La venue du Cloud Gate Dance Theatre of Taiwan au 44e festival Montpellier Danse, et pour la première fois en France, faisait figure d’événement. Sur la scène de l’Opéra Berlioz du Corum, du 28 au 30 juin 2024, la compagnie fondée en 1973 par Lin Hwai-min et dirigée depuis 2020 par Cheng Tsung-lung a présenté Lunar Halo, une œuvre créée en 2019 qui interroge avec une acuité troublante notre rapport au corps à l’ère de la toute-puissance des écrans.
Le titre fait référence à un phénomène optique rare : lorsqu’un halo de lumière se forme autour de la lune, la réfraction des cristaux de glace en suspension dans l’atmosphère annonce, selon une croyance ancienne, l’arrivée du vent et, par extension, un bouleversement imminent. Cheng Tsung-lung s’est emparé de ce présage naturel, qu’il a observé lors d’un voyage en Islande, pour en faire la métaphore d’un monde en pleine mutation, où la technologie reconfigure nos modes d’existence et notre rapport à l’autre. La pièce, portée par une bande sonore envoûtante du groupe islandais Sigur Rós, ne se contente pas d’illustrer un phénomène météorologique : elle sonde l’inquiétude d’une humanité de plus en plus dépendante à la communication numérique et à la désinformation, et pose une question vertigineuse : si nos désirs peuvent être satisfaits d’un simple clic, à quoi bon encore nos corps ?
D’emblée, la chorégraphie impose une physicalité saisissante. Une masse de corps émerge de la pénombre, telle une créature unique et difforme, avant de se déployer en une houle humaine d’une précision extrême. Les danseurs du Cloud Gate, formés à un creuset disciplinaire unique – danse contemporaine, ballet, arts martiaux internes, qi gong, méditation, et plus récemment danses urbaines –, déploient une gestuelle qui allie la fluidité du mouvement à une tension sourde, presque animale. Les corps oscillent, se tordent, se cambrent avec une souplesse qui confine à l’inquiétant, comme si chaque interprète cherchait à expulser une part d’humanité devenue encombrante. Les solos, les duos et les ensembles s’enchaînent avec une rigueur d’orfèvre, ne laissant aucune place à l’improvisation, et imposent une danse d’une beauté immédiate, à la fois tribale et cérémonielle.
La scénographie, loin d’être un simple décor, devient un personnage à part entière. De grands panneaux LED amovibles, aux formes et aux couleurs mouvantes, apparaissent et disparaissent au gré des tableaux, tantôt prolongeant les corps, tantôt les engloutissant. L’image d’un homme nu, gigantesque et marmoréen, descendu du ciel pour observer les danseurs, ou celle d’une main immense tentant de les saisir, crée une dialectique visuelle puissante entre la fragilité des interprètes et la démesure d’un environnement numérique qui les dépasse. La lumière, finement travaillée, alterne les moments de pénombre et d’éclat, à l’image du halo lunaire lui-même, et sculpte les corps dans une aura presque sacrée.
Si on peut déplorer parfois un manque d’aspérités ou une chorégraphie parfois trop lisse, la perfection formelle prenant souvent le pas sur l’interrogation de fond, ces réserves s’effacent devant l’efficacité d’un spectacle qui reste profondément festif et divertissant sans jamais sombrer dans la trivialité. La musique planante de Sigur Rós, à la fois froide et enveloppante, installe un climat d’inquiétude diffuse, tandis que le final, apothéose crépusculaire où un nouvel astre semble se lever, laisse le spectateur dans un état de rêve éveillé, à la fois exquis et troublant.
Lunar Halo est une expérience sensorielle et métaphorique, un voyage initiatique où la danse, dans ce qu’elle a de plus physique et de plus immédiat, vient rappeler que le corps reste le lieu irréductible de notre humanité. À Montpellier, le public du Corum a réservé à la compagnie un triomphe, saluant par des applaudissements nourris cette première française qui, par sa beauté lumineuse et sa mélancolie sourde, a su marquer les esprits.
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CRITIQUE, danse. CRITIQUE, danse. 44ème festival Montpellier Danse. MONTPELLIER, Opéra Berlioz, le 28 juin 2024. « Lunar Halo » par Cheng Tsung-lung et la compagnie Cloud Gate Dance Theatre of Taiwan. Crédit photo © LIU Chen hsiang, LEE Chia yeh et CHANG Chen chou






