CD, compte rendu critique. « VERISMO » : Boito, Ponchielli, Catalani, Cilea, Leoncavallo, Mascagni, Puccini, airs d’opĂ©ras par Anna Netrebko, soprano (1 cd Deutsche Grammophon)

verismo-anna-netrebko-VIGNETTE-160-cd-presentation-review-cd-critique-cd-classiquenews-582-594-1CD, compte rendu critique. « VERISMO » : Boito, Ponchielli, Catalani, Cilea, Leoncavallo, Mascagni, Puccini, airs d’opĂ©ras par Anna Netrebko, soprano (1 cd Deutsche Grammophon). De La Wally Ă  Gioconda, d’Adrienne Lecouvreur Ă  Marguerite, sans omettre les pucciniennes Butterfly, LiĂč et Turandot, aux cĂŽtĂ©s de Manon Lescaut, Anna Netrebko confirme son immense talent d’actrice. En plus de l’intensitĂ© d’une voix de plus en plus large et charnelle (medium et graves sont faciles, amples et colorĂ©s), la soprano Ă©merveille et enchante littĂ©ralement en alliant risque et subtilitĂ©. C’est Ă  nouveau une rĂ©ussite totale, et aprĂšs son dernier album Iolanthe / Iolanta de Tchaikovsky et celui intitulĂ© VERDI, la confirmation d’un tempĂ©rament irrĂ©sistible au service de l’élargissement de son rĂ©pertoire
 Au trĂšs large public, Anna Netrebko adresse son chant rayonnant et sĂ»r ; aux connaisseurs qui la suivent depuis ses dĂ©buts, la Divina sait encore les surprendre, sans rien sacrifier Ă  l’intelligence ni Ă  la subtilitĂ©. Ses nouveaux moyens vocaux mĂȘme la rendent davantage troublante. CLIC de CLASSIQUENEWS de septembre 2016.

verismo-anna-netrebko-582-582-classiquenews-presentation-review-critique-cd-deutsche-grammophonDe Boito (nĂ© en 1842), le librettiste du dernier Verdi (Otello et Falstaff), Anna Netrebko chante Marguerite de Mefistofele (crĂ©Ă© Ă  La Scala en 1868), dont les Ă©clats crĂ©pusculaires prĂ©figurent les vĂ©ristes prĂšs de 15 annĂ©es avant l’essor de l’esthĂ©tique : au III, lugubre et tendre, elle reçoit la visite du diable et de Faust dans la prison oĂč elle a Ă©tĂ© incarcĂ©rĂ©e aprĂšs avoir assassinĂ© son enfant. « L’altra notte in fondo al mare » exprime le dĂ©sespoir d’une mĂšre criminelle, amante maudite, Ăąme dĂ©chue, espĂ©rant une hypothĂ©tique rĂ©mission. MĂȘme Ă©criture visionnaire pour Ponchielli (nĂ© en 1834) qui compose La Gioconda / La Joyeuse sur un livret du mĂȘme Boito : Ă©galement crĂ©Ă© Ă  La Scala mais 8 ans plus tard, en 1876, l’ouvrage affirme une puissance dramatique premiĂšre en particulier dans l’air de Gioconda au dĂ©but du IV : embrasĂ©e et subtile, Netrebko revĂȘt l’ñme dĂ©sespĂ©rĂ©e (encore) de l’hĂ©roĂŻne qui dans sa grande scĂšne tragique (« Suicidio ! ») se voue Ă  la mort non sans avoir sauvĂ© celui qu’elle aime, Enzo Grimaldi
 l’espion de l’Inquisition Barnaba aura les faveurs de Gioconda s’il aide Enzo Ă  s’enfuir de prison. En se donnant, Gioconda se voue au suicide.

JUSTESSE STYLISTIQUE. Une telle dĂ©mesure Ă©motionnelle, d’essence sacrificielle, se
retrouve aussi chez Flora dans La Tosca de Puccini (nĂ© en 1858), quand la cantatrice Ă©change la vie de son aimĂ©e Mario contre sa pudeur : elle va se donner Ă  l’infĂąme prĂ©fet Scarpia. Anna Netrebko Ă©blouit par sa couleur doloriste et digne, dans sa priĂšre Ă  la Vierge qu’elle implore en fervente et fidĂšle adoratrice
 (« Vissi d’arte » au II).
Mais Puccini semble susciter toutes les faveurs d’une Netrebko, inspirĂ©e et maĂźtresse de ses moyens. Sa Manon Lescaut, dĂ©fendu aux cĂŽtĂ©s de son Ă©poux Ă  la ville, – le tĂ©nor azerbaĂŻdjanais Yusif Eyvazov-, se rĂ©vĂšle Ă©vidente, naturelle, ardente, incandescente, 
 d’une candeur bouleversante au moment de mourir. Le velours de la voix fait merveille. Le chant sĂ©duit et bouleverse.
MĂȘme finesse d’intonation pour sa Butterfly : « Un bel dĂŹ vedremo », autre expression d’une candeur intacte celle de la jeune geisha qui demeure inflexible, plus amoureuse que jamais du lieutenant amĂ©ricain Pinkerton, affirmant au II Ă  sa servante Suzuki, que son « époux » reviendra bientĂŽt


TURANDOT IRRADIANTE
 Plus attendus car autrement pĂ©rilleux, les deux rĂŽles de Turandot (l’ouvrage laissĂ© inachevĂ© de Puccini) : deux risques pourtant pleinement assumĂ©s lĂ  encore qui rĂ©vĂšlent (et confirment) l’intensitĂ© dramatique et la justesse expressive dont est capable la diva austro-russe. Pourtant rien de plus distincts que les deux profils fĂ©minins : d’un cĂŽtĂ©, la pure, angĂ©lique et bientĂŽt suicidaire LiĂč ; de l’autre, l’impĂ©riale et arrogante princesse chinoise (elle paraĂźt ainsi en tiare d’or en couverture du cd) : Turandot dont la diva, forte de ses nouveaux graves, d’un mĂ©dium large et tendu Ă  la fois, sait dĂ©voiler sous l’écrasante pompe liĂ©e Ă  sa naissance, le secret intime qui fonde sa fragilité  (premier air de Turandot: « In questa reggia »). Le souci du verbe, la tension de la ligne vocale, l’éclat du timbre, la couleur, surtout la finesse de l’implication imposent ce choix comme l’un des plus bouleversants, alors qu’il Ă©tait d’autant plus risquĂ©. « La Netrebko » sait ciseler l’hypersensibilitĂ© de la princesse, sa pudeur de vierge autoritaire sous le dĂ©corum (qu’elle sait plus Ă  dĂ©ployer dans le choix du visuel de couverture du programme ainsi que nous l’avons soulignĂ© prĂ©cĂ©demment). Est-ce Ă  dire que demain, Anna Netrebko chantera le rĂŽle dans son entier sur les planches ? La question reste posĂ©e : rares les cantatrices capables de porter un rĂŽle aussi Ă©crasant pendant tout l’opĂ©ra.


CLIC_macaron_2014SOIE CRISTALLINE POUR PURS VÉRISTES
. Aux cĂŽtĂ©s des prĂ©curseurs visionnaires, – ici Boito et Ponchielli, place aux vĂ©ristes purs et durs, crĂ©ateurs renommĂ©s, parfois hautains et exclusifs, au sein de la Jeune Ecole (la Giovane Scuola), ainsi qu’en avant-gardistes dĂ©clarĂ©s, il se nommaient ; paraissent ici Giordano (1867-1948), Leoncavallo (1857-1919), Cilea (1866-1950). Soit une dĂ©cennie miraculeuse au carrefour des deux siĂšcles (1892-1902) qui enchaĂźne les chefs d’oeuvres lyriques, vrais dĂ©fis pour les divas prĂȘtes Ă  relever les obstacles imposĂ©s par des personnages tragiques (souvent sacrificiels), « impossibles ».
Pour chacun d’eux, Anna Netrebko offre la soie ardente de son timbre hyperfĂ©minin, sachant sculpter la matiĂšre vocale sur l’écrin orchestral que canalise idĂ©alement Antonio Pappano. L’accord prĂ©vaut ici entre chant et instruments : tout concourt Ă  cette « ivresse » (souvent extatique) des sentiments qui trĂšs contrastĂ©s, exige une tenue rĂ©flĂ©chie de l’interprĂšte : Ă©conomie, intelligibilitĂ©, intelligence de la gestion dramatique autant qu’émotionnelle. La finesse de l’interprĂšte Ă©blouit pour chacune des sĂ©quences oĂč perce l’enivrement radical de l’hĂ©roĂŻne. Sa Nedda (Pagliacci de Leoncavallo, crĂ©Ă© en 1892), exprime en une sorte de berceuse nocturne, toute l’ardente espĂ©rance pourtant si fĂ©brile
de la jeune femme malheureuse avec son Ă©poux Canio, mais dĂ©munie, passionnĂ©e face Ă  l’amour de son amant le beau Silvio. Plus mĂ»re et marquĂ©e voire dĂ©passĂ©e par les Ă©vĂ©nements rĂ©volutionnaires, Madeleine de Coigny (AndrĂ© ChĂ©nier de Giordano, crĂ©Ă© en 1896) impose l’autoritĂ© d’une Ăąme amoureuse qui tout en dĂ©nonçant la barbarie environnante (incendie du chĂąteau familial oĂč meurt sa mĂšre, fuite, errance, dĂ©chĂ©ance, misĂšre
), s’ouvre Ă  l’amour du poĂšte ChĂ©nier, son unique salut.
Mais en plus de l’intensitĂ© dramatique – fureur et dĂ©passement, Anna Netrebko sait aussi filer des sons intĂ©rieurs qui ciselĂ©s – c’est Ă  dire d’une finesse bellinienne, donc trĂšs soucieux de l’articulation du texte, illuminent tout autant le relief des autres figures de la passion : La Wally (de Catalani, 1854-1893) et sa cantilĂšne Ă©thĂ©rĂ©e, comme l’admirable scĂšne quasi thĂ©Ăątrale d’Adrienne Lecouvreur (de Cilea,), regardent plutĂŽt du cĂŽtĂ© d’une candeur sentimentale, grĂące et tendresse oĂč lĂ  encore l’instinct, le style, l’intonation confirment l’immense actrice, l’interprĂšte douĂ©e pour la sensibilitĂ© Ă©conome, l’intensitĂ© faite mesure et nuances, soit la rĂ©surgence d’un certain bel canto qui par sons sens des phrasĂ©s et d’une incarnation essentiellement subtile approche l’idĂ©al bellinien. La diversitĂ© des portraits fĂ©minins ici abordĂ©s, incarnĂ©s, ciselĂ©s s’offre Ă  la maĂźtrise d’une immense interprĂšte. Chapeau bas. « La Netrebko » n’a jamais Ă©tĂ© aussi sĂ»re, fine, rayonnante. Divina.

