CD critique. ENCORES : Nelson FREIRE, piano (1 cd DECCA).

freire-nelson-piano-encores-decca-critique-cd-classiquenewsCD critique. ENCORES : Nelson FREIRE, piano (1 cd DECCA). DECCA souffle les 75 ans du pianiste brésilien NELSON FREIRE, et aussi des décennies de coopération artistique, l’artiste étant avec Cecilia Bartoli l’un des derniers plus anciens interprètes exclusif de la marque bicolore. Les 30 titres ici composent une manière de jardin personnel, où rayonnent l’éclectisme rêveur et enchanté des 12 pièces lyriques de Grieg, préservées comme un cycle unitaire. Toutes sont des pièces q’il a joué en fin de récital, comme des « bis », ou « encores » selon la terminologie anglos axonne.
De la génération de son consœur argentine Martha Argerich, la féline noctambule (qui n’a pas sa même fidélité au label), Freire a commencé sa carrière musicale en 1949. Voilà donc 70 ans que le pianiste incarne une longévité admirable dont les qualités principales sont l’écoute intérieure, un toucher souple et ferme, une expressivité qui approche la suggestivité parfois enivré. Il n’avait que 5 ans quand « Nelsinho » joue en concert publique au vieux Cine Teatro Brasil à Boa Esperança. A Rio, le jeune pianiste se forme auprès de Lucia Branco, ancienne élève d’Arthur de Greef, lui-même formé par Liszt. Son récital à Rio d’avril 1953 (9 ans), puis son prix au Concours de piano de Rio 1957 lui permettent de rejoindre Vienne pour y étudier avec Bruno Seidlhofer. Pour nous, Freire demeure l’exceptionnel interprète des deux Concertos pour piano de Brahms (GewandhausLeipzig sous la direction de Ricardo Chailly, Decca) ; on est tout aussi convaincus par ses Chopin, Schumann et Liszt. Une sensibilité à part entre narration et imagination que le programme ENCORES illustre lui aussi.
On y dĂ©tecte immĂ©diatement un dĂ©tachĂ©, ce laisser faire, un abandon qui est la marque des grands interprètes ; un prĂ©sence supĂ©rieure dans le piano et pourtant au dessus… cela s’entend dans la construction de ses Pièces lyriques de Grieg, dont le choix met en lumière une nonchalance de plus en plus Ă©vanescente, Ă©purĂ©e jusqu’à la dernière, faite scintillement dans l’immatĂ©riel. Tout cela se dĂ©duit d’une rare intelligence qui nĂ©gocie son rapport avec la matĂ©rialitĂ© de la mĂ©canique du piano.
Puis l’enchaînement atteint une belle ivresse dans la progression des pièces choisies après Grieg : « Mélodie » de Rubisntein, sorte de quintessence de valse, ou de souvenir de valse éperdue, enchantée ; ce à quoi répond le « Poème » de Scriabine, transcendance et prolongement de la rêverie de Liszt.
A notre avis, les deux Préludes de Rachmaninov sonnent trop durs en revanche, âpres, arides et moins naturels.
Par contre quel détaché là encore, inscrit dans le songe halluciné des « 3 danses fantastiques » de Chostakovitch, au balancement fugace et miroitant, inquiet et sourdement angoissé. Belle ambivalence.
La question nostalgique de Granados, rĂ©pĂ©tant comme une danse toujours recommencĂ© sa caresse interrogative, en une Ă©lipse qui plonge elle aussi dans le mystère irrĂ©solu ; beau toucher mĂ©lancolique et fier – gorgĂ© d’un rĂ©el panache du dernier AlbĂ©niz (Navarra). Bon anniversaire « Nelsinho ». On en veut encore !

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CD critique. ENCORES : Nelson FREIRE, piano (1 cd DECCA).

 

COMPTE-RENDU, concert. Le TOUQUET Paris-plage, Festival des Pianos Folies, le 18 août 2019. Récital Boris Berezovsky, piano.… SCRIABINE, RACHMANINOV

COMPTE-RENDU, concert. Le TOUQUET Paris-plage, Festival des Pianos Folies, le 18 août 2019. Récital Boris Berezovsky, piano.… SCRIABINE, RACHMANINOV. Par notre envoyé spécial MARCEL WEISS

 

 

 

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« Je vous appelle à la vie, ô forces mystérieuses » : cette invocation, placée en exergue de la Sonate n°5 de Scriabine, semble défier les interprètes assez imprudents pour partager la quête mystique de son auteur. Dès l’andante cantabile de son premier Poème, Boris Berezovsky en tient la gageure par son jeu tout de suggestion et la délicatesse de son toucher. Les pièces suivantes de Scriabine flirtent avec une vision idéalisée de l’érotisme, symbolisée par l’accord de Tristan énoncé dans la Sonate n°4, une œuvre encore résolument heureuse, débordante d’énergie, que Berezovsky empoigne à bras le corps. Thème amplifié dans l’arachnéenne « Fragilité », la valse évanescente de « Caresse dansée » et le tempétueux « Désir ».
D’un seul jet, la Sonate n°5, contemporaine du « Poème de l’extase », accumule les difficultés et les indications de tempo, dans un sentiment général d’urgence et de fièvre, traduit avec maestria par un interprète halluciné, dominant les pièges techniques. Celui qui se présente parfois comme un chasseur poursuivant ces proies que seraient les notes semble en improviser le cours de manière agogique et non mécanique.

