Le TrouvĂšre de Verdi avec Anna Netrebko Ă  VĂ©rone sur FRANCE 5

LIEGE. JĂ©rusalem de Giuseppe Verdi FRANCE 5, sam 20 juillet 2019, VERDI : LE TROUVERE, 22h20. Un couple d’amants Ă©prouvĂ©s, martyrisĂ©s ; un comte (di Luna), jaloux, haineux, sans scrupules
 Verdi n’épargne rien ni personne pour que brĂ»le le drame. Le choix du livret Cammarano d’aprĂšs le roman de GuttiĂ©rrez (El Trovador, 1836) s’avĂšre trĂšs efficace 
 au diapason de la musique : prenante, passionnĂ©e, oĂč dominent les grands airs solistes et le chƓur quasiment permanent. L’opĂ©ra est crĂ©Ă© Ă  Rome (Teatro Apollo, janvier 1953), puis reprĂ©sentĂ© Ă  Paris (ThĂ©Ăątre Italien, dĂ©cembre 1854). Dans ce fantastique Ă©pique, pas de place pour la langueur car les hĂ©ros ont Ă  peine le temps d’exprimer leur passion avant de mourir


Le point culminant de ce lyrique spectaculaire et saisissant Ă©tant portĂ© par le personnage de la sorciĂšre, Azucena – rĂŽle inouĂŻ pour contralto dramatique (elle annonce Amneris dans Aida) : voix des tĂ©nĂšbres qui fait surgir le grand frisson lugubre de la mort et de la vengeance implacable
 sans le savoir ici, les deux rivaux affrontĂ©s jusqu’à la mort, sont 
 deux frĂšres auxquels on a cachĂ© leur rĂ©elle filiation.

Les ArĂšnes de VĂ©rone sont l’équivalent des ChorĂ©gies d’Orange en France : un lieu dĂ©volu au genre lyrique qui couronne les stars lyriques.
Aucun doute que la soprano austro russe Anna Netrebko triomphe encore dans le rĂŽle angĂ©lique ardent qu’elle a chantĂ© Ă  Salzbourg, Berlin entre autres. Sa Leonora brĂ»le d’amour, se consume littĂ©ralement sur les planches.
A l’affiche de l’édition VĂ©rone 2019, et pour 5 dates, dans la mise en scĂšne de Franco Zeffirelli.
On reste moins convaincu par le Manrico (le TrouvÚre) du ténor Yusiv Eyvazov au chant beaucoup moins intense et fin de « La Netrebko » (son épouse à la ville).

 

 verone-trovatore-trouvere-netrebko-arte-france-musique-opera-critique-par-classiquenews-diffusion-juillet-2019

 

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PLUS d’infos sur la production vĂ©ronaise sur le site du Festival d’opĂ©ra de VĂ©rone
https://www.arena.it/arena/en/shows/trovatore-2019.html

Distribution
Autres chanteurs : Luca Salsi (Luna), Dolora Zajick (Asucena) 
 Arena di Verona Orchestra, Chorus, Corps de Ballet and Technical team / Pier Giorgio Morandi, direction. Mise en scùne : Franco Zeffirelli.
Durée : circa 2h40 / entracte aprÚs les acte I et II


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APPROFONDIR

LIRE aussi nos articles et dossiers ANNA NETREBKO chante Leonora dans Le TrouvÚre / Il Trovatore de Verdi : http://www.classiquenews.com/tag/leonora/

Paris, OpĂ©ra Bastille. Anna Netrebko chante LeonoraARTE. Vendredi 15 aoĂ»t 2014, 20h50. Verdi : Le TrouvĂšre. Anna Netrebko.  Salzbourg, aoĂ»t 2014 : voici assurĂ©ment l’un des Ă©vĂ©nements lyriques du festival autrichien crĂ©Ă© en 1922 par le trio lĂ©gendaire Strauss / Hoffmannsthal / Reinhardt. C’est qu’aux cĂŽtĂ©s des Mozart, Beethoven, Strauss, les grands Verdi n’y sont pas si frĂ©quents. CrĂ©Ă© Ă  Rome en 1853, d’aprĂšs El Trovador de GutiĂ©rrez, 1836), Le TrouvĂšre de Verdi saisit par sa fiĂšvre dramatique, une cohĂ©rence et une caractĂ©risation musicale indiscutable malgrĂ© la complexité  romanesque de l’intrigue. L’action se dĂ©roule en Espagne, dans la Saragosse du XVĂšme, oĂč le conte de Luna est Ă©conduit par la dame d’honneur de la princesse de Navarre, Leonora dont il est Ă©perdument amoureux : la jeune femme lui prĂ©fĂšre le troubadour Manrico.  Dans le camps gitan, Azucena, la mĂšre de Manrico, est obsĂ©dĂ©e par l’image de sa mĂšre jetĂ©e dans les flammes d’un bĂ»cher, et de son jeune frĂšre, Ă©galement consommĂ© par le feu. Manrico dĂ©cide de fuir avec Leonora. Mais il revient dĂ©fier Luna car sa mĂšre est condamnĂ©e Ă  pĂ©rir sur le bĂ»cher elle aussi.  EmprisonnĂ© par Luna avec sa mĂšre, Manrico maudit Leonora qui semble s’ĂȘtre finalement donnĂ©e au Conte : elle a feint et s’est versĂ©e le poison pour faire libĂ©rer son aimĂ©. En vain, Luna comprenant qu’il n’aura jamais celle qu’il aime (Ă  prĂ©sent morte), ordonne l’exĂ©cution par les flammes de Manrico. Au comble de l’horreur, Azucena lui avoue qu’il vient de tuer son propre frĂšre : leur mĂšre avait Ă©changer les enfants sur le bĂ»cher. De sorte que l’opĂ©ra s’achĂšve sur la vengeance d’Azucena (elle a enfin vengĂ© la mort de sa mĂšre par Luna) et le sacrifice des deux amants (Leonora et Manrico). La mezzo apparemment dĂ©munie a manipulĂ©e le baryton jaloux, vengeur
 aveuglĂ© par sa haine jalouse pour son cadet qui s’avĂšre ĂȘtre son propre frĂšre… EN LIRE PLUS
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Compte-rendu, opĂ©ra. Paris, OpĂ©ra Bastille, le 31 janvier 2016. Verdi: Il trovatore. Anna Netrebko, Ludovic TĂ©zier…

netrebko-anna-leonora-verdi-trovatore-review-presentation-dossier-classiquenewsIl est de rares occasions oĂč l’univers lyrique scintille d’Ă©motions… La premiĂšre de la nouvelle production d’Il Trovatore de Verdi Ă  l’OpĂ©ra Bastille est une de ces occasions. Il s’agĂźt d’une coproduction avec l’OpĂ©ra National Ă  Amsterdam, dont la mise en scĂšne est signĂ©e Alex OllĂ©, du fameux cĂ©lĂšbre collectif catalan La Fura dels Baus. Les vĂ©ritables pĂ©pites d’or rĂ©sident dans la distribution des chanteurs, avec nulle autre que la soprano Anna Netrebko, Prima Donna Assoluta, avec un Marcelo Alvarez, une Ekaterina Semenchuk et surtout un Ludovic TĂ©zier dans la meilleure de leurs formes ! L’Orchestre maison est dirigĂ© par le chef milanais Daniele Callegari.

Verdi de qualité

Enrico Caruso a dit une fois (selon l’anecdote) que tout ce qu’il fallait pour une performance rĂ©ussie d’Il Trovatore de Verdi n’Ă©tait pas moins que les quatre meilleurs chanteurs du monde. Avec l’excellente distribution d’ouverture (sachant qu’il y en une deuxiĂšme), la nouvelle administration de la maison parisienne montre sa volontĂ© d’ouverture, de progrĂšs, d’excellence. Si nous ne comprenons toujours pas l’absence (ou presque) de grandes vedettes lyriques lors du dernier mandat, nous nous rĂ©jouissons d’ĂȘtre tĂ©moins d’une premiĂšre Ă  l’OpĂ©ra Bastille avec un si haut niveau vocal. Il Trovatore de Verdi est au centre de ce qu’on nomme la trilogie de la premiĂšre maturitĂ© de Verdi, avec Rigoletto et La Traviata. De facture musicale peut-ĂȘtre moins moderne que Rigoletto, une Ɠuvre moins formelle, Il Trovatore reste depuis sa premiĂšre, l’un des plus cĂ©lĂšbres opĂ©ra, jouĂ© partout dans le monde, uniquement surpassĂ© par… La Traviata.

L’histoire moyenĂągeuse inspirĂ©e d’une piĂšce de thĂ©Ăątre espagnole du XIXe siĂšcle d’Antonio Garcia GutiĂ©rrez, est le prĂ©texte idĂ©al pour le dĂ©ploiement de la force et l’inventivitĂ© mĂ©lodique propres Ă  Verdi. Dans l’Espagne du XVe siĂšcle ravagĂ©e par des guerres civiles, deux ennemis politiques se battent Ă©galement pour le cƓur de Leonora, dame de la cour. L’un est un faux trouvĂšre Ă©levĂ© par une gitane, l’autre est un Duc fidĂšle au Roi d’Espagne. Ils sont frĂšres sans le savoir. On traverse une marĂ©e de sentiments et d’Ă©motions musicales, et thĂ©Ăątralement trĂšs invraisemblables, avant d’arriver Ă  la conclusion tragique si aimĂ©e des romantiques.

trovatore_1La Leonora d’Anna Netrebko Ă©tonne dĂšs son premier air « Tacea la notte placida… Di tale amor » pyrotechnique Ă  souhait et fortement ovationnĂ©. Depuis ces premiers instants, elle ne fait que couper le souffle de l’auditoire avec l’heureux dĂ©ploiement de ses talents virtuoses. Non seulement elle rĂ©ussit Ă  remplir l’immensitĂ© de la salle, mais elle le fait avec une facilitĂ© vocale confondante, complĂštement habitĂ©e par la force musicale (plus que thĂ©Ăątrale) du personnage. Nous avons droit avec elle Ă  une technique impeccable, un enchaĂźnement de sublimes mĂ©lodies, un timbre tout aussi somptueux baignant la salle en permanence… Dans ce sens, elle rayonne autant (et parfois mĂȘme Ă©clipse ses partenaires) dans les nombreux duos. Si son bien-aimĂ© Manrico est solidement jouĂ© par le tĂ©nor Marcelo Alvarez, d’une grande humanitĂ©, avec une diction claire du texte et du sentiment dans l’interprĂ©tation, nous sommes davantage impressionnĂ©s par la performance de Ludovic TĂ©zier en Conte di Luna. Son air « Il balen del suo sorriso » au IIe acte, oĂč il exprime son amour passionnĂ© pour Leonora est un moment d’une beautĂ© terrible. Le Luna de TĂ©zier brille de prestance, de caractĂšre, de sincĂ©ritĂ©. Une prise de rĂŽle inoubliable pour le baryton Français. Son duo avec la Netrebko au IVe acte est aussi de grand impact et toujours trĂšs fortement ovationnĂ© par le public. L’Azucena d’Ekaterina Semenchuk, faisant ses dĂ©buts Ă  l’OpĂ©ra de Paris, offre une prestation Ă©galement de qualitĂ©, avec un timbre qui correspond au rĂŽle Ă  la fois sombre et dĂ©licieux (ma non tanto!), et une prĂ©sence scĂ©nique aussi pertinente.

trovatore3Les choeurs de l’OpĂ©ra de Paris dirigĂ©s par JosĂ© Luis Basso est l’autre protagoniste de l’oeuvre. Que ce soit le choeur des nonnes, des militaires ou des gitans, leur dynamisme est spectaculaire et leur impact non-nĂ©gligeable, notamment lors de l’archicĂ©lĂšbre choeur des gitans au deuxiĂšme acte « Vedi ! Le fosche notturne spoglie » ,  bijou d’intelligence musicale, coloris et efficacitĂ©, particuliĂšrement remarquable. Ce choeur qui enchaĂźne sur une chansonnette d’Azucena est aussi une opportunitĂ© pour le chef Daniele Callegari de montrer les capacitĂ©s de la grosse machine qu’est l’Orchestre de l’OpĂ©ra. Sous sa direction les moments explosifs le sont tout autant sans devenir bruyants, et les rares moments Ă©lĂ©giaques le sont tout autant et sans prĂ©tention. Si l’Ă©quilibre est parfois dĂ©licat, voire compromis, l’ensemble imprĂšgne la salle sans dĂ©faut et pour le plus grand bonheur des auditeurs.