CD, compte rendu critique. « VERISMO » : Boito, Ponchielli, Catalani, Cilea, Leoncavallo, Mascagni, Puccini, airs d’opĂ©ras par Anna Netrebko, soprano. Orchestre de l’Accademia Santa Cecilia. Antonio Pappano, direction. Enregistrement rĂ©alisĂ© Ă  Rome, Auditorium Parco della Musica, Santa Cecilia Hall, 7 & 10/2015; 6/2016 — 1 cd Deutsche Grammophon 00289 479 5015. CLIC de CLASSIQUENEWS de septembre 2016. Parution annoncĂ©e : le 2 septembre 2016.

 

 

 

Impériale diva

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Discographie précédente

 

 

Anna Netrebko chante Verdi chez Deutsche GrammophonCD. Anna Netrebko : Verdi  (2013)  
     Anna Netrebko signe un rĂ©cital Verdi pour Deutsche Grammophon d’une haute tenue expressive. Soufflant le feu sur la glace, la soprano saisit par ses risques, son implication qui dans une telle sĂ©lection, s’il n’était sa musicalitĂ©, aurait Ă©tĂ© correct sans plus 
 voire tristement pĂ©rilleuse. Le nouveau rĂ©cital de la diva russo autrichienne marquera les esprits. Son engagement, sa musicalitĂ© gomment quelques imperfections tant la tragĂ©dienne hallucinĂ©e exprime une urgence expressive qui met dans l’ombre la mise en pĂ©ril parfois de la technicienne : sa Lady Macbeth comme son Elisabeth (Don Carlo) et sa Leonora manifestent un tempĂ©rament vocal aujourd’hui hors du commun. Passer du studio comme ici Ă  la scĂšne, c’est tout ce que nous lui souhaitons, en particulier considĂ©rant l’impact Ă©motionnel de sa Leonora 
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iolanta anna netrebko tchaikovski cd deutesche grammophon clic de classiquenews janvier 2015CD. SimultanĂ©ment Ă  ses reprĂ©sentations new yorkaises (janvier et fĂ©vrier 2015), Deutsche Grammophon publie l’opĂ©ra oĂč rayonne le timbre embrasĂ©, charnel et angĂ©lique d’Anna Netrebko, assurĂ©ment avantagĂ©e par une langue qu’elle parle depuis l’enfance. Nuances, richesse dynamique, finesse de l’articulation, intonation juste et intĂ©rieure, celle d’une jeune Ăąme ardente et implorante, pourtant pleine de dĂ©termination et passionnĂ©e, la diva austro-russe marque Ă©videment l’interprĂ©tation du rĂŽle de Iolanta : elle exprime chaque facette psychologique d’un personnage d’une constante sensibilitĂ©. De quoi favoriser la nouvelle estimation d’un opĂ©ra, le dernier de TchaĂŻkovski, trop rarement jouĂ©.  En jouant sur l’imbrication trĂšs raffinĂ©e de la voix de la soliste et des instruments surtout bois et vents (clarinette, hautbois, basson) et vents (cors), TchaĂŻkovski excelle dans l’expression profondes  des aspirations secrĂštes d’une Ăąme sensible, fragile, dĂ©terminĂ©e : un profil d’hĂ©roĂŻne idĂ©al, qui rĂ©pond totalement au caractĂšre radical du compositeur. Toute la musique de TchaĂŻkovski (52 ans) exprime la volontĂ© de se dĂ©faire d’un secret, de rompre une malĂ©diction
 La voix corsĂ©e, intensĂ©ment colorĂ©e de la soprano, la richesse de ses harmoniques offrent l’épaisseur au rĂŽle-titre, ses aspirations dĂ©sirantes : un personnage conçu pour elle. VoilĂ  qui renoue avec la rĂ©ussite pleine et entiĂšre de ses rĂ©centes prises de rĂŽles verdiennes (Leonora du trouvĂšre, Lady Macbeth) et fait oublier son erreur straussienne (Quatre derniers lieder de Richard Strauss). LIRE notre dossier complet ” IOLANTA par Anna Netrebko “

 

CD. Anna Netrebko : Souvenirs (2008) 
   Anna Netrebko n’est pas la plus belle diva actuelle, c’est aussi une interprĂšte Ă  l’exquise et suave musicalitĂ©. Ce quatriĂšme opus solo est un magnifique album. L’un de ses plus bouleversants. Ne vous fiez pas au style sucrĂ© du visuel de couverture et des illustrations contenues dans le coffret (lequel comprend aussi un dvd bonus et des cartes postales!), un style maniĂ©riste Ă  la Bouguereau, digne du style pompier pure origine
 C’est que sur le plan musical, la diva, jeune maman en 2008, nous a concoctĂ© un voyage serti de plusieurs joyaux qui font d’elle, une ambassadrice de charme
 et de chocs dont la tendresse lyrique et le choix rĂ©flĂ©chi des mĂ©lodies ici regroupĂ©es affirment une maturitĂ© rayonnante, un style et un caractĂšre,  indiscutables. EN LIRE +

 

 

 

 

Prochains rîles d’Anna Netrebko :

netrebko anna macbeth classiquenews review account ofLady Macbeth dans Macbeth de Verdi : 18,21, 27 dĂ©cembre 2016 Ă  l’OpĂ©ra de Munich
Leonora dans Il Trovatore de Verdi : 5-18 fĂ©vrier 2017 Ă  l’OpĂ©ra de Vienne
Violetta Valéry dans La Traviata de Verdi : 9-14 mars 2017, Scala de Milan
Tatiana dans EugÚne Onéguine de Tchaikovski : 30 mars-22 avril 2017, Metropolitan Opera New York
puis Ă  l’OpĂ©ra Bastille Ă  Paris, du 16 au 31 mai 2017, rĂŽle assurĂ© en alternance avec Sonya Yoncheva (juin 2016)

 

 

LIEGE, La nouvelle Turandot de JosĂ© Cura Ă  l’OpĂ©ra royal de Wallonie

DVD. Puccini: un sĂ©duisant Trittico (Opus Arte)LIEGE, OpĂ©ra Royal de Wallonie. Puccini : Turandot. Du 23 au 29 septembre 2016. De la lĂ©gende de Gozzi, d’un orientalisme fantasmĂ©, Puccini fait une partition oĂč rĂšgne d’abord, souveraine par ses audaces tonales et harmoniques, la divine musique. Le raffinement dramatique et psychologique de l’orchestre dĂ©ployĂ© pour exprimer la grandeur tragique de la petite geisha Cio Cio San dans Madama Butterfly (1904) se prolonge ici dans un travail inouĂŻ de raffinement et de complexe scintillement. Puccini creuse le mystĂšre et l’Ă©nigme, donnĂ©es clĂ©s de sa Turandot, princesse chinoise dont tout prĂ©tendant doit rĂ©soudre les 3 Ă©nigmes sans quoi il est illico dĂ©capitĂ©. Rempart destinĂ© Ă  prĂ©server la virginitĂ© de la jeune fille, comme le mur de feu pour BrĂŒnnhilde, dans La Walkyrie de Wagner, la question des Ă©nigmes cache en vĂ©ritĂ© la peur viscĂ©rale de l’homme ; une interdiction traumatique qui remonte Ă  son ancĂȘtre, elle mĂȘme enlevĂ©e, violĂ©e, assassinĂ©e par un prince Ă©tranger. C’est l’antithĂšse du Tristan und Isolde de Wagner (1865) et ses riches chromatismes irrĂ©solus qui Ă  contrario de Turandot ne cesse d’exprimer la langueur de l’extase amoureuse accomplie. Jusqu’Ă  l’arrivĂ©e du Prince Calaf, – le prĂ©sent de l’opĂ©ra-, TruandĂąt est une jeune vierge qui se refuse, dĂ©finitivement. MĂȘlant tragique sanguinaire et comique dĂ©lirant, Puccini n’oublie pas de brosser le portrait des 3 ministres de la Cour impĂ©riale, Ping, Pang, Pong (II) qui, personnel attachĂ© aux rites des dĂ©capitations et des noces (dans le cas oĂč le prince candidat dĂ©couvre chaque Ă©nigme de Turandot), sont lassĂ©s des exĂ©cutions en sĂ©rie, ont la nostalgie de leur campagne plus paisible (sublime Ă©pisode, onirique et nostalgique qui ouvre l’acte II, juste avant les Ă©nigmes).

 

 

 

L’orchestre ocĂ©an de Turandot

 

pucciniAu III, alors que Turandot dĂ©semparĂ©e veut obtenir le nom du prĂ©tendant, LiĂč, l’esclave qui accompagne Timur, le roi dĂ©chu de Tartarie, rĂ©siste Ă  la torture et se suicide devant la foule… Puccini glisse deux airs Ă©poustouflant de souffle et d’intensitĂ© poĂ©tique : l’hymne Ă  l’aurore de Calaf en dĂ©but d’acte, et la derniĂšre priĂšre Ă  l’amour de LiĂč. Tragique, comique certes, le compositeur est un fin psychologue qui sait le cƓur et l’Ăąme de chaque personnage, sans omettre le profil plus dĂ©licat et donc complexe, contradictoire de la princesse elle-mĂȘme : cruelle en façade mais fragile et angoissĂ©e mĂȘme en profondeur (c’est tout l’enjeu de son formidable air “In questa regagia” : oĂč la vierge sublime avoue non sans dĂ©chirement personnel, sa fidĂ©litĂ© Ă  l’honneur de son aĂŻeule torturĂ©, violĂ©e : peu de cantatrices ont eu l’intelligence d’exprimer la fragilitĂ© et la solitude infinie sous le masque des apparences et du dĂ©corum)… GĂ©nie mĂ©lodiste, Puccini est aussi un formidable orchestrateur. Turandot et ses climats orchestraux somptueux et mystĂ©rieux se rapprochent de La ville morte de Korngold (1920) aux brumes symphoniques magistralement oniriques. Le genĂšse de Turandot est longue : commencĂ©e en 1921, reprise en 1922, puis presque achevĂ©e pour le III en 1923. Pour le final, le compositeur souhaitait une extase digne de Tristan, mais le texte ne lui fut adressĂ© qu’en octobre 1924, au moment oĂč les mĂ©decins diagnostiquĂšrent un cancer de la gorge. Puccini meurt Ă  Bruxelles d’une crise cardiaque laissant inachevĂ© ce duo tant espĂ©rĂ©. C’est Alfano sous la dictĂ©e de Toscanini qui Ă©crira la fin de Turandot. En 1926, Toscanini crĂ©Ă©e l’opĂ©ra tout en indiquant oĂč Puccini avait cessĂ© de composer. En dĂ©pit de son jose-cura-grl6continuum dramatique interrompu par le dĂ©cĂšs de l’auteur, l’ouvrage doit ĂȘtre saisi et estimĂ© par la puissance de son architecture et le chant structurant de l’orchestre : vrai acteur protagoniste qui tisse et dĂ©roule, cultive et englobe un bain de sensations diffuses ORW_liege_logo_tete_201_fond_violetmais enveloppante. La musique orchestrale faite conscience et intelligence. En cela la modernitĂ© de Puccini est totale. Et l’Ɠuvre qui en dĂ©coule, dĂ©passe indiscutablement le prĂ©texte oriental qui l’a fait naĂźtre. A LiĂšge, double emploi pour le tĂ©nor JosĂ© Cura (un habituĂ© de la maison liĂ©geoise ; photo ci dessus) : le chanteur rĂ©alise le rĂŽle du prince Calaf, – le conquĂ©rant de la princesse ; et l’artiste met en scĂšne l’opĂ©ra… Vision d’artiste. Nouvelle production Ă©vĂ©nement Ă  LiĂšge.