Lyrique passionnément, sa vision de la Sonate n°2 de Rachmaninov restitue le foisonnement d’une œuvre qui rend hommage à la Russie éternelle, des carillons initiaux à l’évocation nostalgique de ses paysages. Envisagées par Rachmaninov comme de véritables compositions et non comme de simples arrangements, ses nombreuses transcriptions embrassent tous les genres musicaux. Du Prélude de la « Partita n°3 pour violon » de Bach, orné avec humilité, à la tendre « Berceuse » de Tchaïkovsky, en passant par un virevoltant Scherzo du « Songe d’une nuit d’été » de Mendelssohn, le limpide et tendre « Wohin ? » de la « Belle Meunière » de Schubert et le « Liebeslied » langoureux de Kreisler. Autant de moments musicaux, de prétextes d’admirer une fois de plus la dextérité et la versatilité expressive du pianiste. Sans l’extrême musicalité et la sensibilité à fleur de touche de Berezovsky, les arrangements funambulesques par Godowsky des études de Chopin déjà si exigeantes dans leur virtuosité pourraient sembler de bien mauvais goût. Nos préjugés sont balayés devant la prouesse des trois Etudes de l’opus 10, dont celle dite  «  Révolutionnaire » jouées de la seule main gauche.
En guise de conclusion, Boris Berezovsky nous proposa de confronter le PrĂ©lude n°2 de Gerschwin et une pièce similaire – toutes deux bâties sur une manière de basse continue – de Scriabine… Jazzman avant l’heure ?

 

 

 

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COMPTE-RENDU, concert. Le TOUQUET Paris-plage, Festival des Pianos Folies, le 18 août 2019. Récital Boris Berezovsky, piano.… SCRIABINE, RACHMANINOV. Par notre envoyé spécial MARCEL WEISS / Illustration : photo © service communication ville du Touquet Paris Plage 2019.

 

 

 

CD, compte rendu critique. Scriabine par Ludmilla Berinskaya / Berlinskaia, piano (1 cd Melodia / festival La clé des portes 2015)

scriabine ludmila Berlinskaya cd melodia review critque cd classiquenewsCD, compte rendu critique. Scriabine par Ludmilla Berinskaya / Berlinskaia, piano (1 cd Melodia / festival La clĂ© des portes 2015). EnregistrĂ© Ă  Moscou en mai et juin 2015, ce somptueux rĂ©cital Scriabine – qui participait au centenaire du compositeur pianiste (en 2015), affirme le jeu Ă©tincelant, intĂ©rieur d’une ardente interprète, soucieuse de mesure et de justesse poĂ©tique : Ludmilla Berlinskaya. Le geste est d’une sobriĂ©tĂ© bienheureuse, laisse totalement la clartĂ© et la transparence sonore articuler le discours : ni rubato nĂ©gociĂ©/outrĂ©, ni posture dĂ©monstrative sur le plan technique, mais un jeu tout en exquises nuances qui tĂ©moigne avant tout d’une relation exceptionnellement investie entre l’interprète et le compositeur choisi, mĂ©ditĂ©, Ă©lu, estimĂ©. Pour “rĂ©tablir” (exprimer / questionner) la notion mĂŞme du rubato de Scriabine, pianiste si envoĂ»tant et insaisissable, Ludmilla Berlinskaya propose sa propre intuition qui absolument naturelle, suit la respiration du corps : une notion clĂ© de son approche, d’une Ă©vidence convaincante.