L’audience paraĂźt moins rĂ©ceptive de la proposition scĂ©nique d’Alex OllĂ©, quelque peu huĂ©e Ă  la fin de la reprĂ©sentation. L’un des « problĂšmes » dans certains opĂ©ras est toujours le livret, en tout cas pour les metteurs en scĂšne. Dans Il Trovatore, la structure en 4 actes est telle qu’un dĂ©roulement formel et logique opĂšre quoi qu’il en soit, mais ce uniquement grĂące Ă  la force dramatique inhĂ©rente Ă  la plume de Verdi. Le collectif catalan propose une mise en scĂšne mi-abstraite, mi-surrĂ©aliste, mĂȘme dans les dĂ©cors et costumes, elle est mi-stylisĂ©e, mi-historique. Si les impressionnants dĂ©cors font penser Ă  un labyrinthe anonyme, avec des blocs trĂšs utilitaires -parfois murs, parfois tombes, etc.-,  les dĂ©placements de ces blocs demeurent trĂšs habiles ; il nous semble qu’au-dessous de tout ceci (et ce n’est pas beaucoup), il y a quelques chanteurs-acteurs de qualitĂ© parfois livrĂ©s Ă  eux-mĂȘmes. Quelques tableaux se distinguent pourtant, comme l’entrĂ©e des gitans au deuxiĂšme acte notamment, et la proposition, quoi qu’ajoutant peu Ă  l’Ɠuvre, ne lui enlĂšve rien, et l’on peut dire qu’on est plutĂŽt invitĂ© Ă  se concentrer sur la musique. D’autant que musicalement cette production est une Ă©clatante rĂ©ussite ! A voire encore les 3, 8, 11, 15, 20, 24, 27 et 29 fĂ©vrier ainsi que les 3, 6, 10 et 15 mars 2016, avec deux distributions diffĂ©rentes (NDLR : pour y Ă©couter le chant incandescent d’Anna Netrebko, vĂ©rifier bien la date choisie encore disponible)

 

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Compte rendu, opĂ©ra. Paris. OpĂ©ra National de Paris, OpĂ©ra Bastille. le 31 janvier 2016. G. Verdi : Il Trovatore. Anna Netrebko, Marcelo Alvarez, Ludovic Tezier… Choeur et Orchestre de l’OpĂ©ra National de Paris. JosĂ© Luis Basso, chef des choeurs. Daniele Callegari, direction musicale. Allex OllĂ© (La Fura dels Baus), mise en scĂšne. Illustrations : Anna Netrebko, Ludovic TĂ©zier (DR)

 

Compte-rendu critique, opéra. Toulon, le 9 octobre 2015 . Verdi : Il Trovatore. Stefano Vizioli, Giulliano Carella

Giuseppe VerdiL’Ɠuvre. Si personne ne conteste la veine, la verve mĂ©lodique sans cesse jaillissante de l’opĂ©ra de Verdi, d’une confondante beautĂ© de bout en bout, mĂȘme dans les chƓurs, on croit toujours bon de sourire Ă  l’évocation du livret tirĂ© de la piĂšce d’Antonio GarcĂ­a GutiĂ©rrez, El trovador (1836), d’autant plus facilement critiquĂ©e que mĂ©connue en France. Or, c’est loin d’ĂȘtre une mauvaise piĂšce si l’on veut bien la situer dans l’esthĂ©tique romantique du temps, en tous les cas, pas plus invraisemblable qu’Hernani de Victor Hugo oĂč l’on voit Charles Quint rival en amour d’un hors-la-loi, ou Ruy Blas, le valet devenu ministre tout-puissant et amant de la reine d’Espagne
 Mais la vraisemblance des situations n’est pas ce qui rĂšgle ce thĂ©Ăątre et, encore moins, les opĂ©ras de la mĂȘme Ă©poque. Dans ce Trovatore, mal traduit par  « TrouvĂšre » (pendant tardif et en langue d’oĂŻl de nos aristocratiques troubadours en langue d’oc du sud), le problĂšme de comprĂ©hension, qui n’existe pas dans l’original, c’est que l’intrigue, le nƓud, est exposĂ©e en lever de rideau et non dans un rĂ©citatif comprĂ©hensible comme dans les opĂ©ras baroques, mais dans un grand air magnifique, confiĂ© Ă  une basse, hĂ©rissĂ© de vocalises haletantes qui dĂ©fient l’écoute du texte si elles convient Ă  en savourer la musique. Pour ajouter au problĂšme, des Ă©vĂ©nements capitaux se passent en coulisses, relatĂ©s trop succinctement pour bien suivre l’action.

Dans le contexte des guerres civiles de l’Aragon du XVe siĂšcle se greffe une sombre histoire passĂ©e : une BohĂ©mienne (les gitans arrivent dans le nord de l’Espagne Ă  cette Ă©poque aprĂšs avoir traversĂ© sĂ©culairement toute l’Europe depuis leur Inde originaire), surprise auprĂšs du berceau du fils du comte de Luna, chef d’une faction, est condamnĂ©e au bĂ»cher. Sa fille, Azucena, nĂ©vrosĂ©e par le drame, n’aura de cesse de la venger : enlevant l’autre fils du comte, croyant le jeter dans le feu, elle y jette le sien mais Ă©lĂšve le jeune noble rescapĂ© de son crime comme son fils, sous le nom de Manrico, qui ignore le secret de sa naissance. Freud aurait bien analysĂ© ce nƓud psychique : une mĂšre rendue folle par le bĂ»cher de la sienne et meurtriĂšre involontaire de son propre fils, obsĂ©dĂ©e de vindicte, Ă©levant comme sien le fils du comte honni pour en faire l’instrument de sa vengeance ; et ce fils, ennemi politique de son frĂšre sans le savoir, en devient aussi rival, amoureux de la mĂȘme femme, Leonora, sans doute image de leur mĂšre, absente du drame, en bon Ɠdipe.

Si, psychologiquement, les hĂ©ros restent immuables d’un bout Ă  l’autre, s’ils ne sont que leur passion, quand celle-ci est traduite par la musique de Verdi, on ne peut qu’ĂȘtre saisi par la profondeur humaine de cette expression de personnages pourtant superficiels : dĂ©sir, haine, amour charnel, amour maternel et filial, sentiments simples dans une Ă©pure essentielle, qui nous atteignent directement dans la sublimation d’une beautĂ© mĂ©lodique Ă  couper le souffle, sauf aux chanteurs.

La rĂ©alisation. À quelque chose malheur est bon ? Pas de crĂ©ation maison Ă  Toulon cette annĂ©e comme les magnifiques productions auxquelles nous sommes habituĂ©s sous le rĂšgne de Claude-Henri Bonnet. Cependant, l’on doit reconnaĂźtre  que coproduction du Teatro Giuseppe Verdi de Trieste et de l’OpĂ©ra Royal de Wallonie invitĂ©e Ă  Toulon est loin d’ĂȘtre un malheur : elle est mĂȘme fort bonne.

On est d’abord heureux que la mise en scĂšne de Stefano Vizioli, que certains diraient sottement traditionnelle, le soit justement et s’ajuste avec sagesse et culture au sujet, sans le tirer abusivement vers des modernitĂ©s artificielles qui, Ă  vouloir rapprocher l’Ɠuvre de notre temps, ne font que la rendre, pour le coup, vraiment invraisemblable : mĂȘme si notre Ă©poque a hĂ©las tout vu en matiĂšre d’horreur, comment y justifier cette histoire de soi-disant mauvais Ɠil pour lequel une pauvre femme est brĂ»lĂ©e comme sorciĂšre, puis sa fille, aussi promise au bĂ»cher, qui aura jetĂ© par erreur son propre fils au feu pour la venger ? À trop tirer vers nous, on tire par les cheveux de l’invraisemblance, que nous sommes prĂȘts Ă  accepter par convention dans des Ă©poques lointaines et obscures mais pas dans la nĂŽtre, ou trop proche.

Donc, le drame est bien situĂ© dans son contexte historique de l’Espagne, de l’Aragon du XVe siĂšcle par des costumes beaux et intelligents d’Alessandro Ciammarughi qui ne s’est pas contentĂ© d’habiller les personnages dans des atours et armures d’un vague Moyen-Âge, mais qui, Ă  l’évidence, a pris la peine d’en Ă©tudier historiquement la mode. Ainsi, l’on apprĂ©cie, dans le camp des rebelles, des bohĂ©miens, un mĂ©lange de vraisemblables costumes de bohĂ©miens vaguement indiens par les Ă©toffes et l’allure, soieries, rayures, chĂąles, mais, juste historiquement, des habits et turbans mauresques puisque, si Ă  cette Ă©poque, il ne reste dans la PĂ©ninsule ibĂ©rique que le petit royaume de Grenade comme enclave musulmane, les arabes des territoires reconquis n’en avaient pas Ă©tĂ© pour autant chassĂ©s et coexistaient pacifiquement, avec leurs coutumes et costumes, avec les chrĂ©tiens vainqueurs, ainsi que les Juifs, dont, certains bonnets, ici, rappellent sans doute la prĂ©sence dans un reste encore harmonieux de cette Espagne mĂ©diĂ©vale des trois religions qui en fit la grandeur et aurait pu ĂȘtre un modĂšle d’avenir, plus tard mis Ă  mal par l’Inquisition et les expulsions successives des Juifs juste aprĂšs la prise de Grenade et, pratiquement, celle des musulmans et de leurs descendants, les Morisques, presque un siĂšcle plus tard. Pour l’heure, sur cette scĂšne, ce sont bien des costumes mudĂ©jares (l’habit de Ruiz en est un magnifique exemple), ces musulmans vivant en territoire chrĂ©tien, avec, fondus dans les efficaces lumiĂšres ombreuses de Franco Marri, leurs brocards somptueux, leurs couleurs sourdes, rouille, vert sombre, bleu foncĂ©, avec des touches dorĂ©es et pourpres. Il est dramatiquement pertinent, porteur de sens, que tous ces futurs persĂ©cutĂ©s, BohĂ©miens, Juifs et MudĂ©jares, soient du camp des rebelles au pouvoir unificateur et oppresseur du clan des Luna.