 

 

 

boutonreservationTurandot de Puccini Ă  l’OpĂ©ra royal de Wallonie Ă  LiĂšge
les 23, 25, 27 et 29 septembre 2016.
Paolo Arrivabeni (direction) / José Cura, mise en scÚne
Avec Tiziana Caruso, JosĂ© Cura, Heather Engebretson, Luca Dall’Amico, Delcour…

 

 

 

netrebko-anna-verismo-turandot-vignette-250-250ActualitĂ©s de TURANDOT en septembre 2016 : Anna Netrebko bouleverse son image et ose encore et toujours… aprĂšs avoir braver le sort en se confrontant Ă  Lady Macbeth chez Verdi (un rĂŽle qui d’aprĂšs les dĂ©tracteurs allait Ă©puiser sa voix), ose Turandot dans son nouvel album “Verismo”, Ă  paraĂźtre chez Deutsche Grammophon le 2 septembre 2016. Annonce, prĂ©sentation, premiĂšres impression et avant-premiĂšre (air “In Questa reggia” justement) : cliquez ici 

CD événement, annonce : Anna Netrebko ose Turandot dans son nouvel album VERISMO (1 cd Deutsche Grammophon).

verismo-anna-netrebko-582-582-classiquenews-presentation-review-critique-cd-deutsche-grammophonCD Ă©vĂ©nement, annonce : Anna Netrebko ose Turandot dans son nouvel album VERISMO (1 cd Deutsche Grammophon). Que vaut la Turandot osĂ©e par Anna Netrebko dans son album Verismo ? On se souvient que dans son prĂ©cĂ©dent rĂ©cital monographique intitulĂ© simplement « VERDI », la diva osait y chanter Lady Macbeth (qu’elle jouera ensuite sur scĂšne Ă  New York au Metropolitan en une saisissante incarnation car les personnages hallucinĂ©s lui vont Ă  ravir) : vĂ©ritable dĂ©claration d’intention, Ă  cĂŽtĂ© de sa Leonor du TrouvĂšre, lĂ  encore une prise de rĂŽle qui de Berlin, Salzbourg Ă  Paris, allait affirmer (contre tous), sa fibre verdienne. DĂ©passĂ©e ? Sans moyens ? Que nenni : le soprano onctueux, sensuel d’une intensitĂ© frappante a convaincu.‹S’agirait-il du mĂȘme principe ici, dans son album Ă  paraĂźtre dĂ©but septembre 2016 : « Verismo », l’audacieuse et surprenante diva s’expose en princesse orientale, clin d’Ɠil manifeste et direct Ă  sa Turandot osĂ©e (plage 11 du rĂ©cital) : « In questa reggia » 

 

 

 

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DĂ©chirante Turandot d’Anna Netrebko

 

 

En avant-premiĂšre, classiquenews vous livre les rĂ©sultats de notre Ă©coute du cd VĂ©risme : aux cĂŽtĂ©s du superbe scintillement tragique de sa LiĂč, courte et fulgurante immersion dans cette fĂ©minitĂ© fragile et loyale, Anna Netrebko aborde le personnage en titre : Turandot dont la soprano « ose » incarner avec de vrais moyens cependant, le grand air de la princesse chinoise cette fois, expression de sa dignitĂ© impĂ©riale de grande vierge intouchable qui sous le masque d’une cruautĂ© dĂ©clarĂ©e, assumĂ©e, cultive en vĂ©ritĂ© une fragilitĂ© outragĂ©e qui entend venger la mort de son aĂŻeule Lo-u-ling : son grand air de l’acte II, – celui qui prĂ©cĂšde l’épreuve des 3 Ă©nigmes : « In questa reggia » saisit par sa justesse expressive, la vĂ©ritĂ© qui se dĂ©gage d’un chant embrasĂ©, qui est celui d’une Ăąme prisonniĂšre de sa propre position. Anna Netrebko exprime la sensibilitĂ© d’une Ăąme dĂ©chirĂ©e que le sort de son aĂŻeule touche infiniment et qui l’enchaĂźne aussi en une virginitĂ© donc une solitude, qui la dĂ©passent. DĂ©claration et priĂšre : la princesse est une femme qui assĂšne et qui souffre : chair tiraillĂ©e que le timbre incandescent aux aigus assumĂ©s de la cantatrice sublime. La couleur de sa voix convient idĂ©alement au profil fĂ©minin imaginĂ© par Puccini. La dĂ©couverte est prodigieuse et l’on aimerait tant l’entendre tout au long de la partition comme Butterfly
.

 

 

 

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Suite de la critique complĂšte de l’album VERISMO d’Anna Netrebko, Ă  venir le jour de sa parution, le 2 septembre 2016. CLIC de CLASSIQUENEWS de la rentrĂ©e 2016.

 

 

FESTIVAL CASTELL PERALADA 2016

peralada-festival-castel-chateau-2015-festival-review-compte-rendu-opera-CLASSIQUENEWS-2015PERALADA, festival (Catalogne espagnole), 7 juillet – 16 aoĂ»t 2016. Au cƓur de la Catalogne septentrional, Ă  Ă©quidistance entre Perpignan et GĂ©rone, au nord de Barcelone, le petit village de Peralada (Ă  moins de 40 mn de la frontiĂšre française), l’enclave enchanteresse de Peralada fait son festival estival chaque Ă©tĂ©, cette annĂ©e Ă  partir du 7 juillet et jusqu’au 16 aoĂ»t 2016. Les tĂȘtes d’affiche invitĂ©es assurent un niveau musical souvent superlatif que le choix des Ɠuvres et les rĂ©pertoires programmĂ©s mettent en scĂšne de façon parfois surprenante donc digne du plus grand intĂ©rĂȘt. FidĂšle Ă  sa tradition artistique, chanteurs et musiciens sont d’habituels artistes prĂ©sents pendant la saison du Liceu de Barcelone. L’offre musicale et lyrique de Peralada en fait une Ă©tape incontournable pour tous les amateurs et mĂ©lomanes curieux comme exigeants, heureux explorateurs sur le territoire qui pourront aussi dĂ©couvrir ou retrouver en un mĂȘme sĂ©jour, les superbes calanques et plages prĂšs de CadaguĂšs (sans omettre le musĂ©e Dali Ă  Figueres). Peralada est un temple lyrique proche de la cĂŽte mĂ©diterranĂ©enne, l’une des plus enchanteresses de la Catalogne ibĂ©rique.

ECLECTISME, SUBTILITE, VOCALITA
 Ouverture du Festival Castell Peralada (Castell pour le chĂąteau est ses deux tours dĂ©sormais emblĂ©matiques) avec Lang Lang le 7 juillet 2016 (22h, Saisons de Tchaikovski, soit le programme prĂ©sentĂ© enregistrĂ© dans la Galerie des glaces de Versailles); Pink Martini (9 juillet, 22h); grand Gala lyrique des 30 ans du Festival, le 15 juillet Ă  22h (avec les sopranos Sondra Radvanovsky et Eva-Maria Westbroek, le tĂ©nor Marcelo Álvarez, les barytons Carlos Álvarez, les barytons lĂ©gendaires Leo Nucci, Ruggero Raimondi, avec l’orchestre SimfĂČnica de Barcelona i Nacional de Catalunya (OBC) dirigĂ© par Daniele Rustioni. Peralada s’est taillĂ© une rĂ©putation international de temple lyrique grĂące Ă  ses grands rĂ©citals, rvs incontournable pour les amateurs de voix Ă  tempĂ©rament (rĂ©citals Olga Peretyatko, le 18 juillet ; Anita Rachvelishvili, le 3 aoĂ»t ; Bryan Hymel, le 5 aoĂ»t) ; la danse au plus haut niveau s’invite aussi : soirĂ©e Roberto Bolle et ses invitĂ©s, le 29 juillet.

TurandotNOUVELLE PRODUCTION DE TURANDOT DANS LE PARC
 Pour nous, le mois d’aoĂ»t est encore plus prometteur Ă  Peralada : ne manquez pas la soirĂ©e baroque affichant le sublime Combattimento di Tancredi e Clorinda de Monteverdi dans le cloĂźtre / Claustro del Carmen (lundi 1er aoĂ»t, 22h, avec Sara Blanch, soprano en rĂ©sidence et Fausto Nardi). Le temps fort du festival cet Ă©tĂ© 2016 reste la production de TURANDOT de Puccini, sommet orientaliste du naĂźtre italien : samedi 6 et lundi 8 aoĂ»t dans le vaste auditorium Ă  ciel ouvert des jardins de Peralada (22h)
 L’écriture dans le style chinois s’invite ainsi en Catalogne avec deux acteurs chanteurs prometteurs : la suĂ©doise IrĂšne Theorin dans le rĂŽle-titre, et le tĂ©nor Roberto Aronica dans celui de Calaf, le prince Ă©tranger venu conquĂ©rir la vierge aux Ă©nigmes
 Peralada affiche cette nouvelle production de Turandot dans la mise en scĂšne de Mario Gas. avec l’Orchestre du Gran Teatre del Liceu / Giampaolo Bisanti, direction musicale.