Ludmila Berlinskaya cisèle un Scriabine habité, personnel

La lecture des pièces observe un ordre chronologique et offre une vision saisissante de la maturation progressive et de l’Ă©volution de Scriabine, du dĂ©but Ă  la fin. Les premiers “pas”, sont dans la sphère poĂ©tique de Chopin (PrĂ©ludes opus 11), puis la Sonate n°4 affirme en 1903, dans sa tonalitĂ© dĂ©cisive de fa dièse majeur, ce basculement dans la pensĂ©e du Scriabine mĂ»r, approfondissement dĂ©jĂ  visionnaire qui jette un point ininterrompu avec les explorations somptueuses Ă  venir. Comme un parcours intĂ©rieur jalonnĂ© de visions, chacune est l’expression d’une conscience de plus en plus mystique, Scriabine y intègre dĂ©jĂ  sa couleur “Ă©toile bleue”, sublime emblème dont fait sienne Ludmilla Berlinskaya. TaillĂ©s comme des gemmes aux scintillements particuliers, brefs et denses comme des Ă©clats fugaces mais acĂ©rĂ©s, chaque partition traduit l’hypersensiblitĂ© connectĂ©e au cosmos d’un Scriabine poète, prophète, une âme dĂ©jĂ  branchĂ©e sur l’autre monde et les dimensions parallèles.
Dans cette quĂŞte de sens et de correspondances, mĂŞme la plus terrible Messe noire (Sonate n°9) profite de ce scintillement interne qui Ă©voque une activitĂ© permanente et inquiète, comme une mĂ©canique tour Ă  tour dĂ©rĂ©glĂ©e mais minutieusement orientĂ©e et active. La force et l’attraction du mal…
Dans “Vers la flamme” (opus 72), sorte de tremplin vers l’extase immatĂ©rielle, Scriabine exprime la prĂ©sence et la conscience de l’irrĂ©el, l’irruption incarnĂ©e d’une tout autre matĂ©rialitĂ© / temporalitĂ© ; en cela, il annonce ce que Feldman prolongera vers cette suspension qui s’impose dans ses rĂ©sonances flottantes et en Ă©quilibre Ă  l’Ă©coute de l’auditeur. La pianiste, idĂ©ale interprète, conçoit le poème ultime comme une porte qui s’ouvre vers l’inconnu : tout un monde inĂ©dit, prometteur se profile alors, en particulier dans la dernière lueur finale, frĂŞle pulsion vitale qui est portĂ©e jusqu’Ă  incandescence et se consumme jusqu’Ă  l’Ă©vanouissement ; l’absence, le dĂ©sintĂ©gration sont les grands accomplissements des subimes magiciens. La magie dont fait preuve Scriabine dans ce poème qui fusionne musique, chaleur, lumière, et l’on dira aussi Ă©nergie, rĂ©alise comme l’opĂ©ration d’un alchimiste : toute la matière semble s’aspirer pour disparaĂ®tre totalement vers un point ineffable hors du temps, hors de tout lieu. Comme deux Ă©chos Ă  l’interrogation recrĂ©atrice de Scriabine, Ludmilla Berlinskaya joue aussi Deux PrĂ©ludes de Pasternack, et les Quatre de Julian Scriabin, mort en 1919 Ă  11 ans et qui juste avant de mourir laisse une Ă©criture elle aussi d’une maturitĂ© impressionnante. La fluiditĂ© intĂ©rieure, l’Ă©clat nourri de subtilitĂ© comme de finesse allusive dans le jeu de la pianiste russe portent tout le programme : le chant et les visions de Scriabine s’y rĂ©vèlent avec une rare intelligence.

CLIC_macaron_2014CD, compte rendu critique. Alexandre Scriabine (1872-1915) : 10 Préludes op. 11. Sonate n°4 en fa dièse majeur, op. 30. Poème op. 32 n°1 ; Trois pièces op. 45 ; Sonate n°9, op. 68 ; Poème « Vers la flamme », op. 72. Julian Scriabine (1908-1919) : 4 Préludes. Boris Pasternak (1890-1960) : 2 Préludes. Ludmila Berlinskaya, piano. 1 cd Melodia. Enregistré en mai-juin 2015 à Moscou. Durée : 57mn.

CD, compte rendu. Scriabine : Le Poème de l’extase (Valery Gergiev. 1 cd LSO Live 2014)

Gergiev dirigeantCD, compte rendu. Scriabine : Symphonies 2 (Le Divin Poème) et 3 (Le Poème de l’extase). London Symphony Orchestra. Valery Gergiev. Enregistrement rĂ©alisĂ© Ă  Londres en mars et avril 2014. 1 cd LSO Live. Parfaitement structurĂ©e tel un vaste triptyque au souffle messianique, aux visions extatiques, le Divin Poème qui est la Symphonie n°2 de Scriabine doit sa sĂ©duction Ă  l’Ă©toffe riche, flamboyante, parfois pĂ©remptoire ou pompeuse (mouvements 1 et 3, respectivement intitulĂ©s “Lento-luttes” et “Jeu Divin”), mais d’une orchestration scintillante qui s’impose dans l’admirable second mouvement (“VoluptĂ©s”) aux langueurs vĂ©nĂ©neuses idĂ©alement Ă©quilibrĂ©es grâce Ă  une sensibilitĂ© pour la couleur et le chromatisme d’une activitĂ© saisissante.