Un clan d’acier bien exprimĂ© par le dĂ©cor, l’habile scĂ©nographie, Ă©galement signĂ©e d’Alessandro Ciammarughi, ces deux angles affrontĂ©s Ă  cour et Ă  jardin de froide forteresse qu’on dirait de fer avec ses gros boulons, ses escaliers dont les marches semblent des dents de sombre machine Ă  broyer. Modulables, ils figurent d’abord la rude et raide forteresse de la tour du chĂąteau de l’AljaferĂ­a, puis, dĂ©sossĂ©s ou dĂ©sarmĂ©s de leurs blindages mĂ©talliques, ils deviendront, poutrelles apparentes, le camp plus lĂ©ger, Ă  claire-voie,  des gitans et, Ă  la fin, mais avec une bien inutile et ultime transformation trop longue Ă  mettre en place, la prison finale. Des panneaux, ou immenses rideaux qu’on diraient moirĂ©s, dĂ©limitent, Ă  l’avant-scĂšne, tout aussi intelligemment, des espaces pour duo ou solo des chanteurs tandis que, derriĂšre, on restructure les Ă©lĂ©ments mobiles du dĂ©cor.

Dans ces divers lieux, nocturne jardin des sĂ©rĂ©nades du troubadour et des quiproquos d’une obscuritĂ© qui n’existe plus Ă  notre Ă©poque, les acteurs du drame se meuvent avec aisance, fluiditĂ© des dames en robe aussi aĂ©riennes que leurs vocalises, agitation joyeuse des gitans avec leurs danses, leurs acrobaties, mais exhibant aussi des prisonniers, mimant des exĂ©cutions trop connues de nos jours, duels bien rĂ©glĂ©s, lame courbe sarrasine contre droite Ă©pĂ©e chrĂ©tienne,  qui ajoutent Ă  l’action palpitante sans les simulacres parfois ridicules. Autre belle et cruelles trouvailles : Azucena, en attente de son supplice et de celui de son fils, toujours hallucinĂ©e par le passĂ©, fait de sa couverture un enfant qu’elle berce tendrement ; comme celui que, dans son Ă©garement, elle jeta au feu


Il y a un rythme trĂšs prenant dans la mise en scĂšne, sans temps morts.

InterprĂ©tation. D’autant que Giuliano Carella, qui dirige l’Orchestre et le chƓur de l’OpĂ©ra de Toulon, Ă  leur mieux, dĂšs le roulement de tambour et le fracas des cuivres initiaux, insuffle Ă  l’Ɠuvre une respiration, une pulsation puissante, vive, rageuse, qui fait vivre cette musique avec une vĂ©ritĂ© dramatique rarement entendue. Sous sa baguette, les chƓurs se plient au souffle confidentiel, au murmure parfois : frisson, effroi,  dans leurs ombreux apartĂ©s, Ă©clats lumineux dans la cĂ©lĂ©bration gitane de l’air libre. C’est tenu implacablement du dĂ©but Ă  la fin, sans rien nuire aux larges expansions aĂ©riennes des parenthĂšses lyriques ; notamment le second air de Leonora.

Les chanteurs, galvanisĂ©s sans doute par la prĂ©cision de la mise en scĂšne et par cette direction minutieuse mais attentive Ă  leur chant, grands acteurs Ă©galement, semblent donner le meilleur d’eux-mĂȘmes. Les apparitions du messager (Didier Siccardi), du vieux gitan (Antoine Abello), sont justes ; JĂ©rĂ©my Duffau (Ruiz) porte le costume mudĂ©jare avec une vraie Ă©lĂ©gance et noblesse gitane, et une claire franchise de voix. AnnoncĂ©e victime d’un refroidissement, Marie Karall incarne cependant une InĂ©s Ă  la voix gĂ©nĂ©reuse et chaude de mezzo, amicalement tendre.

Mais d’entrĂ©e, dans le redoutable rĂ©cit essentiel de Ferrando, hĂ©rissĂ© d’appogiatures et de brefs soupirs de tous les dangers, la basse Polonaise Adam Palka, dĂ©ploie un large timbre Ăąpre de soldat et, soumis au rythme sans rĂ©pit de Carella, en donne une interprĂ©tation fiĂ©vreuse, haletante, hachĂ©e d’angoisse, d’une grande vĂ©ritĂ© dramatique. Pivot du drame, affrontĂ©e puis confrontĂ©e Ă  ce tĂ©moin et gardien de la mĂ©moire, Azucena, fille et mĂšre, c’est l’Albanaise Enkelejda Shkosa : voix sombre et ample de mezzo avec des graves puissants de contralto, elle dĂ©roule les mĂ©andres de la lente sĂ©guedille hallucinĂ©e de « Stride la vampa  » avec une sobriĂ©tĂ© intĂ©rieure qui s’exalte dans le long trille frissonnant de la phrase finale, Ă  faire trembler d’effroi, tendre et fragile dans le duo final avec le fils en prison, qui Ă©voque celui de la proche Violetta mourante et d’Alfredo de la mĂȘme annĂ©e, et anticipe les adieux Ă  la vie d’AĂŻda et RadamĂšs dans leur tombeau.

Au Comte de Luna, le baryton Giovanni Meoni prĂȘte sa prestance, son allure, son Ă©lĂ©gance physique et vocale : son grand air d’amour Ă  Leonora, si dĂ©clamatoire et rhĂ©torique, sans grande surprise, devient rĂ©ellement un aveu intime Ă  lui mĂȘme, une sorte de berceuse douce, dont mĂȘme les aigus, insensibles d’aisance, ont une noblesse qui ne rend, par contraste, que plus terribles ses fureurs passionnelles et meurtriĂšres.

Il est vrai que la Leonora de la soprano espagnole de Yolanda Auyanet est un objet hautement digne de ses amours autant que de celles de Manrico, d’autant qu’ils sont frĂšres sans le savoir. La voix est d’un tissu soyeux, Ă©gale sur toute la tessiture, sans lourdeur, d’une grande musicalitĂ©, d’une douceur pleine de grĂące. Elle s’envole vers les aigus exaltĂ©s de passion avec une rĂȘverie captivante dans son premier air, « Tacea la notte placida  », rĂ©cit suivi d’une cascadante cabalette aux notes jubilatoire impeccablement piquĂ©es d’admiration pur son chevalier inconnu du tournoi. Son second grand air, « D’amor su l’alle rose  », une stase qui arrĂȘte l’action, est un moment d’extase, de grĂące, de poĂ©sie, grands arcs encore belliniens, enrubannĂ©s de trilles comme des battements d’ailes. Son grave est solide, jamais appuyĂ© et se coule admirablement dans le « miserere » suivant. A ses cĂŽtĂ©s, le tĂ©nor argentin Marcelo Puente campe un Manrico de belle allure. D’un timbre trĂšs vibrĂ© il fait le vibrant organe d’un engagement passionnel trĂšs convainquant, donnant au hĂ©ros une grande vĂ©ritĂ© humaine et lyrique sans faille qui emporte la salle par sa force et aurait sans doute sĂ©duit Verdi qui prĂ©fĂ©rait toujours l’expressivitĂ© de ses interprĂštes Ă  la beautĂ© formelle de leur voix.

En somme, une production remarquable dont la fidĂ©litĂ© historique Ă  l’Ɠuvre redonne Ă  ce drame vu, revu, trop vu, au point qu’on ne peut plus le voir parfois, une vĂ©ritĂ© paradoxale de rĂ©alisme, si l’on peut dire, romantique. Qui nous empoigne.

Finalement, signe des temps de pĂ©nurie, si ce Trovatore, importĂ© d’ailleurs par Ă©conomie n’est pas une crĂ©ation locale comme celles, superbes, dont nous a gratifiĂ©s jusqu’ici Claude-Henri Bonnet, la beautĂ© des voix de cette nouvelle distribution et, surtout la direction enflammĂ©e et dramatique de bout en bout de Carella, en font, on peut le dire, sinon une vraie crĂ©ation, une convaincante et mĂ©morable recrĂ©ation.

Il Trovatore Ă  l’OpĂ©ra de Toulon
Musique de Verdi, livret de Salvatore Cammarano
D’aprĂšs le drame espagnol d’Antonio GarcĂ­a GutiĂ©rrez
Coproduction du Teatro Giuseppe Verdi de Trieste et de l’OpĂ©ra Royal de Wallonie
Les 11, 9 et 13 octobre 2015

Orchestre et chƓur de l’OpĂ©ra de Toulon.
Direction musicale : Giuliano Carella
Mise en scÚne : Stefano Vizioli.
Décors et costumes : Alessandro Ciammarughi.
LumiÚres : Franco Marri.

Distribution : Leonora : Yolanda Auyanet ;  Azucena :  Enkelejda Shkosa ;  Inés : Marie Karall ; Manrico : Marcelo Puente ; Comte de Luna : Giovanni Meoni ; Ferrando : Adam Palka ; Ruiz Jérémy Duffau ; Vieux gitan : Antoine Abello ; Messager : Didier Siccardi.

Illustrations : © Frédéric Stéphan

Nouveau TrouvĂšre Ă  Lille

giuseppe-verdi_jpg_240x240_crop_upscale_q95Lille, OpĂ©ra. Verdi : Le TrouvĂšre. Du 14 janvier au 6 fĂ©vrier 2016. Nouvelle production du TrouvĂšre / Trovatore Ă  l’OpĂ©ra de Lille, dans la mise ne scĂšne de Richard Brunel. CompliquĂ© l’histoire du TrouvĂšre ? Rien de tel. Et mĂȘme le succĂšs inouĂŻ de la partition dĂšs sa crĂ©ation et aujourd’hui encore, dĂ©montre les milles sĂ©ductions d’un ouvrage hors normes. L’action plonge dans un creuset passionnel et fantastique oĂč le feu, force purificatrice et hallucinante aussi opĂšre embrasement et rĂ©vĂ©lation. Deux frĂšres ennemis qui ignorent leur lien de sang s’affrontent jusqu’Ă  la mort ; une soprano Ă©perdue, ivre, d’une rare intensitĂ© sensible (Leonora) s’abandonne elle aussi jusqu’Ă  mourir, et c’est essentiellement la Gitane que l’on croyait folle ou trop maternelle, qui se venge dans un dernier tableau des plus terrifiants et prĂ©cisĂ©ment glaçants… Rien de mieux pour conclure une Ɠuvre que l’effroi et le surnaturel.

verdi trouvere lille opera richard brunel presentation review compte rendu critique classiquenewsInspirĂ© par le texte de Salvatore Cammarano, lui-mĂȘme adaptant le roman espagnol de Antonio Garcia GutiĂ©rrez-, Verdi signe alors Ă  Rome en janvier 1853, l’un de ses opĂ©ras les plus noirs et les plus dramatiques qui fixe aussi le trio vocal dĂ©sormais classique du romantisme musical : le tĂ©nor (Manrico) et la soprano (Leonora) s’aiment d’un amour impossible qu’Ă©prouve et finalement dĂ©truit le baryton jaloux (Luna). Musicalement, Verdi, Ă  peine sorti de la composition de son excellent Rigoletto (d’aprĂšs Hugo), Ă©crit un cycle de mĂ©lodies irrĂ©sistibles, caractĂ©risant chacune des situations extrĂȘmes et radicales (extase Ă©chevelĂ©e de l’amoureuse Leonora ; ballade hallucinĂ©e nocturne du Comte di Luna ; airs embrasĂ©s du TrouvĂšre depuis la coulisse, et surtout, visions horrifiques de la Gitane Azucena dont l’air du II, puis le Miserere plongent de fait dans les profondeurs d’une vision traumatique centrale (IV)… Conçu entre Rigoletto et La Traviata, au dĂ©but des annĂ©es 1850, Le TrouvĂšre / Il Trovatore revisite l’idĂ©e mĂȘme du grand opĂ©ra français historique avec chƓurs et grands airs et duos de solistes. Verdi y approfondit ce mĂ©lange des genres et ce nouveau rĂ©alisme dramatique, abordĂ© et rĂ©ussi dans Rigoletto, au souffle hugolien, mais adaptĂ© Ă  l’Ă©popĂ©e sentimentale espagnole, trouve ici une puissance expressive aux contrastes Ă©blouissants. La succession des tableaux, trĂšs finement caractĂ©risĂ©s (et prĂ©cisĂ©ment intitulĂ©s par le compositeur : le duel, la gitane, le fils de la bohĂ©mienne, enfin le supplice) saisit le spectateur du dĂ©but Ă  la fin, sans jamais le lĂącher.

