aurais voulu écrire moi-même

« Défendre avec ferveur une musique d’une incontestable singularité que je joue en concert depuis de nombreuses années, dit en  préambule de son disque Sarah Lavaud, qui parle en toute confiance à ses auditeurs du « choc que sa découverte (des pièces de Janacek) a suscitée : sensation paradoxale d’une étrangeté envoûtante et d’une familiarité intime, d’une évidence soudain révélée : musique que j’avais toujours voulu entendre, que j’aurais aimé écrire moi-même. » On ne peut que souscrire à ces élans du cœur : la musique de Janacek ne ressemble à aucune autre de celles qui lui sont  contemporaines.  Leos J. irradie une générosité humaniste – liberté avant tout, et amour toujours -  dont Claude –Achille D., plutôt « antipathique », ou même Maurice R., en sa pudique  réserve, ne surent inspirer l’expression spontanée… Un peu plus tard, bien sûr, et dans la Mittel Europa soumise aux pouvoirs oppressifs, il y a un Bela  B. à la rigueur morale d’une égale intensité mais qu’assombrit  la tragédie des temps fascistes… Car Janacek  (1854-1928), compositeur peu précoce,  est aussi « du XIXe », son œuvre de piano ne commençant qu’à l’orée du XXe et pour seulement  une décennie (sauf le groupe tardif des Esquisses, juste avant sa mort) : en France le maître-livre de Guy Erismann nous avait aidés à prendre la mesure d’un tel créateur…

Dans les brumes du destin

Oui, que de merveilles originales dans l’inspiration de ces six cahiers ou livres, n’entendant certes pas révolutionner l’écriture, mais l’aborder autrement, à partir d’un langage qui ne « connait » pas les intuitions de l’Ecole de Vienne ! La nouveauté du regard est pourtant bien là, dans une prédominance accordée au Grand Œuvre de la mémoire, avec ce quelque  chose  de voilé jusque dans les titres : « par les sentiers recouverts » (ou : « herbeux », selon les traductions), « dans les brumes » (à condition d’y effacer tout flou « impressionniste », et d’y ajouter : « du destin »). S’agit-il pourtant un peu de réalisme ? Si oui, il faudrait y ajouter l’adjectif « magique », quelque part entre notre résurrection  de l’enfance, la conception du romantisme allemand (« la poésie, c’est le réel absolu », disait Novalis), et   le  tout proche surréalisme en son exaltation du rêve. Sans oublier, ajouteraient les fervents d’autres « Grands Transparents » –   le point de rencontre français, Nerval, dans son univers de « Sylvie » -, et bien  sûr, l’écho spirituel de Schubert.

L’ovni engagé contre la répression

Pourtant au milieu de cette « couleur verte » que justement exaltait Schubert, un « ovni » engagé : la Sonate 1905, composée à la mémoire d’un ouvrier tchèque assassiné en manifestation par les forces  de l’ordre françois-joséphien et marquée au sceau de l’indignation démocratique, l’année même où  le tsarisme brise sans pitié la liberté russe. Compositeur ardent – il aurait pu se dire « tchèque trois fois, jusqu’à la moëlle des os » -, indigné par le meurtre d’un homme de Brno, sa ville natale,  Janacek ne se jugeait pas « à la hauteur » pour les  mouvements de ce qu’il allait appeler « Diptyque ». Et il  laissa  en guise de « Sonate 1905 », non le « récit » d’événements précis, voire cinématographiques avant la lettre, mais  « Pressentiment » et « Mort », symboles troublants de ses – puis de nos – témoignages impuissants devant le crime « légal » . Comme le rappelle Reinhard Schulz, Janacek écrivit à Max Brod, l’ami de Kafka : «  Quelqu’un dégoisait devant moi que seul le son pur importe en musique : et moi je dis qu’il ne signifie absolument rien tant qu’il ne se trouve pas dans la vie, dans le sang. Sinon, c’est un jouet sans valeur. » Avis au Russe pour qui « la musique n’exprime rien » ! Mais au fait, que l’on veuille bien chercher en histoire musicale des insertions semblables dans le domaine instrumental : « Lyon » de Liszt, à la mémoire des canuts révoltés… ? Puis prière d’attendre plus tard dans le XXe, du côté de chez Luigi Nono…