 

 

 

Divine extase, scintillante volupté

 

 

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CLIC D'OR macaron 200L’Opus 43 composĂ© entre 1902 et 1904 dĂ©ploie sa parure envoĂ»tante qui combine mysticisme et sensualitĂ© en une totalitĂ© enivrante que Gerviev a parfaitement mesurĂ©, il sait la colorer et l’habiter d’une rĂ©elle puissance organique. Son travail dans l’opulent et le charnel trouve un prolongement supĂ©rieur encore avec la Symphonie n°3 “Poème de l’extase” (opus 54 de 1908), oĂą aux accents sardoniques et grimaçants (poison irrĂ©sistible des cuivres) rĂ©pondent Ă  l’ivresse extatique des cordes conduites par les trombones et les cors d’une lascivitĂ© croissante de plus en plus Ă©loquente. Il semble ainsi qu’au parfait milieu de la partition de presque 21mn ici, – soit Ă  11mn, le parfum de l’abandon total (qui associe violon solo et harpe) se dĂ©voile presque impudiquement (mais sans excès), explicitement mais avec une finesse sonore et une transparence de timbres que la prise magnifie encore (prise SACD idĂ©alement maĂ®trisĂ©e et porteuse d’un superbe sens du dĂ©tail). La rĂ©ussite de Gergiev est totale et magicienne, sachant rĂ©vĂ©ler ce que peu de chefs savent exprimer, au delĂ  de l’incandescence orchestrale, la pudeur (flĂ»te) qui suspend son vol et paraĂ®t dans un pĂ©piement d’instruments embrasĂ©s (13mn) avant que l’ombre et la morsure lĂ  encore parfaitement calibrĂ©s des cuivres n’emportent le tout en une sĂ©rie de transes et de spasmes Ă  l’irrĂ©versible ravissement (14mn14). Musique orgiaque mais chant de rĂ©vĂ©lation.

scriabine_alexandre--centenaire-1915-2015Soucieux de transparence comme de clartĂ© et de scintillement, Gergiev exprime l’intense voluptĂ© du Scriabine autant sensuel que mystique qui rĂ©alise dans sa 3ème Symphonie, conçue comme un tout ininterrompu de moins de 21 mn, la forme d’un envoĂ»tement croissant. Complice et pilote poète des instrumentistes du London Symphony Orchestra LSO, Valery Gergiev signe un disque enchanteur, un sublime hommage Ă  Scriabine, poète lui-mĂŞme des univers invisibles et Ă©thĂ©rĂ©s d’un mysticisme qui se rĂ©vèle dans une forme riche et vĂ©nĂ©neuse portĂ©e Ă  incandescence. Le geste suit un itinĂ©raire clairement jalonnĂ©, oĂą chaque sĂ©quence est un point d’accomplissement progressif. Sublime rĂ©alisation, de surcroĂ®t enregistrĂ©e en live, au Barbican Center de Londres en mars et avril 2014. Logiquement CLIC de CLASSIQUENEWS de novembre 2015 et une nouveautĂ© opportune en cette annĂ©e 2015, qui marque le centenaire de la mort d’Alexandre Scriabine (1872-1915). LIRE aussi notre dossier spĂ©cial Alexandre Scriabine, centenaire 1915 – 2015

 

 

 

CD, compte rendu. Scriabine : Symphonies 2 (Le Divin Poème) et 3 (Le Poème de l’extase). London Symphony Orchestra. Valery Gergiev. Enregistrement rĂ©alisĂ© Ă  Londres en mars et avril 2014. 1 cd LSO Live (SACD). 1h04mn.

 

 

 
 

CD, compte rendu critique. Horowitz plays Scriabine (3 cd Sony classical)

horrowitz-scriabine-cd-rca-columbia-sony-classical-3-cdCD, compte rendu critique. Horowitz plays Scriabine (3 cd Sony classical). Horowitz  joue  Scriabine …. Le fait relève d’une affaire familiale car l’oncle de Vladimir, Alexander -le frère  de son père  Samuel-, fut un pianiste talentueux  au point qu’après son entrĂ©e au Conservatoire de Moscou en 1898 et n’ayant obtenu en fin de cycle qu’une mĂ©daille d’argent alors qu’il  mĂ©ritait l’or, Scriabine en personne, très admiratif, protesta vivement contre ce jugement partial et discriminatoire, qui souhaitait condamner la judĂ©itĂ© du candidat. Après la mort de Scriabine en 1915,  Alexander donnera plusieurs confĂ©rences majeures  sur le compositeur pianiste jouant plusieurs oeuvres piliers dont les deux Poèmes opus 32, cĂ©lĂ©brant les visions musicales d’un gĂ©nie du clavier qui avait su donner des concerts Ă  Kiev, le fief des Horowitz quelques mois avant sa mort. De l’aveu de Vladimir, le neveu prodige, Scriabine ne s’est pas imposĂ© Ă  lui immĂ©diatement; jusque dans les annĂ©es  1950, l’interprète exprime l’esthĂ©tique lĂ©chĂ©e sensuelle des impressionnistes français (Debussy et surtout Ravel) ; Horowitz  crĂ©e  plusieurs Sonates celles de Barber, Prokofiev,  Kabalevski. .. ce n’est que sur le tard  d’une carrière très remplie que Vladimir suit le sillon de son oncle Alexander et dĂ©couvre  ce mysticisme philosophique post romantique dont il se sentait trop Ă©loignĂ© jusque lĂ .