Le metteur en scĂšne Richard Brunel aborde a contrario de la tradition le mythe du TrouvĂšre… “Plus qu’une lutte entre deux hommes pour la mĂȘme femme, Le TrouvĂšre est une lutte de deux femmes pour le mĂȘme homme”, prĂ©cise-t-il. Le scĂ©nographe met en lumiĂšre ses forces psychiques souterraines qui agissent sur la scĂšne lyriques : “l’opĂ©ra met Ă  jour la machine infernale qui transforme les vies en destin.”

 

 

 

Le TrouvĂšre (Il Trovatore) Ă  l’OpĂ©ra de Lille
Drame en 4 actes de Giuseppe Verdi (1813-1901),
livret de Salvatore Cammarano.
Créé au Teatro Apollo, Rome, le 19 janvier 1853

 

 

9 représentationsboutonreservation
Jeu 14, mer 20, mar 26, ven 29 janvier 2016, lun 1er et jeu 4* fév 2016 à 20h
dim 17 janvier* à 16h, sa 23 janvier**, sa 6 fév** à 18h

Durée : 2h40 avec entracte
Nouvelle production

Direction musicale : Roberto Rizzi Brignoli
Mise en scĂšne : Richard Brunel

Le Comte de Luna : Igor Golovatenko
Leonora : Jennifer Rowley
Manrico : Sung Kyu Park * (distribution modifiée en juillet 2015)
Ferrando : Ryan Speedo Green
InĂšs : Evgeniya Sotnikova
Azucena : Mairam Sokolova
Ruiz : Pascal Marin

Orchestre national de Lille
ChƓur de l’OpĂ©ra de Lille

Production reprise au Théùtre de Caen les 19,22 et 25 juin 2016

Compte rendu, opĂ©ra. ChorĂ©gies d’Orange. Giuseppe Verdi , Il Trovatore. Samedi 1er aoĂ»t 2015. ONF, chƓurs et solistes, direction B. de Billy ; mise en scĂšne, Ch.Roubaud

VERDI_402_Giuseppe-Verdi-9517249-1-402Verdi est sans doute le compositeur dominant (en nombre d’ouvrages reprĂ©sentĂ©s) l’histoire des ChorĂ©gies, et 2015 offre sous le Mur Romain une reprise du Trovatore, cet opĂ©ra dont le rĂ©cit dramaturgique rend perplexe si la musique emporte d’enthousiasme. C’est justement la direction trĂšs subtile  de Bertrand de Billy qui mĂšne le jeu, au-delĂ  d’une mise en scĂšne inventive-mais-sans-trop de Charles Roubaud, et permet à  Hui He, Roberto Alagna et Marie-Nicole Lemieux  d’exalter leur chant verdien.

 Mur et Limes d’hier et aujourd’hui

Ah le Mur d’Orange ! (Et celui-lĂ  ne « repousse » pas, suivez mon regard vers les antiques « limes » type Hadrien ou Muraille de Chine , sans oublier les modernes surĂ©quipĂ©s-flingueurs, style Berlin-89, filtre-hispanique d’Etats Unis, et collier de perles-israĂ©liennes  en terre de Palestine)
 Ah les fins d’aprĂšs-midi incertains, oĂč malgrĂ© la mĂ©tĂ©o locale si sophistiquĂ©e on craint jusqu’au dernier moment quelque orage  qui n’ait un remords, Ă  moins que ce fou de mistral ne se lĂšve car longtemps il n’a de (bonne) heure pour s’aller coucher
 !  En cette soirĂ©e du 1er d’aoĂ»t, la canicule ayant fait courte relĂąche, c’était  idĂ©al : pas de nuit torride, plus de peur d’averse attardĂ©e, juste un soupçon de brise fraĂźche (et en observant bien les bases du podium, on y pouvait  saluer  le courage des deux  jeunes femmes en situation de suppliantes antiques qui, du bras droit ou gauche douloureusement  tendu, tenaient chaque page tournĂ©e par le dieu-chef), en somme le meilleur  d’une soirĂ©e ChorĂ©gies.

Anthropologie du spectacle d’opĂ©ra 

Il est vrai aussi  que dans la conque des gradins adossĂ©e Ă  la colline on se sent agglomĂ©rĂ© d’esprit sinon de corps Ă  un public de huit mille Ăąmes (comme on dit), et donc parfois un peu emprisonnĂ© par la spontanĂ©itĂ© souvent intempestive de certains  spectateurs d’opĂ©ra qui, parmi la nĂ©buleuse MĂ©lomane, mĂ©riteraient  une Ă©tude anthropologique trĂšs particuliĂšre. Je me souviens qu’à l’orĂ©e des annĂ©es 70, quand Ă  Lyon Louis Erlo voulait imposer (tenace,  il y arriva) son Ă©thique d’OpĂ©ra Nouveau (donc le XXe mais aussi le Baroque dans tous leurs Ă©tats), ce moderniste architecte de(s)LumiĂšres raillait le lobby d’une « ClientĂšle du souvenir » qui lui menait la vie dure  en Triple Alliance avec les Fan-clubs wagnĂ©riens  et  les AddictĂ©s du contre-ut. Et des T.(roubles) O.(bsessionnels) C.(ompulsifs), dieux savent que cela  subsiste dans les Maisons d’OpĂ©ra fermĂ©es ou Ă  ciel ouvert. Une part du public –d’ailleurs peu intĂ©ressĂ©e par tout autre art que « lyrique »,  sacrifie
parfois  la continuitĂ© d’une pensĂ©e musicienne  au dĂ©versoir de l’enthousiasme (ou son contraire), air par air, performance vocale par exploit calibrĂ©, comparaison mĂ©caniste par Ă©chelle routiniĂšre des valeurs
 Telle vocalise imparfaite ou simplement laborieuse peut y entrainer  protestation borderline grossiĂšre, telle interprĂ©tation techniquement adĂ©quate mais sans rayonnement scĂ©nique susciter la tempĂȘte des bravos, ainsi qu’on le vĂ©cut ici Ă  propos de Roberto Alagna et de George Petean.

PrĂ©sence d’un dĂ©miurge musicien                      .

Alagna Roberto-Alagna-350Mais revenons aux faits, justement d’aprĂšs une conception  dramaturgique plus complexe, telle que  celle dont nous avions indiquĂ© la lecture  dans l’article d’Alberto Savinio. Il est exact et dĂ©terminant que la trame du rĂ©cit-livret, fort bourrĂ©e d’invraisemblances et tarabiscotĂ©e,  tient comme support d’un parcours oĂč le mĂ©lodrame se nourrit d’une  rhĂ©torique exaltĂ©e des passions amoureuses, « patriotiques »,guerriĂšres, familiales. Et peut tout emporter dans son torrent, pourvu qu’une paradoxale unitĂ© y impose sa loi du visible et de l’audible. On songe donc d’abord Ă  celle-lĂ  pour juger de la beautĂ© d’ensemble. Ici pourtant, c’est celle-ci  qui prime, enveloppe et ne quitte plus. GrĂąces en soient rendues Ă  celui qui se fait dĂ©miurge sans tonitruer ou gesticuler, Ă©meut sans larmoyer. Bertrand de Billy a un sens magnifique des volumes sonores, des grandes lignes qui armaturent un discours tantĂŽt hĂ©roĂŻque,  tantĂŽt attendri  jusqu’au plus profond, voire inattendu, de l’intime. Il rejoint ainsi – mais a-t-il lu ces textes du grand  Savinio ?- les intentions prĂȘtĂ©es Ă  Verdi devant le livret rĂ©ellement lyrique de Cammarano, adaptateur de l’Espagnol  Guttierez : « moins livret d’opĂ©ra que texte d’oratorio, ce qui a permis au compositeur de crĂ©er une libre succession de tableaux sonores
 Verdi, toujours avare de polyphonie, est particuliĂšrement Ă©conome de notes, il faut le traiter avec la mĂȘme dĂ©licatesse, la mĂȘme prudence qu’une statue exhumĂ©e dans des fouilles. »

MĂ©lodies de timbres

En effet,  Bertrand de Billy conduit le bel et  dĂ©licat Orchestre National de France selon la maxime novalisienne, « le chemin mystĂ©rieux mĂšne Ă  l’intĂ©rieur » : non qu’il nĂ©glige les « scĂšnes musicales d’action », voire de tumulte   constituant la part qui dans cet opĂ©ra de mouvement demeure « premier »(et plus Ă©vident) « moteur ». Mais on sent que l’attirent encore davantage ces moments prĂ©cieux (acte I, sc.2, 3 ; acte II, instants de la 4 ; acte III, moments de la sc.4 ; acte IV, sc.1), oĂč une esthĂ©tique de l’attente, de la suspension du temps (les choeurs de religieuses et de moines) puis  de la menace dĂ©voilent  une poĂ©sie (du) nocturne. Et oĂč on croit entendre surgir le prĂ©-Ă©cho d’une « mĂ©lodie de timbres » (ah les magnifiques sonoritĂ©s des bois, les murmures des cordes !) qui eussent pu faire dire Ă  Schoenberg : Verdi  le progressiste ! Il en va de mĂȘme dans ce qui est bien mieux qu’un accompagnement instrumental des airs et des ensembles, une maniĂšre pour les solistes vocaux d’approfondir leur rĂŽle, et d’en ourler l’ombre projetĂ©e par la lumiĂšre et la violence mĂȘmes.

