Compte rendu. Paris. Opéra Bastille, le 23 novembre 2011. Giuseppe Verdi: La Forza del destino, la force du destin. Violetta Urmana… Jean-Claude Auvray, mise en scène. Philippe Jordan, direction

Jordan PhilippeGourmand mais pas goinfre, le chef Philippe Jordan choisit de tout diriger de La Force du destin, et avec quel tact, dévoilant dans ses épisodes contrastés, aux accents martiaux et mystiques tout ce qui fait l’indiscutable force de la partition qui répond en 1861 à une commande de l’Opéra de Saint-Petersbourg. Dans la nouvelle production de l’Opéra Bastille, la dramaturgie musicale portée par un orchestre somptueusement présent souligne un peu plus ce génie de la scène qui distingue Verdi de ses contemporains. Restitution intégrale et si finement dirigée que l’enchaînement des tableaux reste fluide, en rien pesant, et ce avec d’autant plus de mérite que la distribution vocale est loin d’être aussi captivante.

Leçon de symphonisme verdien

Le tableau initial sans prélude instrumental pose les couleurs principales d’une production visuellement épurée, efficace: c’est, pour commencer, l’exposition des deux amants maudits par la mort du père ; l’épisode sanglant rapidement brossé, inscrit avant l’ouverture proprement dite, l’action dans les ténèbres tragiques et le désespoir amer: les deux âmes sacrifiées, Leonora / Alvaro, sont dévorées par le poids de la culpabilité avant même de prétendre être ensemble. Pour Leonora, ce long chemin de croix qui commence par le renoncement total au monde et aux hommes quand elle reçoit la bure en un tableau particulièrement saisissant (conclusion de la première partie) où le metteur en scène Jean-Claude Auvray revisite les retables dépouillés, d’un grandiose âpre à la Zurbaran; pour Alvaro, cette fuite jusqu’à l’abîme, perdant toute identité par l’accomplissement malgré lui de meurtres à répétition (il tue le père puis le frère de son aimée)… Dans le théâtre verdien pas de répit pour les amoureux tendres. Pour chacun, les brûlures ardentes d’une vie sacrifiée, forcée par le destin (d’où le titre).

La direction d’une exceptionnelle élégance du maestro Philippe Jordan fait toute la valeur de la soirée; elle explore magistralement tous les épisodes variés d’une fresque souvent spectaculaire (chœurs omniprésents, aux visages divers: soldats, buveurs, moines…), alternant intimité de l’intrigue des amants maudits, burlesque désopilant (pointes humoristiques des saynètes où Verdi ajoute la figure du moine Melitone, préfiguration du sacristain chez Tosca de Puccini)…

Pourquoi avoir choisi la mezzo Violetta Urmana dans un rôle qui exige des aigus angéliques, brûlures lumineuses et enivrées d’une âme constamment sacrifiée et douloureuse? Pour elle, la plainte extatique des femmes martyrs qui donne tout son sens à la scène quand elle devient ermite après une très belle confrontation avec le Père supérieur… Hélas, la cantatrice par ailleurs excellente force vocale dans Le Château de Barbe bleue, entre autres, crie des aigus tendus et détimbrés qui devraient plutôt caresser voire hypnotiser; avec le recul, on comprend combien Leonora n’appartient plus au monde terrestre: c’est un être inadapté qui cherche vainement à prendre racine comme ermite; et même le style de la cantatrice reste étranger aux vertiges des grandes mystiques. Où est la cantilène de la femme blessée terrassée qui a soif de pureté et de paix? Avec le ténor Zoran Todorovich (qui remplace Marcello Alvarez, initialement prévu dans le rôle d’Alvaro), tendu, serré, rien qu’appliqué, le plateau vocal devient carrément … bancal.

Et c’est du côté des comprimari (seconds rôles) que les bonnes surprises paraissent: excellent franciscain débonnaire déluré Melitone de Nicola Alaimo ; belle prestance morale du Père supérieur Guardanio grâce à la tenue impeccable du baryton Kwangchul Youn.

Le reste de la distribution (Preziosilla, Carlo…) reste bien terne quand il y a dans l’action noire et chahutée, en Espagne puis en Italie, des éclairs picaresques, des individualités marquantes qui animent avec force ce qui n’aurait pu être sans la musique de Verdi, qu’un grand opéra romanesque passablement confus.

Qu’on ne s’y trompe pas, le véritable moteur ici, à défaut d’un couple Leonora / Alvaro vocalement fulgurant, est l’orchestre maison, superbement dirigé, et avec quelle classe, plus étincelant et poète que jamais par le directeur musical Philippe Jordan. Car les vrais champions de cette soirée demeurent les instrumentistes: d’un souffle impérial dès l’ouverture jouée après le premier tableau du meurtre du marquis de Vargas; habité par l’esprit du fatum, ciselant morsures tragiques et ivresses attendries des cordes, le chef Philippe Jordan offre les fruits d’un travail riche en phrasés subtils, en nuances saisissantes, en couleurs et options agogiques particulièrement captivantes; où ailleurs écouter ce solo de violon accompagnant la conversion de Leonora avec un tel aplomb musical, un tel éclat dramaturgiquement pertinent? Placé à un moment clé de la partition, le brillant éclair solistique annonce un autre accomplissement du genre à l’opéra: rien de moins que l’exquise méditation de Thaïs de Massenet.
En somme une soirée de symphonisme verdien d’une indiscutable maitrise… Et qui nous rappelle ce feu racé et nerveux du chef Carlo Rizzi pour un Don Carlo anthologique (production présentée aussi à Bastille mais avec une superbe distribution hélas absente ici, en février et mars 2010). Que la fosse parisienne ait d’évidentes affinités avec la flamme verdienne, voilà une constatation qui se confirme à nouveau ce soir.

Paris. Opéra Bastille, le 23 novembre 2011. Verdi: “La Forza del destino” (La force du destin). Jusqu’au 17 décembre 2011. Tél. : 08-92-89-90-90. De 5 € à 180 €. Violeta Urmana, Leonora. Zoran Todorovich, Alvaro. Vladimir Stoyanov, Carlo. Nadia Krasteva, Preziosilla. Kwangchul Youn, Padre Guardiano. Nicola Alaimo, fra Melitone. Chœur et orchestre de l’Opéra national de Paris. Philippe Jordan, direction. Jean-Claude Auvray, mise en scène.

 

 

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