Mais Peralada ce sont aussi d’autres volets artistiques et musicaux qui invitent le chanteur SEAL (23 juillet), ou Diana Krall (30 juillet), sans omettre Simply Red (16 aoĂ»t, en clĂŽture), comme The Originals Blues brothers band (le 15 aoĂ»t)
 Ă©clectisme et finesse, au carrefour des genres lyriques et pop. En somme une sorte de dĂ©clinaison revivifiĂ©e du mariage Ă©lectrisant des genres, amorcĂ© Ă  l’époque de Barcelone la sublime quand ses ambassadeurs les plus prestigieux, Montserrat Caballe et Freddy Mercury savaient se produite ensemble en un duo devenu mythique. L’édition 2016 du Festival Peralada est un must absolu.

 

 

 

 

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peralada-catsel-768-361.jpgPERALADA festival 2016 temps fort highlights classiquenews 582

 

 

 

 

 

TURANDOT, dossier : genÚse du dernier opéra de Puccini (1926)

DVD. Puccini: un sĂ©duisant Trittico (Opus Arte)On sait les difficultĂ©s avec lesquelles Puccini tenta d’achever une partition inĂ©gale, d’autant qu’il laissa aprĂšs sa mort (Bruxelles, 1924) un ensemble de manuscrits autographes qui ne bĂ©nĂ©ficiĂšrent d’aucune rĂ©vision finale de la part de leur auteur. C’est finalement l’autoritaire Toscanini qui maltraitant le compositeur Franco Alfano dĂ©signĂ© pour complĂ©ter et terminer l’ouvrage, dĂ©cida d’en rĂ©aliser une version prĂ©sentable.

Attraits d’une partition inachevĂ©e

L’idĂ©e d’un Puccini, faiseur de mĂ©lodies faciles et sirupeuses, dans la lignĂ©e des vĂ©ristes larmoyants, a vĂ©cu. C’est le fruit d’une lecture superficielle. Il faut au contraire le tenir comme un concepteur d’avant-garde, soucieux certes d’airs clairement mĂ©morisables mais aussi d’harmonies innovantes. Son opĂ©ra Turandot ne le montre pas: il affirme l’ouverture et la sensibilitĂ© d’un auteur visionnaire dont l’avancĂ©e du style voisine avec Berg (Wozzek) et Prokofiev (l’amour des trois oranges).

D’autant que Turandot est le dernier ouvrage sur lequel le compositeur s’obstine. CommencĂ© en 1921, laissĂ© inachevĂ© –Puccini meurt Ă  Bruxelles en 1924-, l’épopĂ©e chinoise, sentimentale et hĂ©roĂŻque, mĂȘle tous les genres d’une grande machine : sincĂ©ritĂ© Ă©motionnelle (le personnage de LiĂč), saillie comique (les trois ministres Ping, Pang, Pong), fresque collective (chƓurs omniprĂ©sents), trame tragico-amoureuse (le couple des protagoniste Turandot/Calaf)
 L’Ɠuvre est d’autant plus intĂ©ressante qu’elle est parvenue incomplĂšte, donnant d’ailleurs crĂ©dit aux critiques injustes qui aiment souligner l’incapacitĂ© de l’auteur sur le plan de l’écriture, Ă  vaincre une partition et un sujet dont la « sublimitĂ© » dĂ©passerait ses possibilitĂ©s musicales.

Le grand oeuvre
Gageons que, s’il avait disposĂ© de plus de temps, l’auteur de Madame Butterfly, de La BohĂȘme ou de Manon, aurait su trouver la juste conclusion Ă  la partition qu’on a dĂ©clarĂ© depuis, « impossible, infaisable, irrĂ©ductible » Ă  toute forme conclusive
 Quoiqu’il en soit, Puccini souhaitait dans Turandot, mĂȘler fĂ©Ă©rie exotique et action hĂ©roĂŻque, fantastique et onirisme. Il donnait ainsi sa proposition du grand Ɠuvre lyrique, Ă  l’instar d’AĂŻda de Verdi, dont la dĂ©couverte et l’écoute subjuguĂ©e, auraient dĂ©cidĂ© de sa vocation comme compositeur d’opĂ©ra. Des avatars et divers arrangements avec la partition lĂ©guĂ©e par Puccini, l’oreille avisĂ©e reconnaĂźt in fine, l’assemblage maladroit. En particulier, Ă  partir de l’ajout d’Alfano, aprĂšs la derniĂšre portĂ©e autographe du compositeur (la fin de l’air de LiĂč)
 Tout cela s’entend et se voit aujourd’hui dans les productions de Turandot. Il n’empĂȘche que la fresque exotique et ses superbes assauts orchestraux – d’une audace et d’une modernitĂ© sous-Ă©valuĂ©es Ă  notre sens – confirment la valeur d’une oeuvre Ă  part. InachevĂ©e mais puissante, plus moderniste qu’on l’a Ă©crit, son dĂ©sĂ©quilibre structurel, en particulier dans la derniĂšre partie, rĂ©vĂšle une oeuvre Ă  (re)connaĂźtre d’autant que sa popularitĂ© ne s’est jamais dĂ©mentie.

Giacomo Puccini (1858-1924), Turandot. Créé à Milan, Teatro alla Scala, le 25 avril 1926, drame lyrique en 3 actes, achevé par Franco Alfano (1876-1954) sur un livret de Giuseppe Adami et Renato Simoni.

 

 

 

Compte-rendu, opĂ©ra. Montpellier, OpĂ©ra Berlioz, le 7 fĂ©vrier 2016. Puccini : Turandot. Katrin Kapplusch, Rudy Park…

AprĂšs Nancy voilĂ  un peu plus de deux ans, cette superbe production de l’ultime chef-d’Ɠuvre de Puccini fait halte Ă  Montpellier, comme apportĂ©e par ValĂ©rie Chevalier dans ses bagages. On retrouve ainsi avec bonheur la mise en scĂšne de Yannis Kokkos, qui sert l’Ɠuvre par son dĂ©pouillement et son esthĂ©tisme. Le rouge et le noir qui colorent tous les tableaux font toujours aussi durement sentir le poids de la fatalitĂ© et du destin façonnĂ©s par la terrible princesse ; et on demeure toujours aussi attendris par la scĂšne ouvrant le deuxiĂšme acte, oĂč les trois Ministres, enivrĂ©s par les vapeurs de l’opium, Ă©voquent  chacun la maison oĂč les porte leur fantaisie. Sans parler du silence absolu dans lequel le Prince inconnu dĂ©pose ses lĂšvres sur celles de la Princesse de glace, signant ainsi la fin de sa tyrannie et la naissance de leur amour.

Initialement crĂ©Ă©e Ă  Nancy, cette Turandot oĂč chaque personnage affirme sa propre intĂ©rioritĂ©, convainc Ă  Montpellier…

La démesure faite voix

turandot katrin kapplusch montpellier opera critique review classiquenewsLa distribution, quasiment identique Ă  celle de Nancy, appelle toujours les mĂȘmes Ă©loges, jusqu’aux plus petits rĂŽles. Au Mandarin et Jeune Prince de Perse trĂšs bien chantant et percutant de Florian Cafiero rĂ©pond l’Empereur Altoum Ă©mouvant et en belle forme vocale d’Eric Huchet, magnifiant un personnage souvent sacrifiĂ© sous le poids de l’ñge. Aussi virevoltants qu’ambigus et Ă©tranges, les trois Ministres incarnĂ©s par Chan Hang Lim, LoĂŻc FĂ©lix et Avi Klemberg raflent la mise grĂące Ă  la complĂ©mentaritĂ© de leurs voix, parfaitement appariĂ©es, et la prĂ©cision avec laquelle ils exĂ©cutent la direction d’acteurs qui leur est dĂ©volue, vĂ©ritable chorĂ©graphie tricĂ©phale. Le Timur de Gianluca Burratto fait grande impression par son instrument ample et riche, Ă  l’autoritĂ© percutante, rappelant comme rarement le souverain que fut le vieil aveugle. Il est accompagnĂ© par la dĂ©licieuse LiĂč de la jeune soprano italienne Mariangela Sicilia, saluĂ©e Ă  l’issue du spectacle par une ovation si soudaine que la chanteuse en fut Ă©mue aux larmes. Si le timbre n’est pas d’une exceptionnelle beautĂ©, la technicienne et surtout la musicienne savent illuminer la ligne de chant d’une façon simple et Ă©mouvante, que rehaussent de superbes pianissimi dans l’aigu, pour culminer dans une mort poignante. Endossant Ă  nouveau le terrible rĂŽle-titre, Katrin Kapplusch paraĂźt moins Ă  l’aise dans son entrĂ©e. Est-ce l’effectif orchestral, paraissant plus important ici qu’à Nancy, ou la fosse d’orchestre du Corum, plus vaste et plus ouverte que celle du thĂ©Ăątre de la place Stanislas ?  Toujours est-il que la chanteuse semble devoir lutter contre le torrent instrumental qui gronde sous ses pas, et ainsi pousser sa voix, notamment dans les extrĂȘmes aigus, moins souples qu’avant. La soprano allemande excelle nĂ©anmoins comme peu d’autres Ă  dĂ©voiler les failles du personnage, moins fĂ©roce crĂ©ature que femme dĂ©vorĂ©e par la peur. Une incarnation qui fait merveille dans le troisiĂšme acte, oĂč se mettent Ă  nu les sentiments contradictoires qui agitent la princesse, jusqu’à son Ă©veil Ă  l’amour, une humanisation rendue possible grĂące Ă  de magnifiques nuances, et qui lui permettent d’achever l’Ɠuvre dans une grande Ă©motion.
Face Ă  elle se dresse une fois encore, aussi conquĂ©rant qu’inexorable, le Calaf d’airain de Rudy Park. Avouons notre admiration sans cesse renouvelĂ©e face Ă  ce chant d’une soliditĂ© Ă  toute Ă©preuve, vĂ©ritablement herculĂ©en, Ă  l’image de sa stature de gĂ©ant. Si en cet aprĂšs-midi, les notes situĂ©es dans le haut mĂ©dium apparaissent un rien alourdies et raccourcies – une tentation souvent grande pour les instruments aussi larges, Ă  surveiller de prĂšs afin de conserver dans la durĂ©e des moyens aussi phĂ©nomĂ©naux –, l’aigu Ă©clate admirablement, depuis des appels telluriques au premier acte, jusqu’à un « Nessun Dorma » renversant d’hĂ©roĂŻsme, n’excluant pourtant aucune nuance, couronnĂ© par un si naturel parmi les plus exceptionnels qu’il nous ait Ă©tĂ© donnĂ© d’entendre. Le public ne s’y trompe pas et Ă©clate de joie avant mĂȘme la fin de l’air,
 pour se lever comme un seul homme au moment des saluts lorsque le tĂ©nor corĂ©en vient recueillir sa part d’applaudissements.