Naturalisme, poésie et rantanplan

On ne voit  pas de contradiction trop  fondamentale entre cette vision oĂč le mystĂšre ne s’absente pas et ce qui est donnĂ© Ă  voir par la mise en scĂšne de Charles Roubaud,  assez  efficacement partagĂ©e entre l’évocation d’hier et les ouvertures sur un proche d’aujourd’hui, l’action collective et le repliement plus Ă©conome sur duos, trios et quatuors oĂč rayonnent  d’abord les vocalitĂ©s affrontĂ©es. Ainsi lui sait-on grĂ© de « concentrer » le 4e  Acte dans un quasi-huis clos de prison, sans les dĂ©bordements de chĂątiments et punitions  qui sont seulement suggĂ©rĂ©s « derriĂšre les portes », et en se servant d’une façon plus gĂ©nĂ©rale de « la matiĂšre noire » en fond de scĂšne, Ă  l‘aide minimaliste du plan diagonal trĂšs ombreux, quitte Ă  « autoriser » en contrepoint fugitif de la musique  une frĂ©missante vidĂ©o d’arbres dans le vent (Camille Lebourges). CĂŽtĂ© naturaliste, on pouvait d’emblĂ©e tout craindre, avec l’installation prĂ©paratoire d’une chambrĂ©e oĂč les gardes du palais d’Alifiera  font bataille de polochons  et dĂ©ambulent en « marcel » (« sous » le mystĂ©rieux roulement de timbales de l’ouverture !). D’ autres scĂšnes plus proprement rantanplan  qui suivront (avec, dit Savinio, « certains roulements inutiles de timbales, certaines harmonies misĂ©rables, certains unissons de fer blanc ») appellent l’irrĂ©sistible formule de ClĂ©menceau : « la musique  militaire est Ă  la musique ce que la justice militaire est Ă  la justice » 

Les guerres civiles

Jusque dans l’habillement, on croit comprendre  que C.Roubaud a voulu chercher des « correspondances » d’Histoire entre XVe et XXe, via l’évocation probable du temps de la Guerre Civile : mais outre que les casquettes plates et les calots ont Ă©tĂ© employĂ©s – si on regarde les photographies d’époque -  aussi bien chez les rĂ©publicains que dans le camp franquiste, il faudrait que cela repose sur une interprĂ©tation moins improbable  du « conflit de succession Ă  la couronne d’Aragon » : des « prĂ©-fascistes » figurĂ©s par les troupes de la famille de Luna et des « plus sympathiques », soutiens du « Comte d’Urgel », intĂ©grant des partisans bohĂ©miens (alias tziganes), faction de  « rebelles » Ă  la tĂȘte de laquelle  Manrico semble avoir Ă©tĂ© (ou s’ĂȘtre) placĂ©. Comprenne qui  pourra s’y retrouver en cette (fausse ?) bonne idĂ©e de modernisation, que d’ailleurs je force peut-ĂȘtre sans autorisation, faute d’explication sur  les intentions portĂ©es par le livre-programme ! En tout cas, le meilleur d’une mise en scĂšne rĂ©aliste et bien vivante se donne Ă  voir dans les montagnes de Biscaye, grĂące Ă  un cortĂšge bohĂ©mien haut en couleurs et fort bien jouĂ©-chantĂ©-dansĂ© (l’enfant au premier plan) par les trois ChƓurs d’Avignon, Nice et Toulon.

Un BohĂšme romantique et son rival de caserne

Tiens, le seul interprĂšte qui Ă©chappe Ă  cette remise en costumes « historique» dĂ©calĂ©e, c’est le TrouvĂšre, qui avec sa chemise ouverte paraĂźt plutĂŽt sorti d’une BohĂšme
 romantique. Roberto Alagna a gardĂ© sa triomphante jeunesse, vaillante dans les dĂ©cisions et les rĂ©alisations du combat individuel ou collectif,  «prĂ©paré » subtilement de l’espace extĂ©rieur,  mais si ardent  avec  la belle Leonora,  et d’une tendresse bouleversante avec sa  « mĂšre » Azucena. L’engagement scĂ©nique et vocal est superbe, on y  prend des risques (dont parfois un Ă©clat virtuose- dont Verdi aurait dĂ» se dispenser !- fait
heureusement les frais ) pour imposer la noble image d’un chanteur-et-acteur jamais lassĂ© ou guidĂ© par la routine, en somme un GĂ©rard Philipe du lyrique. Et le contraste est ravageur avec le rival Luna (George Petean), dont certes on ne  contestera pas  la compĂ©tence musicale (nous ne disons pas forcĂ©ment: musicienne), mais qui au dĂ©but ressemble Ă  un scrogneugneu de ligne Maginot pour se mettre ensuite Ă  Ă©voquer tout bonnement celui que le surrĂ©aliste G.Limbour nommait  « le cruel satrape fessu », alias Francisco Franco. Histoire de se faire mieux dĂ©tester ? Et dire que la bio nous Ă©voque sans rire les dĂ©buts de cet artiste roumain en 
Don Giovanni, mille e tre volte impossibile identificazione (Ă  moins qu’il n’ait mutĂ© depuis vingt ans !)…

L’irrĂ©mĂ©diablement seul des hĂ©ros verdiens

Une telle erreur de casting (puis de travail sur le terrain) a Ă©videmment le « mĂ©rite » de faire rejaillir les protagonistes de la tragĂ©die, non seulement donc Manrico mais avant tout l’obscur et frĂ©nĂ©tique objet du dĂ©sir « lunesque », une Leonora, figure de la puretĂ© aimante jusqu’au sacrifice  au dĂ©but masquĂ© en  trahison. Hui He, peut-ĂȘtre initialement  un peu rĂ©servĂ©e – mais qui n’aurait crainte et tremblement  Ă  ses dĂ©buts devant le Mur ? -, Ă©panouit ensuite une grande vision du rĂŽle, elle vraiment musicienne, et entrant sans vanitĂ© virtuose – au contraire, une humilitĂ© supĂ©rieure -  dans ce que l’excellent « priĂšre d’insĂ©rer » du programme confiĂ© Ă  Roselyne Bachelot nomme « l’irrĂ©mĂ©diablement seul »  des hĂ©ros verdiens, leur confrontation  aussi  avec  « l’atmosphĂšre nocturne et malĂ©fique, oĂč tourments et passions rĂ©sonnent en nous avec  une force Ă©trange ». La part d’ombre, elle, affleure et en quelque sorte  s’épanouit dans le tragique – voix grave, Ă©clats de fureur, sentiment rendu lisible du destin – dont  Marie-Nicole Lemieux conduit avec  admirable rigueur mais abandon Ă  cette injustice qu’écrivent les « mĂ©chants » sous la dictĂ©e de LĂ -Haut.

On y ajoute les interventions fort justes  des interprĂštes « adjoints » au rĂ©cit (Ludivine Gombert, Nicolas TestĂ©, Julien Dran, Bernard Imbert), et on amasse la mĂ©moire d’une soirĂ©e  certes sans « rĂ©volution » scĂ©nique, mais dont le « chant gĂ©nĂ©ral » invite Ă  l’approfondissement  pour mieux rejaillir, comme Ă©crit Savinio, « en affectueuse apothĂ©ose, vers la poĂ©sie extraordinaire d’un tel opĂ©ra ».

ChorĂ©gies  d’Orange. Giuseppe Verdi (1831-1901), Il Trovatore. Samedi  1er aoĂ»t  2011. Orchestre National  de France, ChƓurs, solistes sous la direction de Bertrand de Billy. Mise en scĂšne de Charles Roubaud.

Roberto Alagna chante Le TrouvĂšre de Verdi

Passion Verdi sur ArteFrance 2. Verdi : Le TrouvĂšre, en direct d’Orange, le 4 aoĂ»t 2015, 22h. Jean-François Zygel prĂ©sente l’Ă©vĂ©nement lyrique des ChorĂ©gies d’Orange 2015, il en explique les enjeux, en direct, depuis le ThĂ©Ăątre Antique. Sous la direction musicale du chef français Bertrand de Billy, avec le tĂ©nor Roberto Alagna associĂ© aux cantatrices Marie-Nicole Lemieux et Hui He dans les rĂŽles de Azucena et de Leonora, respectivement la mĂšre et la fiancĂ©e du TrouvĂšre.

france2-logoCrĂ©Ă© en 1853 au Teatro Apollo de Rome, Il Trovatore n’est en rien cette partition compliquĂ©e voire confuse que certains aiment Ă  regretter. Verdi fin connaisseur des poĂštes, soucieux du drame autant que de l’enchaĂźnement des tableaux avait suffisamment de discernement et d’autoritĂ© pour imposer ses vues et donc prĂ©server la cohĂ©rence et le rythme de son opĂ©ra; c’est mĂȘme dans l’oeuvre verdienne, l’une de ses partitions les plus spectaculaires, rĂ©gĂ©nĂ©rant ce style frĂ©nĂ©tique hĂ©ritĂ© de Gluck. Les priĂšres de l’angĂ©lique et ardente Leonora, l’ivresse extatique de son amant le TrouvĂšre, Manrico et face Ă  eux les noirs et diaboliques Luna comme Azucena, grand rĂŽle de mezzo-alto, la gitane Ă  demi sorciĂšre,vraie manipulatrice au final qui venge le meurtre de son fils et expie les visions incandescentes et de flammes qui dĂ©vorent chacune de ses nuits. Verdi renouvelle ici et l’opĂ©ra romanesque et le genre fantastique : au final, l’amoureuse se suicide par poison et Luna dĂ©capite Manrico avant d’apprendre par Azucena qu’il s’agissait de son frĂšre ! Pour relever les dĂ©fis d’une histoire aussi sanglante et noire, la musique de Verdi s’enflamme elle mĂȘme en crĂ©pitements et Ă©clairs, ajustant chaque Ă©pisode pour mieux faire rugir une action saisissante. Energie, rythme, lyrisme flamboyant : Le TrouvĂšre / Il Trovatore fera vos dĂ©lices. Remercions France 2 de diffuser ce temps fort lyrique de l’Ă©tĂ© avec d’autant plus de pertinence que notre tĂ©nor national Roberto Alagna s’empare du rĂŽle-titre. L’opĂ©ra fait aussi les dĂ©lices des festivaliers de Salzbourg en aoĂ»t 2015 avec Anna Netrebko autre tempĂ©rament de braise, idĂ©al pour enflammer l’ardente amoureuse Leonora.

” LE TROUVÈRE ” de Giuseppe Verdi
en direct sur France 2 et sur France Musique
OpĂ©ra en 4 actes de Giuseppe Verdi,‹sur un Livret de Salvatore Cammarano
d’aprĂšs El Trovador d’Antonio Garcia GutiĂ©rrez

‹Orchestre national de France et ChƓurs des OpĂ©ras de RĂ©gion
Direction musicale : Bertrand de Billy
Mise en scĂšne : Charles Roubaud
Scénographie : Dominique Lebourges
Costumes : Katia Duflot
Eclairages : Jacques Rouveyrollis
Vidéos : Camille Lebourges

‹‹Avec :‹Manrico : Roberto Alagna / Leonora : Hui He / Azucena : Marie-Nicole Lemieux
InÚs : Ludivine Gombert / Il Conte de Luna : George Petean / Ferrando : Nicolas Testé
Ruiz : Julien Dran/ Un Vecchio Zingaro : Bernard Imbert / Un Araldo : Yann Toussaint
Durée : 2h 40mn

Le TrouvĂšre en direct sur France Musique

Passion Verdi sur Artelogo_france_musique_DETOUREVerdi : Le TrouvĂšre, en direct d’Orange, les 1er et 4 aoĂ»t 2015. France musique retransmet l’opĂ©ra le 1er aoĂ»t Ă  partir de 21h30. Puis sur France 2, le 4 aoĂ»t Ă  22h, Jean-François Zygel prĂ©sente l’Ă©vĂ©nement lyrique des ChorĂ©gies d’Orange 2015, il en explique les enjeux, en direct, depuis le ThĂ©Ăątre Antique. Sous la direction musicale du chef français Bertrand de Billy, avec le tĂ©nor Roberto Alagna associĂ© aux cantatrices Marie-Nicole Lemieux et Hui He dans les rĂŽles de Azucena et de Leonora, respectivement la mĂšre et la fiancĂ©e du TrouvĂšre.

france2-logoCrĂ©Ă© en 1853 au Teatro Apollo de Rome, Il Trovatore n’est en rien cette partition compliquĂ©e voire confuse que certains aiment Ă  regretter. Verdi fin connaisseur des poĂštes, soucieux du drame autant que de l’enchaĂźnement des tableaux avait suffisamment de discernement et d’autoritĂ© pour imposer ses vues et donc prĂ©server la cohĂ©rence et le rythme de son opĂ©ra; c’est mĂȘme dans l’oeuvre verdienne, l’une de ses partitions les plus spectaculaires, rĂ©gĂ©nĂ©rant ce style frĂ©nĂ©tique hĂ©ritĂ© de Gluck. Les priĂšres de l’angĂ©lique et ardente Leonora, l’ivresse extatique de son amant le TrouvĂšre, Manrico et face Ă  eux les noirs et diaboliques Luna comme Azucena, grand rĂŽle de mezzo-alto, la gitane Ă  demi sorciĂšre,vraie manipulatrice au final qui venge le meurtre de son fils et expie les visions incandescentes et de flammes qui dĂ©vorent chacune de ses nuits. Verdi renouvelle ici et l’opĂ©ra romanesque et le genre fantastique : au final, l’amoureuse se suicide par poison et Luna dĂ©capite Manrico avant d’apprendre par Azucena qu’il s’agissait de son frĂšre ! Pour relever les dĂ©fis d’une histoire aussi sanglante et noire, la musique de Verdi s’enflamme elle mĂȘme en crĂ©pitements et Ă©clairs, ajustant chaque Ă©pisode pour mieux faire rugir une action saisissante. Energie, rythme, lyrisme flamboyant : Le TrouvĂšre / Il Trovatore fera vos dĂ©lices. Remercions France 2 de diffuser ce temps fort lyrique de l’Ă©tĂ© avec d’autant plus de pertinence que notre tĂ©nor national Roberto Alagna s’empare du rĂŽle-titre. L’opĂ©ra fait aussi les dĂ©lices des festivaliers de Salzbourg en aoĂ»t 2015 avec Anna Netrebko autre tempĂ©rament de braise, idĂ©al pour enflammer l’ardente amoureuse Leonora.

