CD.Gil Shaham,violon : Concertos de Barber, Berg, Hartmann, Stravinsky, Britten (2 cd Canary classics).

Shaham_gil_concertos 1930 canary classicsCD.Gil Shaham,violon : Concertos de Barber, Berg, Hartmann, Stravinsky, Britten (2 cd Canary classics). Le violon soliste ne serait-il pas finalement l’instrument roi au tournant de la décennie 1930/1940 ? En abordant quatre Concertos pour son instrument, Gil Shaham nous permet un retour sur une période riche et féconde, plusieurs partitions dont la profondeur et la justesse de ton éclairent a contrario par leur intense humanité parfois militante l’une des périodes les plus sombres de l’histoire européenne. La cover du double cd porte le numéro 1 laissant augurer une suite tout aussi passionnante souhaitons-le.
En 1939, l’industriel du savon, Fels commande à Barber un Concerto pour son protégé le violoniste russe Iso Briselli. En découle un Concerto particulièrement aimable et élégant, d’un classicisme nuancé et raffiné (forme plus sonate que concertante du premier mouvement) qui contraste effectivement avec sa genèse. Amorcée en Suisse, la composition se termine après un retour précipité aux USA après que le gouvernement américain invite ses ressortissants à fuir l’Europe rongée par la barbarie nazie. Le jeune russe se défile trouvant l’oeuvre sous le regard critique de son mentor Meiff, pas assez puissante ni suffisamment noble. Barber se décourage mais finalement soutenu par son compagnon Gian Carlo Menotti, compositeur et violoniste, il trouve les ressources pour faire créer son concerto en février 1941 sous la direction d’Ormandy : Gil Shaham exprime cette intériorité lyrique plutôt pudique en phrases soutenues et toujours parfaitement énoncées. Le caractère plus échevelé et âpre aussi du dernier mouvement, dans sa version plus resserrée de 1949, ajoute à la précision du violoniste, en très belle complicité avec New York Philharmonic et David Robertson (février 2010).

Le Concerto de Berg s’inscrit dans une période angoissée et tendue pour le compositeur dont Wozzeck restait interdit de création (malgré l’activité de l’immense chef Erich Kleber) et Lulu peinant à être achevée…  En avril 1935, la fille d’Alma Gropius, ex épouse Mahler, Manon, meurt à 18 ans : sa mort ébranle le cercle restreint de la famille endeuillée dont … Berg. Mi août, pour le 56ème anniversaire d’Alma, le Concerto ” à la mémoire d’un ange ” était terminé. Dans le premier mouvement, le violoniste sait exprimer la douceur déjà évanescente de la jeune défunte en un portrait plein de délicatesse et de retenue, puis d’innocence dansante dans l’allegretto qui est enchaîné; les superbes couleurs, chambristes de la Staatskapelle de Dresde déploie un tapis remarquablement agile et accentué, semant dans le réseau des successions dodécaphonique, des guirlandes tonales dont Berg a le secret.  Soliste et orchestre canalisent et mesurent là encore en un dialogue serti de complicités intérieures, les tensions et la versatilité d’une partition qui semblant entrer en résonance avec le climat délétère de l’Allemagne d’alors ; le violoniste exprime le scintillement triste et désespéré d’un monde qui implose et s’effondre sur lui-même, en de longues vagues qui s’effilochent jusqu’à l’exténuation finale, celle d’un paysage lunaire et léthal (Dresde, juin 2010). Magistral.

L’opus 15 de Britten est décrété “injouable” par Heifetz : outre ses difficultés techniques indiscutables, le Concerto est très proche des convictions personnelles de l’auteur vis à vis de la guerre et de son engagement pacifiste. Le premier mouvement (moderato) est un hommage aux victimes de la guerre d’Espagne. Comme le Concerto de Stravinsky, le sarcasme pointe sans maquillage dans le Scherzo : dénonciation brûlante et vive des horreurs commises au nom des fusils et des bombes. Purcellien et baroque dans l’âme, Britten achève son parcours semé de cris et de visions terrifiantes, par une ample passacaille qui suscite la paix et le repos, l’oubli et la quiétude. Ce Concerto composé en pleine guerre jalonne l’oeuvre humaniste du musicien bientôt auteur du War requiem (1961) puis de l’opéra Owen Wingrave (1969). Précis, subtil, suggestif, le violon de Gil Shaham semble étinceler à chaque accent doloriste ; sa pudeur musicienne rétablit la profonde humanité de l’Å“uvre malgré ses syncopes et ses vifs sursauts.
De toute évidence, assembler les deux Å“uvres Britten / Stravinsky reste éminemment pertinent : voici la musique la plus captivante, écrite en temps de guerre pour exhorter à la paix et au silence des armes.  Nous en sommes loin : voilà qui fait toute l’actualité de ce programme lumineux et investi.

Plus récent, l’enregistrement du Concerto de l’humaniste munichois antifaciste  Karl Amadeus Hartmann (enregistré en septembre 2013), plonge dans des eaux plus profondes encore, témoignant de vision terrassées qui ont affronté la Bête : très engagé contre toute forme de tyrannie sanglante, Hartmann laisse dans son Concerto pour violon où dominent les cordes, résonateur amplifié de l’instrument soliste, une partition mordante, d’une tendresse hurlante, dont la tonalité funèbre honore la salut de toutes les victimes des années 1930 et 1940 en Europe. Le compositeur assimile Reger, mais aussi Bruckner, Mahler et Bartok dans cette Å“uvre somptueuse, noire, lacrymale mais d’une pudeur rentrée (sublime choral conclusif), écrite en 1939 et créée en 1940. La sensibilité crépusculaire du soliste éclaire le Concerto jusqu’au dernier éclair grâce à une tension jamais abandonnée y compris dans les séquences plus lentes et introspectives. Le Concerto d’Hartmann (mort en 1963) reste la révélation de ce programme marqué par la guerre et le règne des Ténèbres.

 

Gil Shaham, violon. Concertos pour violon des années 1930. Volume 1. 2 cd Canary classics.

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