On ne manquera pas de fĂ©liciter les chƓurs, celui de Nancy Ă©tant venu prĂȘter main-forte Ă  celui de Montpellier, magnifique prĂ©parĂ©s et gĂ©nĂ©reusement sonores. A la tĂȘte des forces montpelliĂ©raines, Michael SchĂžnwandt, nouveau directeur principal de l’orchestre depuis septembre 2015, dirige cet aprĂšs-midi son premier opĂ©ra in loco. Un vĂ©ritable coup de maĂźtre, tant les musiciens paraissent heureux de jouer sous sa direction. La pĂąte sonore se dĂ©ploie lentement, superbe d’unitĂ© et pourtant parfaitement dĂ©finie pour chacun des pupitres, et c’est un vrai rĂ©gal de se laisser emporter par les lames de fond montant de la fosse, faisant littĂ©ralement vibrer le plancher, des vagues savamment conduites et qui achĂšvent de soulever la salle toute entiĂšre. Un public en liesse, debout, heureux d’avoir pu goĂ»ter Ă  l’art lyrique dans toute sa dĂ©mesure, et ainsi perdre la tĂȘte. Et nous avec.

Montpellier. OpĂ©ra Berlioz-Le Corum, 7 fĂ©vrier 2016. Giacomo Puccini : Turandot. Livret de Giuseppe Adami et Renato Simoni. Avec Turandot : Katrin Kapplusch ; Calaf : Rudy Park ; LiĂč : Mariangela Sicilia ; Timur : Gianluca Burratto ; Ping : Chan Hang Lim ; Pang : LoĂŻc FĂ©lix ; Pong : Avi Klemberg ; Altoum : Eric Huchet ; Un Mandarin, le Jeune Prince de Perse : Florian Cafiero. ChƓur d’OpĂ©ra Junior – Petit OpĂ©ra ; Chef  de chƓur : Caroline Comola. ChƓurs de l’OpĂ©ra National Montpellier Languedoc-Roussillon et de l’OpĂ©ra National de Lorraine ; Chefs de chƓur : NoĂ«lle GĂ©ny et Merion Powell. Orchestre National Montpellier Languedoc-Roussillon. Michael SchĂžnwandt, direction musicale. Mise en scĂšne, dĂ©cors et costumes : Yannis Kokkos ; LumiĂšres : Patrice Trottier ; Dramaturgie : Anne Blancard ; ChorĂ©graphie : Natalie Van Parys

Compte rendu, festival. Sanxay. Théùtre gallo-romain, le 10 août 2015. Giacomo Puccini : Turandot. Anna Shafajinskaia, Rudy Park, Tatiana Lisnic. Eric Hull, direction musicale. Agostino Taboga, mise en scÚne.

Pour ce cru 2015, les SoirĂ©es Lyriques de Sanxay se sont attaquĂ©es pour la premiĂšre fois Ă  l’ultime chef d’Ɠuvre de Puccini. En ce soir de premiĂšre, le thĂ©Ăątre bruisse des ombres qui occupent encore les lieux et qui chuchotent que la soirĂ©e sera Ă  la mesure de la majestĂ© de l’endroit. AprĂšs une surprenante introduction thĂ©Ăątrale, vrai-faux sketch politique aussi hilarant qu’inattendu, le soleil a enfin disparu, la nuit s’avance et la magie de la soirĂ©e peut commencer Ă  faire son Ɠuvre.

 

 

 

Turandot ou
 Calaf ?

 

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La mise en scĂšne imaginĂ©e par Agostino Taboga se rĂ©vĂšle aussi simple et dĂ©pouillĂ©e que merveilleusement Ă©vocatrice, relevĂ©e par de somptueux costumes. Les mouvements de foule, si importants dans ce conte paradoxalement intime et pudique, sont rĂ©glĂ©s avec maestria, et on se souviendra longtemps de ces deux danseurs illustrant la cĂ©lĂšbre scĂšne des Enigmes, le double de Calaf terrassant par trois fois celui de Turandot. RĂ©unir aujourd’hui une distribution solide pour servir cette Ɠuvre relĂšve de la gageur, mais le directeur du festival possĂšde autant un carnet d’adresse foisonnant qu’une oreille affĂ»tĂ©e, ce qui nous vaut de bien beaux moments. AprĂšs l’imposant mandarin de Nika Guliashvili, on apprĂ©cie sans rĂ©serve un excellent trio de ministres composĂ© du baryton Armen Karapetyan et des deux tĂ©nors Xin Wang et Carlos Natale. Seul l’Altoum de Ronan NĂ©delec manque d’autoritĂ©.
Trùs convainquant dans le rîle de Timur, Wojtek Smilek fait admirer son beau timbre de basse, qu’on aimerait cependant parfois un rien plus mordant.
Inoubliable LiĂč, Tatiana Lisnic nous rappelle qu’elle fait partie des meilleures chanteuses de notre Ă©poque. Chaque note sonne librement, colorant un timbre d’une eau toujours aussi belle, et la musicienne s’avĂšre bouleversante, osant des piani suspendus qui dĂ©chirent le cƓur. Rarement l’amour de cette petite esclave pour Calaf aura Ă©tĂ© aussi palpable. En outre, Dame Nature s’improvise Ă  son tour metteuse en scĂšne : Ă  l’issue de la mort de la jeune femme, proprement poignante, une Ă©toile filante traverse le ciel au-dessus des spectateurs, hasard du plus bel effet.
Dans le rĂŽle-titre, la russe Anna Shafaijinskaia se tire avec les honneurs d’une Ă©criture redoutable et, si le mĂ©dium apparaĂźt par instants moins assurĂ© dans son soutien, l’aigu se projette avec insolence, vĂ©ritable javelot sonore.
Mais le grand triomphateur de la soirĂ©e, celui qui valait Ă  lui seul le dĂ©placement, n’est autre que le Calaf titanesque de Rudy Park, sans rival aujourd’hui. DĂšs qu’il ouvre la bouche, dĂ©ployant son instrument large et tellurique, sans limites apparentes, on ne peut que penser aux grands tĂ©nors dramatiques de la moitiĂ© du XXe  siĂšcle, Franco Corelli en tĂȘte.

 
 

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Sa comprĂ©hension du rĂŽle est totale, et il se permet mĂȘme de laisser apparaĂźtre les fĂȘlures de l’homme sous l’épaisse cuirasse du guerrier.
Le sommet de la soirĂ©e est atteint avec un « Nessun dorma » d’anthologie, que nous sommes allĂ©s entendre depuis le promenoir, c’est-Ă -dire tout au fond du thĂ©Ăątre, assis sur l’herbe surplombant toutes les arĂšnes. Que dire ? Sinon que la distance physique n’a plus aucune valeur, la voix immense du tĂ©nor corĂ©en paraissant monter toute seule, plus sonore encore que depuis notre place au milieu des gradins. La montĂ©e dramatique de l’aria, aussi progressive que grandiose, donne le frisson, et l’aigu frappe haut et fort, solaire et triomphant, achevant de nous faire rendre les armes.
Excellents Ă©galement, les chƓurs et l’orchestre du festival, tous pleinement investis d’une mĂȘme Ă©nergie, pour un trĂšs beau rĂ©sultat musical.
Soutien sans faille pour cette superbe Ă©quipe, le chef canadien Eric Hull dompte avec succĂšs l’acoustique, toujours pĂ©rilleuse pour les instrumentistes, du plein air et sert Puccini avec les honneurs. Une grande soirĂ©e, de grandes voix, pour des SoirĂ©es Lyriques de Sanxay qui dĂ©montrent une fois de plus leur place parmi les grandes manifestations lyriques de l’étĂ©.

 

 

Compte rendu, festival. Sanxay. ThĂ©Ăątre gallo-romain, 10 aoĂ»t 2015. Giacomo Puccini : Turandot. Livret de Giuseppe Adami et Renato Simoni. Avec Turandot : Anna Shafajinskaia ; Calaf : Rudy Park ; LiĂč : Tatiana Lisnic ; Timur : Wojtek Smilek ; Ping : Armen Karapetyan ; Pang : Xin Wang ; Pong : Carlos Natale ; Altoum : Ronan NĂ©dĂ©lec ; Un mandarin : Nika Guliashvili. ChƓur des SoirĂ©es Lyriques de Sanxay ; Chef de chƓur : Stefano Visconti. Orchestre des SoirĂ©es Lyriques de Sanxay. Eric Hull, direction musicale. Mise en scĂšne : Agostino Taboga ; ScĂ©nographie et lumiĂšres : Andrea Tocchio et Maria Rossi Franchi ; Costumes : Shizuko Omachi ; DĂ©cors : SoirĂ©es Lyriques de Sanxay

 

 

CD, compte rendu. Puccini : Turandot (Bocelli, Wilson, Mehta, 2014)

TURANDOT-puccini-zubin-mehta-500-cd-decca-andrea-bocelli-Dans Turandot pour une fois, le titre de l’opĂ©ra indique clairement la prĂ©Ă©minence du personnage fĂ©minin : si le premier acte la rend absente car il est conduit par le rappel des princes dĂ©capitĂ©s et l’apparition sur scĂšne du nouveau candidat aux Ă©preuves :  Calaf (cet Ă©tranger dont l’identitĂ© vĂ©ritable sera au III le prĂ©texte d’une chasse rĂ©pressive des plus terrifiante), la jeune femme concentre toute l’action aux actes II et III : de gardienne du temple refusant toute sexualitĂ©, la fille de l’empereur s’ouvre peu Ă  peu Ă  l’amour. .. de pĂ©trifiĂ©e inhumaine, elle devient aimante et humaine : une mĂ©tamorphose que seule peuvent dĂ©voiler  la psychanalyse et bien sĂ»r, l’opĂ©ra. Dans cette production discographique qui fait suite aux reprĂ©sentations ibĂ©riques (Valencia, printemps 2014), la maĂźtrise du conteur Mehta s’impose immĂ©diatement, nimbant toutes les scĂšnes d’un souffle souvent prenant. Car le maestro n’en est pas Ă  sa premiĂšre Turandot, loin s’en faut…

Zubin Mehta renouvelle avec panache et finesse sa vision de Turandot

Flamboyante Turandot flanquée de ses 3 ministres impétueux, nerveux, palpitants

CLIC_macaron_2014Jennifer Wilson, soprano amĂ©ricaine nĂ©e en 1966 en Virginie  (Fairfax) affirme une langueur incandescente marquĂ©e par une blessure ancestrale, celle de la princesse qui la prĂ©cĂ©dĂ©e, humiliĂ©e assassinĂ©e par un prince Ă©tranger, icĂŽne douloureuse Ă  laquelle Turandot s’est dĂ©diĂ©e en une dĂ©votion exclusive. La cantatrice affirme un tempĂ©rament vocal affirmĂ© et sauvage, entre puissance et tempĂ©rament de feu dotĂ©e d’aigus perçants et soutenus que Zubin Mehta connaĂźt bien pour l’avoir dirigĂ©e en BrĂŒnnhilde dans son Ring de 2010. Aux 3 Ă©nigmes posĂ©es la soprano apporte une constance enflammĂ©e habitĂ©e par l’ombre de son aĂźnĂ©e martyrisĂ©e.