 

 

 

Mystique Horowitz

 

Les 3 cd rĂ©unis dans ce coffret Ă©vĂ©nement rĂ©vèle l’affinitĂ© naturelle qui naĂ®t sous les doigts du pianiste comme inspirĂ© par le feu scriabinesque : de 1950 à 1976, ce cycle en studio et en live restitue la dernière quĂŞte artistique et Ă©thique du grand pianiste russe. Il n’est que d’Ă©couter les deux versions de la Sonate n°9 dite “Messe Noire” pour entendre et comprendre l’intelligence  d’Horowitz Ă©clairant les crĂ©pitements et le surgissement du mystère irrĂ©solu dans cette partition abordĂ©e en moins de 7mn puis près de 13mn dans sa seconde approche de 1965 : un souffle les distingue nettement, une Ă©vidence naturellement ciselĂ©e acquise ainsi sur le tard par celui qui aimait Ă  dire qu’il progresserait jusqu’Ă  la mort… de fait la plus rĂ©cente  des lectures frappe par sa jubilation de l’instant, ses projections syncopĂ©es et pourtant son architecture puissante sa progression irrĂ©pressible…
La respiration et la profondeur qui cultivent un Horowitz proche de l’improvisation et qui fait jaillir  le feu sacrĂ© Ă  chaque mesure : une maturitĂ© irrĂ©sistible qui recueille et les gouffres vertigineux rompant le discours, et la distance hĂ©roĂŻque sur laquelle s’appuie l’Ă©lan des visions mystiques. A ce titre,  le dernier cd qui rassemble les prises live, enchante vĂ©ritablement dĂ©voilant pour certains, et  confirmant pour nous, la somptueuse volubilitĂ© du pianiste  qui joue Scriabine comme il respire : une rencontre rare qui dans les annĂ©es les plus tardives de sa carrière affirme une affinité  exceptionnelle avec le dernier compositeur russe romantique. Comme si le secret et le mystère chez Scriabine avaient in fine cultiver pour son bien, la quĂŞte de la simplicitĂ© et de la profondeur…

S’il est vrai que la mort semble ĂŞtre l’ultime et vĂ©ritable mesure dans l’expĂ©rience et l’interprĂ©tation de Scriabine, Horowitz nous offre comme personne avant lui un cycle d’exploits et de performances qui passent par tous les registres de la sensation et de la connaissance pour exprimer le geste et les visions de Scriabine : ivresse, extase, langueur inquiète, transe connectĂ©e au grand mystère universel  mais ici Ă©noncĂ©s avec une lĂ©gèretĂ© fluide, celle  des mystiques heureux. Le style en gagne une clartĂ© rayonnante qui le rend d’autant plus proche et humain.  Sans connaĂ®tre la manière de son oncle Alexander qui connut le compositeur et joua ses oeuvres, Vladimir  Horowitz semble comprendre comme peu avant lui les enjeux et les questionnements d’un Scriabine visionnaire et prophĂ©tique.

De lĂ  Ă  croire comme nous le montre le coffret, que l’interprĂ©tation de Scriabine permit au pianiste de se trouver… nous le pensons. Jamais l’insolence de la pure et immĂ©diate virtuositĂ© n’a Ă  ce point, chez Horowitz, chercher le contrepoint de la profondeur. Toute sa vie, le pianiste fut en quĂŞte de recul, d’intĂ©rioritĂ© pour attĂ©nuer l’enthousiasme parfois creux et superficiel que suscita toujours son impĂ©riale facilitĂ©.
De fait, au dĂ©but des annĂ©es 1980 et mĂŞme dès 1975 en rĂ©alitĂ©, son jeu s’arrondit, exprima une nouvelle intensitĂ© plus recueillie, un lâcher prise totalement Ă©tranger Ă  son ambition de totaliser, si manifeste parfois, au risque d’une technicitĂ© Ă©blouissante / Ă©bouriffante. En dĂ©finitive, son style atteint le soleil dès ses dĂ©buts, pour chercher ensuite avec l’exigence autre de l’âge mĂ»r, le repli du secret Ă  son crĂ©puscule. Ainsi le mystère de Scriabine a montrĂ© au bon moment la voie au pianiste russe, en ses annĂ©es les plus mĂ»res, les plus fĂ©condes et riches.

CD, compte rendu critique. Horowitz plays Scriabine (3 cd Sony clasiscal 88875038372).