” LE TROUVÈRE ” de Giuseppe Verdi
en direct sur France 2 et sur France Musique
OpĂ©ra en 4 actes de Giuseppe Verdi,‹sur un Livret de Salvatore Cammarano
d’aprĂšs El Trovador d’Antonio Garcia GutiĂ©rrez

‹Orchestre national de France et ChƓurs des OpĂ©ras de RĂ©gion
Direction musicale : Bertrand de Billy
Mise en scĂšne : Charles Roubaud
Scénographie : Dominique Lebourges
Costumes : Katia Duflot
Eclairages : Jacques Rouveyrollis
Vidéos : Camille Lebourges

‹‹Avec :‹Manrico : Roberto Alagna / Leonora : Hui He / Azucena : Marie-Nicole Lemieux
InÚs : Ludivine Gombert / Il Conte de Luna : George Petean / Ferrando : Nicolas Testé
Ruiz : Julien Dran/ Un Vecchio Zingaro : Bernard Imbert / Un Araldo : Yann Toussaint
Durée : 2h 40mn

Festival des ChorĂ©gies d’Orange (84). Carmen, Il Trovatore, concerts. Du 7 juillet au 4 aoĂ»t 2015

theatreOrange-aOrange.ChorĂ©gies. Carmen, Il Trovatore, concerts. Du 7 juillet au 4 aoĂ»t 2015. Un scandale absolu ? Carmen causa-t-elle un scandale analogue Ă  celui de PellĂ©as (Debussy) puis du Sacre (Stravinsky) et de DĂ©serts (VarĂšse) ? On aimerait le penser, pour que nous fussions pleinement 
 scandalisĂ©s par la sotte incomprĂ©hension des publics, et puisque comme le disait un polĂ©miste du XXe, « la colĂšre des imbĂ©ciles remplit le monde ». Tout Ă©tait rĂ©uni en cet opĂ©ra-« comique », – et on ne relit pas sans sourire amertumĂ© le sous-titre de « classement » Ă  travers lequel ce chef-d’Ɠuvre de la tragĂ©die lyrique fut en son temps catalogué !- pour susciter le plus violent des refus, Ă  commencer par l’ histoire racontĂ©e et son « hĂ©roĂŻne »-repoussoir pour une sociĂ©tĂ© avide de conventions et de respectabilitĂ©.

Musique cochinchinoise
Et certes une partie de la critique se surpassa dans l’invective, comme nous le rappelle le musicologue HervĂ© Lacombe en citant un article d’Oscar Commettant dans le SiĂšcle du 8 mars 1875 : « Peste soit de ces femelles vomies par l’enfer, et quel singulier opĂ©ra-comique que ce dĂ©vergondage castillan ! 
DĂ©lire de tortillements provocateurs, de hurlements amoureux, de dans es de Saint-Guy graveleuses plus encore que voluptueuses
 Cette Carmen est littĂ©ralement et absolument enragĂ©e. Il faudrait pour le bon ordre social la bĂąillonner et mettre un terme Ă  ses coups de hanche effrĂ©nĂ©s, en l’enfermant dans une camisole de force aprĂšs l’avoir rafraĂźchie d’un pot Ă  eau versĂ© sur sa tĂȘte. » Ou d’un magistral jugement esthĂ©tique qui mĂ©rite que le nom de son auteur, Camille du Locle (co-directeur de l’OpĂ©ra Comique), passe Ă  la postĂ©rité : « C’est de la musique cochinchinoise, on n’y comprend rien. »

Doublement immigrée
Mais au fait, qui donc lĂ  Ă©tait en cause ? Le musicien capable d’illustrer « le dĂ©vergondage castillan, le dĂ©lire et les hurlements amoureux » de la demoiselle forcenĂ©e, l’écrivain qui avait fourni aux librettistes une histoire terrifiante ? On dirait a priori que Prosper MĂ©rimĂ©e, le « nouvelliste » demeurait le plus coupable. Pourtant en 1875, il Ă©tait en quelque sorte « mort en odeur de sainteté », (1870), ayant effacĂ© par ses fonctions officielles (Les Monuments Historiques, ou comme on dirait aujourd’hui, le Patrimoine) au service d’une Monarchie de Juillet et surtout d’un Second Empire qu’il admirait comme remparts contre la Subversion sociale, la scĂ©lĂ©ratesse de sa Carmen (d’ailleurs Ă©crite en 1845). Carmen, cette double immigrĂ©e : gitane, donc dĂ©jĂ  en situation plus ou moins rĂ©guliĂšre pour « son pays d’origine », l’Espagne, et devenue pour les Français lecteurs de la nouvelle l’exotique et volcanique rebelle qui mĂšne les hommes Ă  leur perte, choisissant un reprĂ©sentant de l’Ordre (le subalterne Don JosĂ©) comme instrument du destin pour vivre
 sa triade « l’amour-la libertĂ©-la mort ».

Foutriquet le Fusilleur
Cinq ans aprĂšs la mort de l’auteur, la France profonde, qui choisit quasiment par surprise la RĂ©publique (l’amendement Wallon, votĂ© par une voix de majorité !), est encore sous le coup du sĂ©isme idĂ©ologique et politique de la Commune, impitoyablement rĂ©primĂ©e dans le sang devant l’Ɠil goguenard des Prussiens occupants, liquidĂ©e par les troupes de Monsieur Thiers, alias le Fusilleur, alias Foutriquet. Symboliquement considĂ©rĂ©e comme inspiratrice des pĂ©troleuses( les femmes accusĂ©es par la RĂ©pression Versaillaise d’avoir mis le feu aux bĂątiments en rĂ©alitĂ© incendiĂ©s dans les combats au centre de Paris, pendant « la Semaine Sanglante »), Louise Michel vient d’ĂȘtre dĂ©portĂ©e en Nouvelle CalĂ©donie, d’oĂč cette fĂ©ministe et rĂ©volutionnaire ne reviendra qu’en 1880


Le théùtre des entrevues de mariage
bizet georgesEn tout cas, si la Carmen de MĂ©rimĂ©e a dĂ©jĂ  connu son absolution , et mĂȘme si « le plus ĂągĂ© des directeurs de l’OpĂ©ra-Comique s’effraie de voir sur sa scĂšne : «  ce milieu de voleurs, de bohĂ©miennes, de cigariĂšres arrivant au thĂ©Ăątre des familles qui organisent lĂ  des entrevues de mariage – cinq ou six loges louĂ©es pour ces entrevues –, non c’est impossible ! », des concessions sur l’histoire et certains personnages, la bonne rĂ©putation des librettistes Meilhac et HalĂ©vy emportĂšrent « le marché » en faveur de ce Georges Bizet dont la lyrique Djamileh avait eu un vif succĂšs. « Prima la musica, e poi le parole », le rassurant adage devait « couvrir par son bruit harmonieux » les messages de la gitane rĂ©voltĂ©e  « Malheureusement », le gĂ©nie de Bizet – se servant de l’alternance des parties dialoguĂ©es et du socle musical – transcende aussitĂŽt les petits arrangements qu’on pouvait espĂ©rer d’un compositeur a priori non « rĂ©volutionnaire », en tout cas sans idĂ©ologie reconnaissable, et porte Ă  l’incandescence l’histoire et la personne de Carmen, femme libre.
Tout comme Mozart Ă©tait « fait » pour crĂ©er avant tout Don Giovanni, Beethoven Fidelio, Berg Wozzeck, Bizet « reste Carmen », pour une Ă©ternitĂ© qui lui rend presque aussitĂŽt justice et fera de Carmen l’opĂ©ra français le plus jouĂ© au monde (selon le livre Guinness des Records). Sa mort cruellement prĂ©coce (37 ans !), qui suit de quelques mois la venue au monde du chef d’Ɠuvre, contribue Ă  « sanctuariser » l’opĂ©ra dans l’histoire musicale


Nietzsche désaddicté
Et aussi Ă  en faire un symbole d’ « art français » – clartĂ©-cruautĂ© racinienne du discours, vĂ©ritĂ© naturaliste et tragique de ce qui est montrĂ© – contre « l’autre cĂŽtĂ© du Rhin », engluĂ© dans son brouillard mĂ©taphysique
 On pense Ă©videmment Ă  Nietzsche « dĂ©saddicté » de son Wagner, et allant chercher dans la lumiĂšre mĂ©diterranĂ©enne des Cimarosa ou Rossini, mais surtout celle de Carmen, une vĂ©ritĂ© supĂ©rieure, « la profondeur du Midi » : « Je viens d’entendre quatre fois Carmen, Ă©crit-il en janvier 1888 Ă  son ami Peter Gast, c’est comme si je m’étais baignĂ© dans un Ă©lĂ©ment plus naturel. »(Et suit la demi-phrase dĂ©sormais chĂšre Ă  tout Ă©cho » vendeur » de comm culturelle : « la vie sans musique n’est qu’une erreur (, une besogne Ă©reintante, un exil) ».

La poésie dans la vie
Mais au XXe, on ira surtout du cĂŽtĂ© de chez Alberto Savinio – peintre comme son frĂšre Giorgio de Chirico, compositeur, critique et littĂ©rateur – des clĂ©s pour mieux saisir la grandeur de Bizet : « Le secret de Carmen tient peut-ĂȘtre Ă  ce qu’elle est si proche de nous et en mĂȘme temps si lointaine, sincĂšre et directe, en mĂȘme temps si retorse et chargĂ©e de fatum (destin). Je ne vois pas d’autre exemple, mĂȘme chez les Grecs, de ce fatum dans le « trio des cartes ». Avec autant de grĂące mĂ©lancolique les pleurs de l’air, de la lumiĂšre, de la vie qui devra continuer que le thĂšme du 4e acte par lequel Frasquita et MercĂ©dĂšs murmurent leurs funĂšbres mises en garde
On a tant parlĂ© de la rĂ©demption dans les finales de Dostoievski : et de la rĂ©demption du finale de Carmen, qui a jamais parlé ? » Et de citer les trois « rapprocheurs » qui ont amenĂ© au XIXe « la poĂ©sie dans la vie : Baudelaire, Manet, Bizet  ».