D’autant que malgrĂ© le dĂ©sĂ©quilibre de la partition, – laissĂ©e inachevĂ©e apres la mort de Puccini (aprĂšs la scĂšne de torture de Liu au III), Zubin Mehta impose une baguette gĂ©nĂ©reuse, souvent somptueusement narrative ciselant l’une des partitions les plus spectaculaires et modernes (harmonies et instrumentarium) de Puccini.  Le chef sait exprimer avec un rĂ©el souffle les miroitements de ce conte oriental pour lequel le compositeur a  façonnĂ© un imaginaire sonore captivant oĂč les percussions sont souveraines (atmosphĂšre lĂ©tale du dĂ©but du III comme un rĂȘve qui s’Ă©tire et trouve sa rĂ©solution avec le fameux Nessun dorma du prince Calaf. …).

German Olvera baryton Pong PUCCINI TURANDOT zubin mehtaTemps  fort antĂ©rieur avec la scĂšne des 3 Ă©nigmes, l’apparition des trois ministres, leur asujetissement au rituel Ă©puisant de la cour impĂ©riale, aux prĂ©paratifs de la cĂ©rĂ©monie des Ă©nigmes, leurs Ă©tats d’Ăąme portĂ©s par trois chanteurs trĂšs en verve et en finesse  (ce qui est rare) de surcroĂźt excellemment enregistrĂ©s  (avec le Pong tout en finesse grave de German Olvera, un baryton mexicain timbrĂ© au phrasĂ© passionnant et qui fait l’honneur du centre de perfectionnement Placido Domingo au Palau de les Arts Reina Sofia de Valencia : retenez ce nom, c’est l’une des rĂ©vĂ©lations de la nouvelle Turandot). D’une constance juvĂ©nile Ă  toute Ă©preuve, le chant soutenu parfois dur du tĂ©nor vedette Andrea  Bocelli soutient tous les dĂ©fis de sa partie. Mais Ă  force d’ĂȘtre seulement vaillant en toute circonstance, le tĂ©nor manque de nuances et l’on se demande quand mĂȘme comment Ă  son contact,  la princesse frigide s’inflĂ©chit au dĂ©sir suscitĂ© par cet Ă©tranger un rien raide.

L’argument principal de cette nouvelle version demeure les chatoiements sonores, le raffinement instrumental que parvient Ă  obtenir Mehta et l’exceptionnelle incarnation des trois ministres impĂ©riaux Ping, Pang, Pong (German Olvera, Valentino Buzza, Pablo Garcia Lopez) qui ici gagnent une rĂ©elle vĂ©ritĂ© dramatique, intensifiĂ©e par la prise de son trĂšs Ă©quilibrĂ©e) : Ă  chacune de leur intervention, en accord avec un orchestre nerveux et sensuel, la rĂ©alisation rend honneur Ă  l’une des partitions les plus enchanteresses du grand Giacomo. Que du bonheur.

Les nouvelles productions sont rares et cette Turandot fait honneur au prestige de la marque jaune. Orchestrale ment intĂ©ressante car Mehta exploite trĂšs judicieusement l’orchestre espagnol, vocalement honorable voire prenante la version est une belle surprise de cet Ă©tĂ© 2015. (Parution : 31 juillet 2015).

 

CD. Giacomo Puccini : Turandot. Andrea Bocelli, Jennifer Wilson, German Olvera, Valentino Buzza, Pablo Garcia Lopez
 Coro de la Generalitat Valenciana, Orquestra de la Comunitat Valenciana. Zubin Mehta, direction. 2 CDs 0289 478 82930.

CD, annonce. TURANDOT nouvelle avec le Calaf d’Andrea Bocelli (Decca, à paraütre le 31 juillet 2015)

TURANDOT-puccini-zubin-mehta-500-cd-decca-andrea-bocelli-CD, annonce. TURANDOT nouvelle avec le Calaf d’Andrea Bocelli. AnnoncĂ© le 31 juillet 2015, un nouveau coffret Decca met Ă  l’honneur le Calaf du tĂ©nor Andrea Bocelli (nĂ© en 1958) : voix franche, Ă©mission directe et musicalement assurĂ©e, le prince futur Ă©poux de la princesse frigide Turandot gagne ici aprĂšs les Pavarotti, Carreras, Domingo, un ardent interprĂšte soucieux d’exprimer la vaillance de celui qui au mĂ©pris des risques encourus, dĂ©mĂȘle les 3 Ă©nigmes Ă©noncĂ©es par la fille de l’Empereur de Chine
 InspirĂ© de Gozzi (Turandot, 1761), et enregistrĂ© dans la Valence ibĂ©rique, l’opĂ©ra de Puccini, laissĂ© inachevĂ© en 1924 par le compositeur italien, semble une Ă©nergie narrative intacte grĂące Ă  l’instinct Ă©lectrique et fiĂ©vreux du chef requis pour conduire les troupes impressionnantes de la fresque orientale (Zubin Mehta, familier de la partition pour l’avoir entre autres dirigĂ©e Ă  PĂ©kin, Ă  la CitĂ© Interdite dans une production spectaculaire et fĂ©Ă©rique), d’autant que l’ouvrage Ă  la fois fĂ©Ă©rie sentimentale et fresque grandiose, mĂȘlant sentimental et terrifiant, nĂ©cessite un orchestre colossal et des choeurs au format hollywoodien. Face Ă  Andrea Bocelli, la soprano amĂ©ricaine Jennifer Wilson, campe une femme dĂ©jĂ  mĂ»re mais vierge, aux aigus tranchants qui cependant sait inflĂ©chir sa duretĂ© primitive et rĂ©pondre Ă  l’amour pur d’un Calaf compatissant… a presque 60 ans, le tĂ©nor Bocelli dĂ©montre qu’il peut tout chanter avec un aplomb et une musicalitĂ© toujours prĂȘts Ă  en dĂ©coudre. Prochaine critique dĂ©veloppĂ©e dans le mag cd, dvd, livres de classiquenews.com

 

CD, annonce. Une nouvelle TURANDOT avec le Calaf d’Andrea Bocelli. AnnoncĂ© le 31 juillet 2015. 2 cd Decca.

OpĂ©ra, compte rendu critique. Toulouse, Capitole le 30 juin 2015. Giacomo Puccini (1858-1924) : Turandot, Drame lyrique en trois actes sur un livret de Giuseppe Adami et Renato Simoni d’aprĂšs la fable de Carlo Gozzi crĂ©Ă© le 25 avril 1926 Ă  Milan. Nouvelle production en coproduction avec le Staatstheater Nürnberg et le NI Opera (Belfast);Calixto Bieito, mise en scĂšne ; Rebecca Ringst, dĂ©cors ; Ingo Krügler, costumes ; Sarah Derendinger, vidĂ©o ; Avec : Elisabete Matos ,Turandot ; Alfred Kim, Calaf ; Eri Nakamura, LiĂč ; Luca Lombardo , l’Empereur Altoum ; In Sung Sim Timur ; Gezim Myshketa, Ping ; Gregory Bonfatti, Pang ; Paul Kaufmann, Pong ; Dong-Hwan Lee, Un Mandarin ; Marion CarrouĂ©, Une Servante ; Argitxu Esain , Une Servante ; Dongjin Ahn, Le Prince de Perse ; Choeur et MaĂźtrise du Capitole : Alfonso Caiani, direction ; Orchestre national du Capitole ; direction musicale, Stefan Solyom.

turandot capitole toulouse juin 2015

 

 

 

Erare humanm est , sed persevare diabolicum (1). Quelle tristesse, quelle dĂ©ception. La princesse Turandot, belle et cruelle, issue d’un conte irisĂ© de couleurs, ravalĂ©e au fond d’un dĂ©pĂŽt d’usine. Il en fallait de l’impudeur et de l’inculture pour mettre Ă  mal ainsi l’ultime ouvrage de Puccini. ! On ne sait qui plaindre le plus les auteurs de la mise en scĂšne sans poĂ©sie ni imagination ou les commanditaires irresponsables et dispendieux de l’argent public. Calixto Bieito est venu, il a sĂ©vi qu’ il ne revienne jamais ni Ă  l’opĂ©ra, ni surtout Ă  Toulouse avec un tel vide d’idĂ©es. La laideur absolue de la vue, sauf les lampions rouges, aura gĂąchĂ© la sublime partition de Puccini pour ceux qui n’ont pu regarder l’orchestre pour retrouver les couleurs et l’intensitĂ© musicale de la partition. Car heureusement l’orchestre a Ă©tĂ© merveilleux de prĂ©cision, couleurs, nuances et phrasĂ©s. La direction de Stefan Solyom est souple, et dĂ©veloppe avec efficacitĂ© l’éclat d’une partition fleuve Ă  la riche orchestration. Le deuxiĂšme atout de cette production est le choeur et la maitrise, parfaits de prĂ©sence vocale et de dĂ©licatesse de nuances. Le patient travail d’Alfonso Caiani porte les chƓurs au sommet de l’opĂ©ra italien. La distribution est interdite de jouer et de montrer la moindre Ă©motion ou le moindre sentiment. La performance d’ Alfred Kim en Calaf n’est que plus admirable. Voix belle, large et bien conduite mais impossible de dĂ©celer les capacitĂ©s de l ‘acteur dans un tel marasme


La Liu d’ Eri Nakamura a une voix corsĂ©e au large vibrato encore maitrisĂ©, seule sa musicalitĂ© permet un peu d â€˜Ă©motion tant son jeux est bridĂ©. Le minimum syndical pour la mort de Liu ! Il fallait imposer cela Ă  une cantatrice trop docile.