Le lointain de Thanatos

LAVAUD Sarah BilletIl nous souvient d’avoir écouté au festival de Montpellier, au milieu des  années 1980, le gentilhomme tchèque Rudolf Firkusny traduire avec émotion et rigueur  ces pages – finalement  assez brèves – de l’opus pianistique janacekien : cela ne s’oublie pas. La parution d’un magnifique disque (Deutsche Grammophon) avait en 1972 précédé cette synthèse. Quarante ans après, on peut s’y référer, non pour évaluer  des « progrès », mais pour mieux saisir attitudes et  expressions de la sensibilité entre les générations d’interprètes. Et  la différence n’est pas  toujours  où l’on croirait la trouver, ainsi dans la Sonate. Certes S.Lavaud fait preuve dans  Pressentiment d’une extrême âpreté qui « égale » la violence mystérieuse de R.Firkusny ; mais le pianiste tchèque trouve dans  « Mort » une dramaturgie admirablement  construite, laissant au centre de ce module « a-b-a » une vigueur altière pour mieux cerner « die ferne » , le lointain où siège Thanatos, sorte d’abstraction lyrique pour une scène désolée qui se jouerait  désespérément « là-bas »… « Dans les brumes » permet à chacun  une  approche pleinement originale, plus modernement heurtée, quasi brutale et analytique chez S.Lavaud (4e), qui cultive le discontinu (2e), proche de la rêverie éparpillée chez R.Firkusny (3e), d’une mémoire fragmentée qui encore une fois au loin se cherche  et s’émeut(4e).

Frydek et Combray

Quand Janacek se laisse aller à « titrer » (Les Sentiers, 1er cahier), c’est  égal enchantement, ainsi pour la Madonne deFrydek (I,4), les cloches sonnant presque transparentes avec  R.Firkusny, presque lourdes et graves chez S.Lavaud. Et bientôt on s’aperçoit que les suggestions de ce Cahier (bien différentes en esprit du « si vous voulez, pourquoi pas ? » consenti par Debussy à la fin de chaque Prélude !) font remonter à l’histoire personnelle de tous, comme les Scènes d’enfant de Schumann, ou ce qu’en ces années initiales du siècle le Français Proust fit revivre  par son  Narrateur du Combray de sa jeunesse.

Ouvrir des fenêtres dans l’âme

Et combien Sarah Lavaud a raison d’aller chercher du côté de chez Leos vieillissant les ultimes Esquisses de 1927-28 (5 extraits, à quand les 8 autres, antérieures ?) et « Un Souvenir » ! Dans ces ultra-fragments – « l’anneau d’or », une quinzaine de secondes, les autres guère  plus d’une minute- , l’écriture fait moins penser, dans sa  brièveté, à celle d’un Webern, qu’au chemin bien ultérieur d’un Giorgy Kurtag, énigmatique, frémissant  et dense. Ajoutons  que S.Lavaud joue un instrument original de Stephen Paulello, « construction » sonore qu’elle a enregistrée dans les ateliers même, et que ce ton subtil convient particulièrement au travail de la mémoire empruntant ses « sentiers recouverts », et « relevant ses distances » comme eût dit le Narrateur proustien. Ainsi  chemine ce disque précieux, quelque part entre ce que le compositeur appelait « ouvrir des fenêtres dans l’âme » et la vision de cet « art déchirant de Janacek » si bien analysée par son compatriote d’aujourd’hui, Milan Kundera…

janacek-sarah-lavaud-cd-hortusLeos Janacek (1854-1926). Œuvres pour piano (Dans les brumes, Sonate 1905, Sur un sentier recouvert, Esquisses Intimes, Un souvenir.  Sarah Lavaud, piano S.Paulello. Editions Hortus 109.

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