Sous le Haut Mur
Alors, comment faire passer sous le Haut Mur cette modernitĂ©, ce climat d’intuition, cette passion violente, ce mouvement perpĂ©tuel d’aventures, et les huis clos tragiques ? C’est Louis DĂ©sirĂ© – « costumier et scĂ©nographe » – qui a en charge la mise en espace de cette Carmen dont ne peut savoir si elle jouera la rupture avec la tradition, y compris « orangienne » ; ce spĂ©cialiste de l’opĂ©ra XIXe (Werther de Massenet lui est cher
) a dĂ©jĂ  ici fait dĂ©cors et costumes pour Rigoletto. Le chef finlandais Mikko Franck – Ă©videmment hyper-spĂ©cialiste de Sibelius, et aussi de son compatriote Rautavaara – est un habituĂ© de «  sous le mur » – Tosca en 2010, Vaisseau FantĂŽme en 2013 -, et c’est un mois aprĂšs son TrouvĂšre orangeais avec le « Philhar » de Radio-France qu’il en prend la succession de Myung-Whun-Chung Ă  la direction musicale
Kate Aldrich arrive ici en Carmen, de mĂȘme que Kyle Ketelsen en Escamillo, et trĂšs spectaculairement Jonas Kaufman incarne Don JosĂ©, Inva Mula Ă©tant la douce Micaela.

Au cƓur de la Trilogie
11 ans aprĂšs Nabucco, 6 aprĂšs Macbeth, 2 aprĂšs Rigoletto. Et encore, pour ceux qui aiment le chiffrage dans la vie : 2 ans aprĂšs la mort de la mĂšre, 15 aprĂšs celle de Margherita l’épouse, 5 aprĂšs le dĂ©but de la vie commune avec la cantatrice Giuseppina Strepponi
 Ainsi va Giuseppe Verdi en 1853 (il a 40 ans), au cƓur d’une Trilogie qui marque son Ă©volution et l’histoire de l’opĂ©ra italien : avec Rigoletto, Traviata et Le TrouvĂšre, c’est, Ă©crit P.Favre-Tissot, « le fruit d’un cheminement progressif, un point d’équilibre atteint dans une quĂȘte de la perfection au terme d’une Ă©volution rĂ©flĂ©chie et non comme un miracle artistique spontanĂ©. » Adaptation de Victor Hugo (Le Roi s’amuse) pour Rigoletto, d’Alexandre Dumas fils (La Dame aux Camelias) pour Traviata : deux origines trĂšs « pro », comme on dirait aujourd’hui, et du beau travail. Mais pour le TrouvĂšre, on peut avoir oubliĂ© la piĂšce thĂ©Ăątrale espagnole, El Trovador, et surtout son auteur, A.G.Gutierrez.

Rocambolesque ?
Etant admis qu’on n’est nullement ici dans l’historique, fĂ»t-il trĂšs transposĂ© – Don Carlos, Un bal MasquĂ© – , il est pourtant rare qu’un livret propose un tel cocktail d’invraisemblance et de complication. Certes, le genre « croix de ma mĂšre » – comme on le disait pour symboliser les artifices lacrymaux du mĂ©lo – a largement sĂ©vi en cette pĂ©riode pour alimenter les « scenars » Ă  coups de thĂ©Ăątre, objets-colifichets symboliques et autres attrape-badauds du feuilleton lyrique. Et comme avait concĂ©dĂ© le bon Boileau, hĂ©raut du XVIIe français classique en terre encore baroque, « le vrai peut quelquefois n’ĂȘtre pas vraisemblable ». C’était aussi en France le temps oĂč le roman-feuilleton s’inventait une lĂ©gitimitĂ©, d’EugĂšne Sue et ses MystĂšres de Paris Ă  Ponson du Terrail Ă  qui on attribue l’introuvable « elle avait les mains froides comme celles d’un serpent » et dont le Rocambole s’est  adjectivĂ©. (La littĂ©rature « industrielle » du XIXe a bien eu sa descendance au XXe chez Guy des Cars ou Maurice Dekobra, et de nos jours dans le binĂŽme des jumeaux-rivaux Musso-LĂ©vy
).

Une nuit Ă  l’opĂ©ra
Giuseppe VerdiPour Il Trovatore, une gitane (encore ) et sorciĂšre brĂ»lĂ©e vive, sa fille Azucena qui l’aurait vengĂ©e en faisant disparaĂźtre l’un des fils du comte de Luna, la princesse d’Aragon LĂ©onora qui devient folle d’amour d’un TrouvĂšre, Manrico, alors que le fils du comte de Luna
 « et ce qui s’en suivit », ainsi qu’on le lit dans certains sous-titres de romans populaires. A vous, spectateur, de jouer – slalomer ?- entre les pĂ©ripĂ©ties toutes plus troublantes et inattendues les unes que les autres.(P.Favre-Tissot note que « le caractĂšre rocambolesque de l’intrigue poussa les Marx Brothers Ă  choisir Il Trovatore pour leur dĂ©sopilant film Une nuit Ă  l’opĂ©ra « !). Mais surtout de vous relier Ă  une musique dont nul ne semble contester la force Ă©motive – la premiĂšre elle-mĂȘme fut un triomphe, Ă  la diffĂ©rence d’une Traviata incomprise car porteuse de scandale social, comme sa « descendante » 
Carmen -, et le tourbillon des affects. « Une des musiques les plus Ă©tincelantes nĂ©es de la plume de Verdi, dit encore P.Favre-Tissot. Ce torrent sonore continu, charriant impĂ©tueusement les passions romantiques, emporte tout sur son passage. Le traditionalisme des formes rassure le public (pour) un sujet que Verdi a qualifiĂ© de sauvage. Et Ă  un orchestre plus Ă©lĂ©mentaire rĂ©pond une Ă©criture vocale paroxystique. »

Les chants sont des cerfs-volants solitaires
Echo contemporain de ce que notre Alberto Savinio Ă©crivait dans une de ses critiques  : «  Il Trovatore, c’est le chef-d’Ɠuvre de Verdi. Dans aucun autre de ses opĂ©ras, l’inspiration n’est aussi Ă©levĂ©e. Aucun autre ne peut se vanter de possĂ©der des chants aussi solitaires, purs, verticaux
Chants d’une espĂšce singuliĂšre, qui ouvrent une fenĂȘtre soudaine, par laquelle l’ñme prend son envol violemment et en mĂȘme temps trĂšs doucement, dans la libertĂ© infinie des cieux. Chants qui sont des cerfs-volants solitaires, dans un Ă©trange calme, dans un ciel sans vent, montant tout droit dans la nuit infinie  » L’inspiration du poĂšte Savinio semble ici appeler non le lieu clos d’une « maison d’opĂ©ra » mais bien le « ciel ouvert » sous les Ă©toiles. Charles Roubaud – un familier d’Orange – devra trouver le mĂ©lange d’ardeur et de lyrisme, de surprises thĂ©Ăątrales et « cheminements » sous le Mur pour le chef-d’Ɠuvre aux paradoxes. C’est au chef français – et quasi-autrichien, tant une partie de sa carriĂšre a Ă©tĂ© viennoise – Bertrand de Billy qu’il convient de porter Ă  incandescence l’Orchestre National de France, des chƓurs « français-mĂ©diterranĂ©ens », et des solistes Ă  prestige : retour attendu de Roberto Alagna ( Manrico) et de Marie-Nicole Lemieux–(Azucena) -, arrivĂ©e de Hui He (Leonora) et George Petean (Conte de Luna).

Lyrique et symphonique
argerich_alix_Laveau_emi_pianoEt puis les ChorĂ©gies ne seraient pas tout Ă  fait elles-mĂȘmes si on n’ajoutait pas aux « deux-fois-deux opĂ©ras » l’accompagnement des concerts lyriques et symphoniques. Cela permet aussi Ă  certains orchestres de faire leurs premiĂšres armes dans l’immense acoustique du ThĂ©Ăątre Romain, ainsi pour le National de Lyon qui « dĂ©bute » ici tout comme un chef (pour lui invitĂ©), Enrique Mazzola, une soprano, la Russe Ekaterina Siurina, en duo avec le plus habituĂ© tĂ©nor Joseph Calleja : airs extraits pour l’essentiel du trĂ©sor lyrique italien XIXe. Le Philhar de Radio-France connaĂźt bien Orange, oĂč il a aussi jouĂ© avec Myung Whun Chung : mais deux « petits nouveaux » solistes du clavier, Martha Argerich et Nicholas Angelich, dans Poulenc, Ă  cĂŽtĂ© de la grandiose « Avec orgue » de Saint-SaĂ«ns (3e Symphonie, Christophe Henry).Enfin, en mĂȘme temps que Trovatore, l’O.N.F. et Bertrand de Billy explorent la 9e de Dvorak et le Concerto en sol de Ravel (avec CĂ©dric Tiberghien).

Festival des ChorĂ©gies d’Orange (84). Du 7 juillet au 4 aoĂ»t 2015. Georges Bizet (1838-1875), Carmen : mercredi 8, samedi 11, mardi 14 juillet , 21h45 ; Giuseppe Verdi (1813-1901), Il Trovatore : samedi 1er aoĂ»t, mardi 4 aoĂ»t, 21h30. Mardi 7, 21h45, Concert lyrique ; vendredi 10, 21h45, concert symphonique ; lundi 3, 21h30, concert symphonique. Information et rĂ©servation : T. 04 90 34 24 24 ; www.choregies.fr

DVD. Verdi : Il Trovatore (Tcherniakov, 2012)

Verdi il trovatore dmitri tcherniakov La Monnaie juin 2012DVD. Verdi : Il Trovatore (Tcherniakov, 2012). Les metteurs en scĂšne passent…l’opĂ©ra rĂ©siste. Ou pas. On a connu son Macbeth (Verdi) Ă  l’opĂ©ra Bastille (2008-2009), surtout Ă  Garnier son formidable EugĂšne OnĂ©guine (TchaĂŻkovsky)… et dĂ©jĂ  beaucoup moins apprĂ©ciĂ© son Mozart (Don Giovanni), à  Aix 2013 : vrai ratage pour cause de dĂ©calage dĂ©poĂ©tique et de tempo confusionnant. Las ce TrouvĂšre de Verdi qui peut inspirer les grands metteurs en scĂšne en dĂ©pit de l’intrigue Ă  tort jugĂ©e compliquĂ©e du livret, confirme les dĂ©lires nĂ©fastes du nouvel ex gĂ©nie de la mise en scĂšne, aprĂšs les Sellars ou Zarlikovski… c’est l’Ă©ternel problĂšme sur la scĂšne lyrique : trop de thĂ©Ăątre tue l’opĂ©ra ; trop de musique dilue l’action et fait un jeu sans consistance. Pas facile de trouver l’Ă©quilibre idĂ©al. avec Tcherniakov, on sait d’emblĂ©e que l’homme de thĂ©Ăątre tire la couverture vers lui et oblige l’action lyrique Ă  rentrer dans sa grille. Pour peu que l’opĂ©ra soit surtout un thĂ©Ăątre psychologique, l’enjeu peut trouver une forme satisfaisante ; si comme ici, les Ă©pisodes et sĂ©quences dramatiques trĂšs contrastĂ©es composent les rebonds de l’intrigue, la lecture rien que thĂ©Ăątrale s’enlise. Voici donc la premiĂšre mise en scĂšne de Tcherniakov Ă  Bruxelles. Le thĂ©Ăątre prime immĂ©diatement dans un huit clos oĂč les personnages se voit recevoir par Azucena en maĂźtresse de cĂ©rĂ©monie et hĂŽtesse pour un jeu de rĂŽles Ă  dĂ©finir, leur fiche indiquant clairement le rĂŽle qui leur est dĂ©volu le temps de l’opĂ©ra.