Les autres acolytes, dont Ping, Pang, Pong, sont bons chanteurs mais tellement grotesques sur scĂšne qu’ils ne peuvent rien offrir comme Ă©motion mĂȘme dans les Ă©vocations poĂ©tiques le la maison au bord du lac bleu
 L’empereur Altoum, avec Luca Lombardo, est pour une fois une belle voix, avec l’autoritĂ© qui convient , mais sa mise en couches scĂ©nique signifie sa sĂ©nilitĂ© avec grossiĂšreté 

Reste le cas d’ Elisabete Matos. DĂ©jĂ  dans Isolde sa placiditĂ© nous avait dĂ©concertĂ©, accablĂ©e d’une mise en scĂšne ridicule , en blonde façon femme politique sur fond bleu marine, le ridicule la happe sans cesse. Et la voix immense et sans vie semble sans Ăąme. Une machine Ă  faire du son plus qu’une musicienne ne saurait rendre la complexitĂ© du personnage, la mise en scĂšne dĂ©truit jusqu’à la crĂ©dibilitĂ© de la cantatrice


Pour une fois il y a eu mauvais choix et injure au compositeur dans une production Capitoline. Avec beaucoup trop de politesse aux saluts, le public a vivement hué les responsables du massacre. Autrefois ils auraient eu droit aux plumes et au goudron.

ERRARE HUMANUM EST 


Oublions ce cauchemar de cartons, laideur et bĂȘtise. C’est l’étĂ©, les festivals nous rĂ©conforterons et la rentrĂ©e ne peut ĂȘtre aussi moche, non, non , ce n’était qu’un trĂšs mauvais rĂȘve
.

SED PERSEVERARE DIABOLICUM ! Avis , avis aux décideurs.

(1) L’erreur est humaine si elle persĂ©vĂšre, elle devient diabolique

 

 

Turandot de Puccini Ă  La Scala de Milan

turandot-scala-de-milanMilan, Scala. Puccini : Turandot. Du 1er au 23 mai 2015. Ninna Stemme, ailleurs et jusque lĂ  wagnĂ©rienne enivrĂ©e, chante le rĂŽle le plus Ă©crasant de Puccini, Turandot. La Scala sous la direction de Riccardo Chailly en prĂ©sente la version complĂ©tĂ©e par Luciano Berio (restitution du Finale qui voit les retrouvailles de la princesse chinoise avec son prĂ©tendant). Mise en scĂšne : Nikolaus Lehnhoff. Avec Stefano La Colla / Aleksandrs Antonenko (Calaf), Maria Agresta (LiĂč)
 De la lĂ©gende de Gozzi, d’un orientalisme fantasmĂ©, Puccini fait une partition oĂč rĂšgne d’abord, souveraine par ses audaces tonales et harmoniques, la divine musique. Le raffinement dramatique et psychologique de l’orchestre dĂ©ployĂ© pour exprimer la grandeur tragique de la petite geisha Cio Cio San dans Madama Butterfly (1904) se prolonge ici dans un travail inouĂŻ de raffinement et de complexe scintillement. Puccini creuse le mystĂšre et l’énigme, donnĂ©es clĂ©s de sa Turandot, princesse chinoise dont tout prĂ©tendant doit rĂ©soudre les 3 Ă©nigmes sans quoi il est illico dĂ©capitĂ©. Rempart destinĂ© Ă  prĂ©server la virginitĂ© de la jeune fille, comme le mur de feu pour BrĂŒnnhilde, dans La Walkyrie de Wagner, la question des Ă©nigmes cache en vĂ©ritĂ© la peur viscĂ©rale de l’homme ; une interdiction traumatique qui remonte Ă  son ancĂȘtre, elle mĂȘme enlevĂ©e, violĂ©e, assassinĂ©e par un prince Ă©tranger. C’est l’antithĂšse du Tristan und Isolde de Wagner (1865) et ses riches chromatismes irrĂ©solus, exprimant le dĂ©sir de fusion, qui Ă  contrario de Turandot, princesse pĂ©trifiĂ©e et frigide, ne cesse d’exprimer la langueur de l’extase amoureuse accomplie. MĂȘlant tragique sanguinaire et comique dĂ©lirant, Puccini n’oublie pas de brosser le portrait des 3 ministres de la Cour impĂ©riale, Ping, Pang, Pong (II) qui, personnel attachĂ© aux rites des dĂ©capitations et des noces (dans le cas oĂč le prince candidat dĂ©couvre chaque Ă©nigme de Turandot), sont lassĂ©s des exĂ©cutions en sĂ©rie, ont la nostalgie de leur campagne plus paisible.

 

 

 

L’orchestre ocĂ©an de Turandot

 

Au III, alors que Turandot dĂ©semparĂ©e veut obtenir le nom du prĂ©tendant, LiĂč, l’esclave qui accompagne Timur, le roi dĂ©chu de Tartarie, rĂ©siste Ă  la torture et se suicide devant la foule
 Puccini glisse deux airs Ă©poustouflants de souffle et d’intensitĂ© poĂ©tique : l’hymne Ă  l’aurore de Calaf en dĂ©but d’acte, et la derniĂšre priĂšre Ă  l’amour de LiĂč. GĂ©nie mĂ©lodiste, Puccini est aussi un formidable orchestrateur. Turandot et ses climats orchestraux somptueux et mystĂ©rieux se rapprochent de La ville morte de Korngold (1920) aux brumes symphoniques magistralement oniriques. Le genĂšse de Turandot est longue : commencĂ©e en 1921, reprise en 1922, puis presque achevĂ©e pour le III en 1923. Pour le final, le compositeur souhaitait une extase digne de Tristan, mais le texte ne lui fut adressĂ© qu’en octobre 1924, au moment oĂč les mĂ©decins diagnostiquĂšrent un cancer de la gorge. Puccini meurt Ă  Bruxelles d’une crise cardiaque laissant inachevĂ© ce duo tant espĂ©rĂ©.

C’est Alfano sous la dictĂ©e de Toscanini qui Ă©crira la fin de Turandot. En 1926, Toscanini crĂ©Ă©e l’opĂ©ra tout en indiquant oĂč Puccini avait cessĂ© de composer. En dĂ©pit de son continuum dramatique interrompu par le dĂ©cĂšs de l’auteur, l’ouvrage doit ĂȘtre saisi et estimĂ© par la puissance de son architecture et le chant structurant de l’orchestre : vrai acteur protagoniste qui tisse et dĂ©roule, cultive et englobe un bain de sensations diffuses mais enveloppantes. La musique orchestrale faite conscience et intelligence. En cela la modernitĂ© de Puccini est totale. Et l’Ɠuvre qui en dĂ©coule, dĂ©passe indiscutablement le prĂ©texte oriental qui l’a fait naĂźtre.

 

 

Toutes les infos, les réservations sur le site du Teatro alla Scala de Milan

 

http://www.teatroallascala.org/en/season/opera-ballet/2014-2015/turandot.html

Naples, Turandot au San Carlo

turandot-puccini-san-carlo-napoli-classiquenews-annonce-mars-2015Naples, San Carlo. Puccini : Turandot. 21 mars>1er avril 2015. De la lĂ©gende de Gozzi, d’un orientalisme fantasmĂ©, Puccini fait une partition oĂč rĂšgne d’abord, souveraine par ses audaces tonales et harmoniques, la divine musique. Le raffinement dramatique et psychologique de l’orchestre dĂ©ployĂ© pour exprimer la grandeur tragique de la petite geisha Cio Cio San dans Madama Butterfly (1904) se prolonge ici dans un travail inouĂŻ de raffinement et de complexe scintillement. Puccini creuse le mystĂšre et l’Ă©nigme, donnĂ©es clĂ©s de sa Turandot, princesse chinoise dont tout prĂ©tendant doit rĂ©soudre les 3 Ă©nigmes sans quoi il est illico dĂ©capitĂ©. Rempart destinĂ© Ă  prĂ©server la virginitĂ© de la jeune fille, comme le mur de feu pour BrĂŒnnhilde, dans La Walkyrie de Wagner, la question des Ă©nigmes cache en vĂ©ritĂ© la peur viscĂ©rale de l’homme ; une interdiction traumatique qui remonte Ă  son ancĂȘtre, elle mĂȘme enlevĂ©e, violĂ©e, assassinĂ©e par un prince Ă©tranger. C’est l’antithĂšse du Tristan und Isolde de Wagner (1865) et ses riches chromatismes irrĂ©solus qui Ă  contrario de Turandot ne cesse d’exprimer la langueur de l’extase amoureuse accomplie. MĂȘlant tragique sanguinaire et comique dĂ©lirant, Puccini n’oublie pas de brosser le portrait des 3 ministres de la Cour impĂ©riale, Ping, Pang, Pong (II) qui, personnel attachĂ© aux rites des dĂ©capitations et des noces (dans le cas oĂč le prince candidat dĂ©couvre chaque Ă©nigme de Turandot), sont lassĂ©s des exĂ©cutions en sĂ©rie, ont la nostalgie de leur campagne plus paisible.

 

 

 

L’orchestre ocĂ©an de Turandot

 

pucciniAu III, alors que Turandot dĂ©semparĂ©e veut obtenir le nom du prĂ©tendant, LiĂč, l’esclave qui accompagne Timur, le roi dĂ©chu de Tartarie, rĂ©siste Ă  la torture et se suicide devant la foule… Puccini glisse deux airs Ă©poustouflant de souffle et d’intensitĂ© poĂ©tique : l’hymne Ă  l’aurore de Calaf en dĂ©but d’acte, et la derniĂšre priĂšre Ă  l’amour de LiĂč. GĂ©nie mĂ©lodiste, Puccini est aussi un formidable orchestrateur. Turandot et ses climats orchestraux somptueux et mystĂ©rieux se rapprochent de La ville morte de Korngold (1920) aux brumes symphoniques magistralement oniriques. Le genĂšse de Turandot est longue : commencĂ©e en 1921, reprise en 1922, puis presque achevĂ©e pour le III en 1923. Pour le final, le compositeur souhaitait une extase digne de Tristan, mais le texte ne lui fut adressĂ© qu’en octobre 1924, au moment oĂč les mĂ©decins diagnostiquĂšrent un cancer de la gorge. Puccini meurt Ă  Bruxelles d’une crise cardiaque laissant inachevĂ© ce duo tant espĂ©rĂ©. C’est Alfano sous la dictĂ©e de Toscanini qui Ă©crira la fin de Turandot. En 1926, Toscanini crĂ©Ă©e l’opĂ©ra tout en indiquant oĂč Puccini avait cessĂ© de composer. En dĂ©pit de son continuum dramatique interrompu par le dĂ©cĂšs de l’auteur, l’ouvrage doit ĂȘtre saisi et estimĂ© par la puissance de son architecture et le chant structurant de l’orchestre : vrai acteur protagoniste qui tisse et dĂ©roule, cultive et englobe un bain de sensations diffuses mais enveloppante. La musique orchestrale faite conscience et intelligence. En cela la modernitĂ© de Puccini est totale. Et l’Ɠuvre qui en dĂ©coule, dĂ©passe indiscutablement le prĂ©texte oriental qui l’a fait naĂźtre.