 

 

 

tracklisting :
Horowitz plays Scriabin
Piano Sonata No. 3 in F sharp minor, Op. 23
The RCA Victor Studio Recordings
Prelude, Op. 11 No. 1 in C major
Prelude, Op. 11 No. 10 in C sharp minor
Prelude, Op. 11 No. 9 in E major
Prelude, Op. 11 No. 3 in G major
Prelude, Op. 11 No. 16 in B flat minor
Prelude, Op. 11 No. 13 in G flat major
Prelude, Op. 11 No. 14 in E flat minor
Prelude, Op. 15 No. 2 in F sharp minor
Prelude, Op. 16 No. 1 in B major
Prelude, Op. 13 No. 6 in B minor
Prelude, Op. 16 No. 4 in E flat minor
Prelude, Op. 27 No. 1 in G minor
Prelude, Op. 51 No. 2 in A minor
Prelude, Op. 48 No. 3 in D flat major
Prelude, Op. 67 No. 1
Prelude, Op. 59 No. 2
Prelude, Op. 11 No. 5 in D major
Prelude, Op. 22 No. 1 in G sharp minor
Étude Op. 2 No. 1 in C sharp minor
Poème in F sharp major, Op. 32 No. 1
The Columbia Studio Recordings
Étude Op. 2 No. 1 in C sharp minor
Étude Op. 8 No. 12 in D sharp minor
Feuillet d’album, Op. 45 No. 1
Étude Op. 8 No. 2 in F sharp minor
Étude Op. 8 No. 11 in B flat minor
Prelude, Op. 8 No. 10 in D flat major
Étude Op. 8 No. 8 in A flat minor
Étude Op. 42 No. 3 in F sharp major ‘La Moustique’
Étude Op. 42 No. 4 in F sharp major
Étude Op. 42 No. 5 in C sharp minor
Poèmes, Op. 69 Nos. 1 & 2
Vers la flamme, Op. 72
Albumblatt, Op. 58
Étude Op. 65 No. 3 in G major
Piano Sonata No. 9, Op. 68 ‘Black Mass’
Live Recordings
Poème in F sharp major, Op. 32 No. 1
Étude Op. 2 No. 1 in C sharp minor
Piano Sonata No. 10, Op. 70
Piano Sonata No. 5 in F sharp major, Op. 53
Étude Op. 8 No. 12 in D sharp minor
Étude Op. 8 No. 7 in B flat minor
Étude Op. 42 No. 5 in C sharp minor
Piano Sonata No. 9, Op. 68 ‘Black Mass’
(alternate version – 25th February, 1953)

 

 

RĂ©cital du pianiste Ivan Ilic Ă  Paris

Ivan Ilic, le pianiste funambuleParis, le 29 mai 2015, 20h. RĂ©cital du pianiste Ivan Ilic.  Sons de l’invisible… La Fondation des Etats-Unis Ă  Paris accueille le pianiste Ivan Ilic pour un rĂ©cital qui reprend en grande partie l’enchaĂ®nement des pièces enregistrĂ©es dans son dernier album intitulĂ© The transcendentalist : sĂ©lection de perles confinant Ă  l’abstraction et au renoncement signĂ© Scriabine, Cage, Wollschleger, Feldman (et son Ă©nigmatique Palais de Mari)… Le clavier d’Ivan Ilic vibre au diapason des sphères et de l’indicible…  Derrière le jeu acrobate et la rĂ©alitĂ© matĂ©rielle du clavier, la pure Ă©manation de mondes inconnus, brossĂ©s comme des visions Ă  la fois introspectives et contemplatives se profilent ; des questionnement intimes qui font de la musique, l’émanation d’humanismes critiques Ă  l’œuvre, s’invitent : tel est le dĂ©fi de ce disque très personnel qui implique et rĂ©vèle derechef la grande sensibilitĂ© du pianiste Ivan Ilic, son exigence artistique comme sa fougue et son questionnement interprĂ©tatif (ainsi s’exprimait au moment de la sortie du disque notre rĂ©dacteur Lucas Irom).

ilic ivanIvan Ilic rĂ©vèle les sensibilitĂ©s diverses des compositeurs qu’il a choisis mais qui tous convergent en un questionnement suspendu, emperlant les sons des mondes invisibles ; voici … ” le mysticisme de Scriabine, la pensĂ©e bouddhiste de Cage, l’approche hautement intuitive de Feldman aux questionnements hypnotiques, l’offrande synthĂ©tique d’un Wollschleger dont l’écriture synesthĂ©sique paraĂ®t rĂ©capitulative de tous.
La sérénité chantante et liquide, déjà éthérée, mystique du premier Scriabine (Prélude opus 16), puis sa face plus insouciante et comme libérée (Prélude opus 11) ; les climats suspendus énigmatiques de Cage (Dream, 1948), énoncés à l’infini comme des questions sans réponses, des broderies ou des arabesques projetées dansantes dans l’espace (In a Landscape, même date, liquide et cyclique) aux résonances de gong asiatiques (alors que s’agissant de Feldman, l’idée de gong basculerait plutôt vers l’annonce funèbre de glas).
Scriabine s’avère le plus inventif, le plus visionnaire et le plus expĂ©rimental, un mentor pour tous, une puissante source d’inspiration…. (…) MĂŞme accomplissement pour le dernier tableau, le plus long de tous : Palais de Mari (1986) signĂ© Feldman, oĂą le questionnement interroge la forme mĂŞme, et le silence et la rĂ©sonance ultime ; oĂą le bruit de la mĂ©canique du clavier participe d’une question qui touche l’essence et le sens de la musique comme langage de connaissance et de dĂ©passement. Le jeu puissant, intense confine Ă  l’extĂ©nuation d’une formulation condamnĂ©e Ă  se rĂ©pĂ©ter sans trouver d’écho libĂ©rateur. “

