mardi 13 octobre 2026

CRITIQUE, danse. PORTO, Teatro Rivoli, le 4 décembre 2025. Marco DA SILVA FERREIRA : « F*cking Future » (Création nationale)

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Emmanuel Andrieu
Emmanuel Andrieu
Après des études d’histoire de l’art et d’archéologie à l’université de Montpellier, Emmanuel Andrieu a notamment dirigé la boutique Harmonia Mundi dans cette même ville. Aujourd’hui, il collabore avec différents sites internet consacrés à la musique classique, la danse et l’opéra - mais essentiellement avec ClassiqueNews.com dont il est le rédacteur en chef.
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Le Teatro Municipal do Porto – Rivoli n’est pas qu’une superbe façade Art Déco sur la Praça de Dom João I. Inauguré en 1913 et transformé en cinéma-théâtre une décennie plus tard, ce lieu est depuis des années un phare de la création chorégraphique portugaise et internationale. Il a notamment été un partenaire de premier plan pour le chorégraphe portugais Marco da Silva Ferreira (actuellement « artiste associé » de la Maison de la Danse de Lyon), qui y a créé et présenté plusieurs de ses pièces majeures. C’est dans ce temple portuan de la danse contemporaine que son dernier manifeste, « F*cking Future », créé en septembre dernier à la Biennale de la Danse de Lyon, déploie sa puissance interrogatrice.

 

Pour huit interprètes, cette pièce constitue un nouveau chapitre dans la réflexion aiguë de Ferreira sur les corps en société. En digne héritier de ses travaux précédents – comme « C A R C A Ç A », qui interrogeait l’identité collective et les carcasses culturelles vidées de leur sens –, le chorégraphe portuan place une fois encore le conflit au cœur de sa mécanique créative. S’il a toujours revendiqué que « toutes [s]es pièces sont basées sur le conflit », tel le frottement de plaques tectoniques, « F*cking Future » opère un déplacement crucial : du conflit des styles et des cultures vers le conflit politique et social.

Da Silva Ferreira, ancien nageur de haut niveau devenu danseur autodidacte, a bâti son langage sur le mélange explosif des disciplines : le hip-hop rencontre le ballet, la musique classique est remixée avec l’électro, et le folklore dialogue avec les cultures club. Cette friction esthétique, qu’il maîtrise à la perfection, trouve dans « F*cking Future » une nouvelle cible : la militarisation des sociétés contemporaines et les formes de militantisme qu’elle engendre.

La pièce, d’une énergie physique renversante caractéristique du chorégraphe, ne propose pas un spectacle au sens divertissant du terme. Elle est une expérience sensorielle et intellectuelle totale, où les spectateurs forment un carré sur des gradins qui se font face, tandis que les artistes performent en contre-bas dans un espace d’abord délimité, avant de « déborder » – et de venir s’immiscer parmi les spectateurs ! Sur une bande-son percutante qui résonne dans la tête et les tripes du public, les huit corps deviennent tour à tour soldats d’une armée fantôme, manifestants d’une cause inaudible, ou rouages d’une machine sociale implacable. L’écriture chorégraphique, puisant aussi bien dans le pantsula sud-africain que dans les danses de rue ou les formations militaires, dessine des images d’une troublante actualité : la discipline de corps versus la révolte individuelle, l’unisson oppressant versus la cacophonie libératrice.

 

 

Le choix des interprètes est en lui-même un acte politique. Fidèle à sa démarche inclusive, da Silva Ferreira réunit sur le plateau du Teatro Rivoli des danseurs aux physiques, origines et parcours divers. Cette « communauté » scénique n’est pas lisse ; ses tensions, ses asymétries et sa vitalité brute deviennent la métaphore d’une démocratie idéale, bien plus complexe, foisonnante et dynamique que les systèmes institutionnels. En poussant les performeurs à leurs limites physiques, le chorégraphe souligne aussi nos limites émotionnelles et narratives face aux grands récits dominants.

À travers « F*cking Future », Marco da Silva Ferreira ne propose ni dystopie facile ni manifeste naïf. Il sonde la zone grise où l’engagement et la soumission, l’ordre et la révolte, se nourrissent et se contredisent. La pièce interroge : comment danser, comment exister comme corps individuel et collectif, dans un futur qui semble déjà écrit par des logiques de contrôle et de résistance ? La réponse ne vient pas des mots, mais du souffle court des danseurs, de la sueur qui vole, de la percussion qui martèle un présent urgent.

 

 

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CRITIQUE, danse. PORTO, Teatro Rivoli, le 4 décembre 2025. Marco DA SILVA FERREIRA : « F*cking Future ». Crédit photographique (c) José Caldeira

 

 

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