 

 

 

boutonreservationTurandot de Puccini au San Carlo de Naples
les 21,22,26,27,28,29 mars, et 1er avril 2015.
Valchuha / Agostini
De Simone
Avec Lise Lindstrom / Elena Pankratova (Turandot), Marcello Giordani (Calaf), Riccardo Zanellato (Timur), Eleonora Buratto (Liu)…

 

 

Compte-rendu : Nancy. Opéra National de Lorraine, le 4 octobre 2013. Giacomo Puccini : Turandot. Katrin Kapplusch, Rudy Park, Karah Son. Rani Calderon, direction musicale. Yannis Kokos, mise en scÚne.

Turandot Yannis KokosL’OpĂ©ra National de Lorraine nous a habituĂ©s Ă  l’excellence, et la maison nancĂ©enne ne dĂ©roge pas Ă  la rĂšgle pour son premier spectacle de la saison 2013-2014, avec une Turandot de haut niveau.
Un ouvrage dramatiquement fort, une distribution choisie avec soin et une mise en scĂšne de toute beautĂ©, les ingrĂ©dients sont lĂ  pour une soirĂ©e mĂ©morable. Le dernier ouvrage de Puccini, celui oĂč le compositeur a dĂ©versĂ© son Ăąme – au point que la mort l’emporte avant qu’il ait pu l’achever –, offre une grande fresque musicale, Ă©pique autant qu’amoureuse, rappelant bien souvent Tristan. L’orchestration, dense et riche, tonnant aussi bien qu’elle murmure, et multiplie les effets de masses auxquels succĂšdent bien des scĂšnes d’une tendre intimitĂ©.

 

 

Une princesse de glace en rouge et noir

 

L’OpĂ©ra de Nancy a eu le nez fin en confiant la direction musicale au chef iranien Rani Calderon, qui sculpte littĂ©ralement la sonoritĂ© de l’Orchestre Symphonique et Lyrique, multiplie les plans sonores, fait varier Ă  l’infini les atmosphĂšres et exĂ©cute les rubati voulus par le compositeur. Quelques dĂ©calages sont parfois Ă  noter, mais gageons que tout rentrera dans l’ordre durant les reprĂ©sentations suivantes. En outre, le chef aime les voix, et cela se sent dans son geste, mĂ©nageant lĂ  un chanteur, portant ici au contraire un autre, lui offrant le socle instrumental nĂ©cessaire au dĂ©ploiement de sa vocalitĂ©. Un vrai chef de thĂ©Ăątre, comme on aimerait en entendre plus souvent.
La mise en scĂšne de Yannis Kokos sert l’Ɠuvre par son dĂ©pouillement et son esthĂ©tisme, toute en rouge et noir, comme un grand tableau au sein duquel se fait durement sentir le poids de la fatalitĂ© et du destin façonnĂ©s par la terrible princesse. Seule concession au sourire, la virevoltante fantaisie tricĂ©phale des Ministres, subtilement chorĂ©graphiĂ©e, notamment dans leur superbe scĂšne ouvrant le deuxiĂšme acte, oĂč, enivrĂ©s par les vapeurs de la fumĂ©e, les trois hommes Ă©voquent chacun la maison oĂč les porte leur fantaisie. On n’oubliera pas de sitĂŽt la place centrale occupĂ©e par le gong, qui celle le destin des prĂ©tendants, et qui se fait miroir, pour reflĂ©ter la salle et ceux qui l’occupent.
Un trĂšs beau travail, sublimĂ© par une direction d’acteurs sobre et prĂ©cise, suivant de prĂšs la musique, et rehaussĂ© par de magnifiques masques et costumes.
Grand succĂšs Ă©galement du cĂŽtĂ© des chanteurs. DĂšs les premiĂšres phrases du Mandarin, ici incarnĂ© in extremis par le tĂ©nor Florian Cafiero – alors que le rĂŽle est d’ordinaire dĂ©volu Ă  un baryton, sinon une basse –, haut de place et bien chantant, on devine l’attention minutieuse apportĂ©e au choix des interprĂštes.
L’Empereur Altoum de John Pierce, au volume certes plus modeste, mĂ©rite Ă©galement des Ă©loges pour son Ă©mission claire et incisive, lĂ  oĂč bien souvent on distribue des chanteurs Ă  la voix fatiguĂ©e.
La basse hongroise Miklos Sebestyen incarne un Timur Ă  l’humanitĂ© touchante, mais manquant parfois de profondeur dans le bas du registre, avec une voix un rien corsetĂ©e, se libĂ©rant Ă©tonnamment vers l’aigu.
TrĂšs belle rĂ©ussite pour le trio Ă©patant formĂ© par Chang Han Lim, François Piolino et Avi Klemberg, respectivement Ping, Pang et Pong. DotĂ©s de voix complĂ©mentaires et s’harmonisant parfaitement, les trois larrons composent des Ministres d’une justesse parfaite, tant dans l’ironie que dans le rĂȘve. Chacun apporte sa pĂąte vocale, chaude et ductile pour le premier, ample et riche pour le second, percutant et bien projetĂ© pour le troisiĂšme, formant ainsi une palette de couleurs inĂ©puisable. Leur chorĂ©graphie, parfaitement exĂ©cutĂ©e par tous les trois, participe de cette gĂ©mellitĂ© entre eux, d’une efficacitĂ© redoutable.
ArrivĂ©e au dernier moment pour remplacer la titulaire prĂ©vue, la jeune soprano corĂ©enne Karah Son, ancienne Ă©lĂšve de l’AcadĂ©mie de la Scala de Milan avec Mirella Freni, remporte tous les suffrages dans le magnifique rĂŽle de LiĂč, notamment grĂące Ă  des aigus piano de superbe facture. La nuance forte paraĂźt un peu indurĂ©e en dĂ©but de reprĂ©sentation, mais l’instrument s’assouplit au court de la soirĂ©e, pour culminer dans un suicide poignant et lumineux d’amour vrai, servi par une grande musicalitĂ© Ă  fleur de peau.
RĂ©vĂ©lation de la soirĂ©e, le Calaf ahurissant du corĂ©en Rudy Park laisse sans voix. A un large mĂ©dium rappelant un baryton, le tĂ©nor associe un aigu puissant et solide, comme s’il parvenait Ă  monter avec la totalitĂ© de sa voix, dans un seul moule vocal qu’il paraĂźt tenir du grave Ă  l’aigu. Ses appels clĂŽturant le premier acte laissent le public pantois, ainsi que ses adresses Ă  l’Empereur oĂč, mĂȘme tournant le dos Ă  la salle, sa voix semble presque aussi sonore que de face ! Son duo avec Turandot lui permet de dĂ©ployer un contre-ut impressionnant, pour culminer dans un « Nessun dorma » de grande Ă©cole, superbement phrasĂ©, attentif aux mots et conquĂ©rant d’ampleur vocale. Au rideau final, il est saluĂ© par une grande ovation de toute la salle, en lisse devant un tel phĂ©nomĂšne vocal, dĂ©fiant les rĂšgles habituelles de l’art du chant.
Face Ă  lui, la Turandot de l’allemande Katrin Kapplusch tient vaillamment sa partie, davantage soprano lirico-spinto que grand soprano dramatique, et vient Ă  bout de ce rĂŽle difficile sans encombre, grĂące Ă  une excellente maĂźtrise technique et une gestion intelligente de ses moyens. La voix, de belle Ă©toffe, homogĂšne sur toute la tessiture, offre des graves Ă©lĂ©gamment poitrinĂ©s et des aigus sonores, convaincante dans ses imprĂ©cations, ainsi qu’une vĂ©ritable leçon de musique au dernier acte. L’humanisation de sa princesse de glace et son Ă©veil Ă  l’amour sont ainsi particuliĂšrement sensibles, grĂące Ă  de magnifiques nuances, et lui permettent d’achever l’Ɠuvre dans une grande Ă©motion.
Les chƓurs de l’OpĂ©ra-ThĂ©Ăątre de Metz et de l’OpĂ©ra National de Lorraine, nombreux et dĂ©bordants d’enthousiasme, participent pour beaucoup Ă  la rĂ©ussite de cette soirĂ©e, masse sonore Ă  la cruautĂ© inflexible, et laissant tomber le rideau sur une apothĂ©ose enivrante de puissance et d’éclat. Conquis, les spectateurs n’ont pas mĂ©nagĂ© leur plaisir devant tant de bonheurs musicaux, et ont bruyamment manifestĂ© leur exaltation, remerciant ainsi Nancy pour une si belle ouverture de saison.

Nancy. OpĂ©ra National de Lorraine, 4 octobre 2013. Giacomo Puccini : Turandot. Livret de Giuseppe Adami et Renato Simoni. Avec Turandot : Katrin Kapplusch ; Calaf : Rudy Park ; LiĂč : Karah Son ; Timur : Miklos Sebestyen ; Ping : Chan Hang Lim ; Pang : François Piolino ; Pong : Avi Klemberg ; Altoum : John Pierce ; Un mandarin, le Jeune Prince de Perse : Florian Cafiero. ChƓurs de l’OpĂ©ra National de Lorraine et de l’OpĂ©ra-ThĂ©Ăątre de Metz MĂ©tropole. Orchestre Symphonique et Lyrique de Nancy. Rani Calderon, direction musicale. Mise en scĂšne, dĂ©cors et costumes : Yannis Kokos ; LumiĂšres : Patrice Trottier ; Dramaturgie : Anne Blancard ; ChorĂ©graphie : Natalie Van Parys ; Perruques, maquillages, masques : CĂ©cile Kretschmar.