Près d’un an après la sortie de son disque événement intitulé The Transcendentalist, le pianiste Ivan Ilic, trop rare en France et surtout à Paris, offre le 29 mai 2015, un superbe voyage musical inspiré de son dernier disque. L’album avait retenu l’attention de la Rédaction cd de classiquenews qui n’hésitait pas à lui décerné le CLIC de classiquenews de mai 2014.

LIRE notre compte rendu critique complet du dernier CD “The Transcendentalist” d’Ivan Ilic par Lucas Irom . The Transcendentalist. Ivan Ilic, piano. Scriabine, Cage, Wollschleger, Feldman. 1 cd  Heresy. DurĂ©e: 1h04. EnregistrĂ© en novembre 2013 Ă  Paris.

 

 

 

 

boutonreservationRĂ©cital du pianiste Ivan Ilic Ă  Paris
Festival “La Fête de la Cité”
Fondation des Etats-Unis Ă  Paris
15 Boulevard Jourdan – 75014 Paris
01 53 80 68 80

EntrĂ©e libre – rĂ©servation conseillĂ©e :
http://www.feusa.info/?p=1042

Au programme :

Frédéric Chopin
Nocturne Opus 9 no 1
Nocturne Opus 62 no 2

John Cage
In a Landscape (1948)

Alexandre Scriabine
Prélude Opus 16 no 1
Prélude Opus 31 no 1
Guirlandes Opus 73 no 2

Morton Feldman
Palais de Mari (1986)

 

 

 

Illustrations : Ivan Ilic ; Morton Feldman, photo d’Earle Brown (DR) / Paris, mai 1968.

CD. Coffret Scriabine 2015 (18 cd Decca), annonce

integrale complete scriabine 2015 complete worksCD, coffret Scriabine 2015 (18 cd Decca), annonce. Pour cĂ©lĂ©brer le centenaire de la mort d’Alexandre Scriabine (1872-1915), Decca publie un coffret magistral comprenant l’intĂ©grale des Ĺ“uvres du compositeur russe : ses Ĺ“uvres – vĂ©ritables miniatures ciselĂ©es-, pour piano seul (les 9 premiers cd) ; surtout les partitions pour orchestre (les 8 cd suivants) : symphonies et poèmes thĂ©matiques exprimant la quĂŞte d’absolu d’un auteur qui croyait Ă  la vertu Ă©thique, salvatrice et rĂ©vĂ©latrice de l’art. Dernier post romantique et digne successeur des Chopin, Liszt et Wagner, Scriabine, contemporain de Rachmaninov, reste le plus occidental des slaves. Il laisse une Ĺ“uvre personnelle puissante au dĂ©but du XXème siècle. On le dit piètre orchestrateur, amateur de grande forme grandiloquente, c’est Ă©carter tout un pan de son Ĺ“uvre vouĂ© Ă  la quintessence et aux recherches harmoniques, Ă  l’expĂ©rimentation aussi sur le timbre.

Scriabine, le dernier romantique

scriabine_alexandre--centenaire-1915-2015Complet, le coffret couvre toute la palette sonore des recherches de Scriabine : l’argument cĂ´tĂ© piano, demeure l’Ă©ventail des pianistes interprètes, comptant les plus rĂ©cents et les plus douĂ©s de la nouvelle gĂ©nĂ©ration : Grosvenor, Lisitsa, Trifonov aux cĂ´tĂ©s des monstres sacrĂ©s Ashkenazy, Aimard, Horowitz, Kissin, Pogorelitch, Richter. L’intĂ©rĂŞt supplĂ©mentaire de la sĂ©lection rĂ©side dans l’approche symphonique enfin dĂ©voilĂ©e dans son intĂ©gralitĂ©, qui fait sens et Ă©claire l’esthĂ©tique et la poĂ©tique mystique du geste de Scriabine de façon exhaustive : y figurent le Concerto pour piano “RĂŞverie” ; les 3 premières Symphonies dont la dernière intitulĂ©e “Le Divin Poème” ; Le Poème de l’extase ; PromĂ©thĂ©e ou le Poème du feu ; Nuances et le triptyque du Mystère final (Univers, HumanitĂ©, Transfiguration) recomposĂ© en 1996 par le chef musicologue Alexander  Nemtin. Les chefs Vladimir Ashkenazy et Valery Gergiev dĂ©fendent ici ce symphonisme spirituel marquĂ© par ses climats hypnotiques et extatiques, portĂ©s par une ivresse vĂ©nĂ©neuse et libĂ©ratrice.