TrĂšs vite dans une sĂ©rie de confrontations orales puis physiques, les vieilles haines, jalousies, passions refont surface ; ils innervent l’action prĂ©sente d’une nouvelle violence, de sorte que l’opĂ©ra se fait rĂšglement de compte… ce qui en soit est juste et pertinent puisque le trouvĂšre raconte en rĂ©alitĂ© la rĂ©alisation d’une vengeance par enfants interposĂ©s. La BohĂ©mienne se venge de la mort de sa mĂšre et faisant en sorte que son meurtrier tue sans le savoir son propre frĂšre (qu’il ne connaissait pas comme tel pendant l’ouvrage Ă©videmment…). A trop vouloir rendre explicite les tensions souterraines, Tcherniakov produit une caricature dramatique : Luna exaspĂ©rĂ© tue Ferrando, puis le trouvĂšre Manrico bien que Leonora se soit donnĂ©e Ă  lui ; cette derniĂšre s’effondre sur le cadavre de son aĂźmĂ©. A nouveau Tcherniakov en dĂ©pit de son engagement Ă  restituer un jeu brĂ»lant, plus psychologique que dramatique, finit par agacer par confusion, le point culminant de son travail d’implosion dramaturgique Ă©tant le final du II oĂč des nombreux personnages sur scĂšne (soldats de Luna, nonnes et Leonora) on ne sait plus bien qui est contre qui et pour quelles raisons toute cette foule diffuse se prĂ©sente sur la scĂšne !
Donc sur les planches, dĂ©mentĂšlement puissant du drame verdien mais force voire violence de la reconstruction thĂ©Ăątrale, cependant dĂ©nuĂ©e de son suspens haletant car dĂšs le dĂ©part (ou presque), Azucena paraissant avec les BohĂ©miens dĂšs le 2Ăšme Ă©pisode, dĂ©voile toute la machination qui la hante donc ĂŽte Ă  ce qui suit tout son mystĂšre et sa tension. SĂ©rieux dĂ©sĂ©quilibre quand mĂȘme.

Dans la fosse, Minko fait du… Minko : direction violente, contrastĂ©e parfois trĂšs brutale et engagĂ©e. Ici Verdi n’a aucune finesse; en homme d’armes vouĂ© au service du comte Luna, Ferrando (Giovanni Furlanetto) est honnĂȘte ; mais la Leonora de Marina Poplavskaya n’a rien d’ardent ni de touchant (aigus tirĂ©s et forcĂ©s donc douloureux pour l’auditeur). Le TrouvĂšre / Manrico de Misha Didyk n’a rien lui aussi de souple et de vaillant : carrĂ© et franc comme un boxeur ; mĂȘme cosntat pour le Luna de Scott Hendricks : certes le prince n’a rien de tendre mais quand mĂȘme il souffre d’un amour incandescent que lui refuse Leonora (seul son air “Il balen del suo sorriso” : aveu de son dĂ©sir impuissant pour la jeune femme est justement placĂ© et plutĂŽt vraissemblable). Seule rayonne le diamant de l’Azucena de Sylvie Brunet : couleurs du medium ardent et profond qu’attĂ©nue cependant des aigus par toujours aisĂ©s. Mais la BohĂ©mienne ici retrouve ses droits : droit au chant rugissant et incantatoire voire hallucinĂ©, chant de vengeance et douleur haineuse…
un seul chanteur au niveau, est ce pour autant rĂ©ellement suffisant ? On reste sur notre rĂ©serve. De toute Ă©vidence, ce TrouvĂšre n’a pas la classe ni l’aplomb fantastique et onirique de la production d’Il Trovatore de Berlin (dĂ©cembre 2013) sous la direction de Barenboim, avec Anna Netrebko, incandescente et touchante Leonora (dans la mise en scĂšne trĂšs rĂ©ussie de Philippe Stölzl).

Verdi : Il Trovatore / Le TrouvÚre. Marc Minkoswki, direction. Dmitri Tcherniakov, mise en scÚne. Enregistré à la Monnaie de Bruxelles, en juin 2012.

DVD. Verdi : Il Trovatore (Netrebko, Domingo, Barenboim, Berlin 2013)

trovatore verdi netrebko domingo DVDCLIC D'OR macaron 200DVD. Verdi : Il Trovatore (Netrebko, Domingo, Barenboim, Berlin 2013). Dans l’imaginaire du scĂ©nographe Philippe Stölzl, le TrouvĂšre est un conte lunaire, basculant constamment entre cynisme barbare et dĂ©lire fantastique. La premiĂšre scĂšne est digne d’une gravure gothique d’Hugo ou d’une eau forte de Callot : Ferrando (excellent Adrian SĂąmpetrean) plante le dĂ©cor oĂč rĂšgne la malĂ©diction de la sorciĂšre effrayante brĂ»lĂ©e vive sur le bĂ»cher par le comte de Luna
 une vision primitive qui inspire tout le spectacle qui suit, dont les tableaux jouant sur le blanc et le noir, dĂ©taillant d’effrayantes ombres graphiques sur les murs d’une boĂźte dont l’angle regarde vers la salle et les spectateurs, instaure ce climat si original, celui façonnĂ© par un Verdi subjuguĂ© par le jaillissement du surnaturel, de la malĂ©diction, la figure troublante d’ñmes Ă©perdues (Leonora) qui ivres et portĂ©es par leur seul dĂ©sir, demeurent continĂ»ment aveuglĂ©es par la passion qui les consume : la jeune femme dans une arĂšne de silhouettes souvent grotesques et grimĂ©es jusqu’à la caricature, y paraĂźt tel un lys pur, Ă©clatant par son chant amoureux, juvĂ©nile, ardent, innocent. Ce qu’apporte Anna Netrebko relĂšve du miraculeux : le jaillissement brut d’un amour immense qui la dĂ©passe totalement, la possĂšde jusqu’à l’extase : le chant est incandescent, Ăąpre, d’une sincĂ©ritĂ© tendre irrĂ©sistible.

Le public berlinois lui rĂ©serve une ovation collective dĂšs son premier air. LĂ©gitimement. Tout le premier acte (Le Duel) est stupĂ©fiant de justesse rĂ©aliste et expressionniste, saisissant mĂȘme par ses ombres rouges aux murs dĂ©fraichis. Un rĂ©gal pour les yeux et aussi pour l’esprit exigeant : la direction d’acteur est prĂ©cise et constamment efficace.

TrouvĂšre berlinois, fantastique, effrayant : superlatif

azucena, trovatore berlin, barenboimDans la fosse Daniel Barenboim des grands jours sculpte chaque effet tĂ©nĂ©briste d’une partition qui frappe par sa modernitĂ© fantastique, rappelant qu’ici la vision de Verdi rejoint les grands noms du romantisme lugubre et cynique, surnaturel, cauchemardesque, et poĂ©tiquement dĂ©lirant : Aloysius Bertrand, Villiers de l’Isle Adam, ETA Hoffmann.  On s’étonne toujours que bon nombre continue d’affliger l’ouvrage verdien d’une faiblesse dramatique due Ă  un livret soit disant faiblard : c’est tout l’inverse. Et la prĂ©sente production nous montre a contrario des idĂ©es reçues et colportĂ©es par mĂ©connaissance, la profonde cohĂ©rence d’une partition au dĂ©coupage trĂšs subtil, aussi forte et glaçante que Macbeth, aussi prenante que Rigoletto, aussi Ă©chevelĂ©e et juste que La Traviata
 Philipp Stölzl apporte aussi ce picaresque espagnol dans costumes et maquillages qui revisitent en outrant ses couleurs, Velasquez et les caravagesques ibĂ©riques, de Ribeira Ă  Murillo.  Si Leonora, incarnĂ©e par la sensuelle et embrasĂ©e Anna Netrebko, captive de bout en bout, le Luna, rongĂ© par la jalousie et l’impuissance amoureuse trouve en Placido Domingo, un baryton ardent, habitĂ© par une psychĂ© qui lui aussi le submerge : passionnant duo.

netrebko anna trouvĂšre trovatore leonora Berlin BarenboimPar son code couleur vert froid, exprimant un cynisme fantastique de plus en plus prĂ©sent au fur et Ă  mesure de l’action, le thĂ©Ăątre de Philipp Stölzl rappelle Ă©videmment l’immense Peter Mussbach (repĂ©rĂ© dans son approche parisienne de La Norma au ChĂątelet) : le choeur des gitans y singe une foule aux accents apeurĂ©s, orgiaques avant que ne paraisse le chant hallucinĂ© d’Azucena (trĂšs honnĂȘte Marina Prudenskaya, de plus en plus touchante : c’est elle qui porte le germe de la vengeance finale ; elle est elle aussi, comme Leonora, une poupĂ©e fardĂ©e, usĂ©e, transfigurĂ©e par la passion qui la porte et la consume : si Leonora est dĂ©vorĂ©e par l’amour pour Manrico le trouvĂšre, Azucena est portĂ©e, aspirĂ©e par l’effroi du sacrifice primordial : l’assassinat de son propre fils (le vĂ©ritable) par les flammes. Le Manrico de Gaston Rivero sans partager la brulure de ses partenaires dĂ©fend haut la figure du TrouvĂšre. Jamais production n’a Ă  ce point mieux exprimer l’essence hallucinĂ©e et lunaire de l’opĂ©ra verdien : c’est essentiellement un thĂ©Ăątre de la brĂ»lure, des Ăąmes embrasĂ©es, oĂč pĂšse dĂšs l’origine, l’image effrayante flamboyante du bĂ»cher initial. Une Ă©blouissante rĂ©ussite qui passe surtout par la cohĂ©rence du dispositif visuel. Chef et solistes sont au diapason de cette lecture colorĂ©e, expressionniste, remarquablement convaincante. VoilĂ  qui renvoie Ă  la marche infĂ©rieure la plus rĂ©cente production du TrouvĂšre avec le duo Netrebko et Domingo, prĂ©sentĂ©e cet Ă©tĂ© au Festival de Salzbourg
 La galerie de peintures qui s’y impose paraĂźt en comparaison fatalement anecdotique tant ici, la crĂ©ation visuelle, le thĂ©Ăątre des ombres dĂ©coupĂ©es sur les murs du cube nourrissent le feu de l’action. Un must et donc un CLIC de classiquenews.com.

Verdi : Il Trovatore. Anna Netrebko (Leonora), Placido Domingo (Placido Domingo), Azucena (Marina Prudenskaya), Manrico le TrouvĂšre (Gaston Rivero, Adrian SĂąmpetrean (Ferrando)
 Staatskapelle Berlin. Daniel Barenboim, direction. Philipp Stölzl, mise en scĂšne. 1 dvd Deutsche Grammophon. EnregistrĂ© Ă  Berlin au Staatsoper Unter den Linden de Berlin, im Schiller Teater, en dĂ©cembre 2013.

 

 
 

 

TELE. En octobre 2014, Mezzo diffuse l’Elvira candide, juvĂ©nile d’Anna Netrebko (Metropolitan Opera 2006-2007) : I Puritani avec Anna Netrebko au Met 2007 sur Mezzo Live HD : 6 > 24 octobre 2014. 

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