mardi 13 octobre 2026

CRITIQUE, opéra. PARIS, Théâtre des Champs-Élysées, le 3 décembre 2025. OFFENBACH : Robinson Crusoé. S. Ratia, J. Fuchs, A. Charvet, L. Naouri, M. Mauillon… Laurent Pelly / Marc Minkowski

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Jean-François Lattarico
Jean-François Lattarico
Professeur de littérature et civilisation italiennes à l’Université Lyon 3 Jean Moulin. Spécialiste de littérature, de rhétorique et de l’opéra des 17 e et 18 e siècles. Il a publié de Busenello l’édition de ses livrets, Delle ore ociose/Les fruits de l’oisiveté (Paris, Garnier, 2016), et plus récemment un ouvrage sur les animaux à l’opéra (Le chant des bêtes. Essai sur l’animalité à l’opéra, Paris, Garnier, 2019), ainsi qu’une épopée héroïco-comique, La Pangolinéide ou les métamorphoses de Covid (Paris, Van Dieren Editeur, 2020. Il prépare actuellement un ouvrage sur l’opéra vénitien.
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Près de quarante ans que les Parisiens attendaient une nouvelle production de Robinson Crusoé de Jacques Offenbach, depuis la production guère mémorable  de Robert Dhéry (1986), et surtout sa création à l’Opéra-Comique en 1867. Et c’est un nouveau chef-d’œuvre du duo de choc Marc Minkowski / Laurent Pelly.

 

Depuis des décennies désormais, la magie opère sans faille quand le fondateur des Musiciens du Louvre rencontre l’imagination fertile de Laurent Pelly. Après Orphée aux Enfers, Les Contes d’Hoffmann, La belle Hélène, La Périchole, sans oublier l’inoubliable Platée, et bien d’autres, la résurrection de Robinson Crusoé, opéra-comique qui obtint à l’époque un succès très mitigé, après l’échec sept ans auparavant d’un autre chef-d’œuvre Barkouf, est une totale réussite. Il était néanmoins difficile de proposer une lecture littérale du livret de Cormon et Crémieux, théâtralement efficace mais traversé par des préjugés colonialistes (on en veut pour preuve la suppression au début du troisième acte de l’ariette de Suzanne « Oui, c’est un brun » qui compare Vendredi à un bien commercial). Comme toujours, la fidèle Agathe Mélinand adapte avec intelligence sans trahir : les pirates disparaissent au profit de militaires de chez l’oncle Sam, quand les anthropophages travaillent dans un abattoir moderne, tout d’orange vêtus et aux pieds vert fluo, tandis que la tribu adoratrice du dieu Saranha est grimée – apparition hilarante – en un certain Républicain à la large mèche blonde. Vendredi lui-même voit son idiome occidentalisé (exit le sabir pseudo-indigène dont la tradition remonte au moins au Bourgeois gentilhomme). L’acte londonien, loin d’évoquer une gravure de Hogarth – comme l’indiquent les didascalies du livret – présente un intérieur bourgeois compassé, très « seventeen », distillant un ennui qui incite Robinson à prendre le large. Un premier acte qui peut décevoir et qui peine à décoller s’il ne servait de prolégomène au départ du héros et s’il n’était agrémenté d’une musique délicieuse, souvent irrésistible, notamment son ébouriffante ouverture et ses riches pages orchestrales.

Avec l’humour et l’ingéniosité qu’on lui connaît, Pelly, avec sa complice de toujours Chantal Thomas, a troqué l’île sauvage pour l’île de Manhattan, dominée par quelques silhouettes de gratte-ciels, et les huttes des sauvages en tentes de SDF nouveaux naufragés de la société moderne et capitaliste : la tente Quechua vaut même comme métonymie de l’île tout entière. La scène où les amis de Robinson, Toby et Suzanne, risquent de servir d’ingrédients au célèbre pot au feu mitonné par un Jim Cocks survolté – début d’une série de gags hilarants –, est transformée en grandiose usine à viande digne des temps modernes symbolisé par un gigantesque EAT éclairé au néon, dont il ne restera que la dernière lettre, symbole du sacrifice christique d’Edwige sauvée in extremis par un Vendredi téméraire, permettant ainsi à Robinson de s’arracher à l’illusion dystopique.

 

 

Porté à la création par une distribution prestigieuse, dominée par Célestine Galli-Marié, la créatrice de Carmen en Vendredi, la résurrection parisienne de Robinson bénéficie à nouveau d’une distribution de premier plan, certains fidèles compagnons de route du duo Minkowski / Pelly, comme Laurent Naouri dans le rôle plutôt frustrant de Sir William Crusoé. Mais la voix est toujours aussi solide et magnifiquement projetée et ses talents d’acteurs, jusque dans ses mimiques, ne sont plus à démontrer. Dans le rôle de son épouse inquiète, Julie Pasturaud est une Deborah au tempérament bien trempé, également rompu à ce répertoire (on se souvient d’elle en reine Clémentine dans le désopilant Barbe-Bleue), mais elle aussi frustrée d’être en grande partie cantonnée au premier acte dans une succession d’ensembles qui lui laisse peu d’espace pour s’affirmer pleinement. Dans le rôle-titre, initialement prévu pour Lawrence Brownlee, le ténor malgache Sahy Ratia tire parfaitement son épingle du jeu, grâce à un timbre clair et homogène, parfois légèrement nasillard, plus à l’aise et plus convaincant dans les passages élégiaques. Edwige, grimée en poupée hollywoodienne des années soixante, est campée par une Julie Fuchs des grands jours, jouant avec bonheur de ses talents d’actrice protéiforme, passant d’une jeune fille de bonne famille au premier acte en fille dévergondée dans les deux derniers. Sa voix à la fois chaleureuse et cristalline, impressionnante de virtuosité contenue (les suraigus ne tiennent pas longtemps mais ils sont bien là), nous vaut de beaux et bons moments de théâtre. Le Vendredi d’Adèle Charvet pâtit quelque peu de la méforme de la chanteuse souffrante le soir de la première, mais si la voix en est impactée (les aigus sonnent trop larges), elle joue parfaitement le jeu par un timbre généreux et un engagement sans faille. Discrets dans l’acte londonien, le Toby de Marc Mauillon et la Suzanne d’Emma Fekete explosent vocalement dans les deux derniers actes (irrésistible duo du sacrifice) : présence scénique et diction impeccable pour lui, sans la gouaille excessive qu’on pouvait parfois lui reprocher, joli timbre de soprano léger, bien que trop discrète dans les dialogues parlés, mais toujours espiègle et piquant pour elle, notamment face un Jim Cocks incarné par un Rodolphe Briand haut en couleur qu’on eût dit tout droit sorti d’une scène de Docteur Folamour. Le baryton Mathieu Toulouse, qui prête son timbre bien charpenté au rôle secondaire d’Atkins, le capitaine des pirates, complète avec bonheur la distribution, tous dirigés d’une main de maître par Laurent Pelly, secondé par la dramaturgie efficace des lumières de Michel Le Borgne. Une mention spéciale pour le Chœur Accentus magnifiquement préparé par Louis Gal.

Dans la fosse, Marc Minkowski est comme un poisson dans l’eau avec une direction proprement électrisante, magnifiant avec l’éloquence qu’on lui connaît les nombreuses pages orchestrales de la partition (une des plus riches de ce point de vue d’Offenbach), soulignant ici les couleurs incisives des bois, ailleurs la ductilité des cordes, là la facétie des cuivres, dans un même élan théâtral. Une production mémorable dont on espère une captation pérenne.

 

 

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CRITIQUE, opéra. PARIS, Théâtre des Champs-Élysées, le 3 décembre 2025. OFFENBACH : Robinson Crusoé. S. Ratia, J. Fuchs, A. Charvet, L. Naouri, M. Mauillon… Laurent Pelly / Marc Minkowski. Crédit photographique (© Vincent Pontet)

 

 

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