Prochaine présentation critique complète du coffret Scriabine de Decca dans le mag cd de classiquenews.com. LIRE aussi notre dossier spécial Scriabine 2015

Cyril Huvé fête le centenaire Scriabine

Cyrilhuve_webParis, Salle Gaveau. Cyril HuvĂ©, piano. RĂ©cital Scriabine, le 3 mars 2015, 20h30. Elève de Claudio Arrau et de György Cziffra, Cyril HuvĂ© – Victoire de la musique classique 2010 (pour un superbe programme Mendelssohn sur instrument d’époque), offre Ă  l’occasion du centenaire Scriabine, un rĂ©cital dĂ©diĂ© Ă  l’auteur de Vers la flamme, aphorisme musical d’une profondeur inĂ©galĂ©e. Entre ivresse et vertige, quĂŞte mystique et sublimation musicale, l’écriture d’Alexandre Scriabine prolonge Chopin et Liszt et annonce Satie, Debussy, Stockhausen… les modernes Ă  venir après lui. ProfondĂ©ment touchĂ© par la thĂ©osophie, Scriabine double l’expĂ©rience musicale et donc pianistique, d’une exigence spirituelle oĂą les notions de mort, de rĂ©surrection, de salut sont manifestement abordĂ©es. LIRE notre dossier Alexandre Scriabine 2015.

Alexandre ScriabineConcis, suggestif, essentiel, l’art de Scriabine témoigne d’un penseur hors normes qui contemporain et ami de Rachmaninov, fut un prophète. Salle Gaveau, mardi 3 mars 2015, Cyril Huvé joue :

Alexandre Scriabine

Préludes opus 9, 11 et 13

Etudes opus 8 n°2, n°12

Fantaisie opus 28 en si mineur

Sonate n°5

Masque opus 63

Etrangeté opus 63

Poème nocturne opus 61

Vers la flamme opus 72

Le récital commence par la Sonate funèbre opus 35 de Chopin.

Cyril Huvé vient de publier un nouveau cd chez Paraty : dédié à Franz Liszt (Carnet d’un Pèlerin, sur piano Steinweg 1875 : Sposalizio, Il Penseroso, Sonnet de Pétrarque, Après une lecture de Dante…).

Centenaire de la mort de Scriabine 1915-2015

scriabine_alexandre--centenaire-1915-2015Centenaire de la mort de Scriabine 1915-2015. Tous ses portraits photographiques l’attestent : il Ă©tait un dandy Ă  fière allure, affichant une moustache aux pointes savamment effilĂ©es qui lui donnaient l’aspect d’un prince aventurier d’un autre âge… Russe par sa naissance, Scriabine demeure europĂ©en : un musicien qui pense la musique en visions fulgurantes, Ă©tablit des relations inĂ©dites entre poĂ©sie et musique (comme Schumann), philosophie (Strauss) et aussi couleurs (avant Messiaen). L’on ne saurait mĂŞme ĂŞtre incomplet ici sans citer les rapprochement avec la peinture comme l’indique clairement les relations de Scriabine avec Jean Delville (dont l’image du PromĂ©thĂ©e a inspirĂ© celui de Scriabine) et aussi Kandinsky ! C’est un moderne qui recycle les grands romantiques avant lui (Liszt, Chopin), dessine Ă  l’Ă©poque de Berg, Stravinsky et Szymanowski, les nouvelles frontières et le nouvel horizon de la musique; … en somme, un maĂ®tre alchimiste qui ouvre le chemin pour Cage et Stockhausen. Scriabine a Ă©levĂ© l’acte musical au niveau du cosmos. Voici son portrait pour le centenaire de sa mort, survenu en avril 1915. Il n’avait que 43 ans.

NĂ© Ă  Moscou en 1872, Alexandre Scriabine est Ă©levĂ© et initiĂ© Ă  la musique par sa tante. A 10 ans il intègre le corps des cadets de l’Ecole militaire, tout en suivant dĂ©jĂ  l’enseignement de Nicolas Zverev (piano, dans la pension de ce dernier : Rachmaninov est son jeune confrère et ami) et de SergueĂŻ TaneĂŻev (composition). A 16 ans, il retrouve TaneĂŻev au Conservatoire, et entre dans la classe d’Arenski (composition). A l’Ă©poque de la composition de la Sonate n°1 – un genre dans lequel il se montre un nouveau maĂ®tre absolu tant par la concision de l’architecture resserrĂ©e, que l’invention harmonique et mĂ©lodique d’une irrĂ©sistible intensitĂ©-, Scriabine comme ce fut le cas de Schumann auparavant (autre compositeur pianiste) subit une paralysie de la main droite qui le fait basculer dans une profonde dĂ©pression.  Il n’a que 20 ans (1893), mais très vite, une splendide carrière de pianiste virtuose, tenant Ă  la fois de Liszt pour la bravoure Ă©lectrique et spirituelle, et Chopin, pour l’incandescence introspective (tournĂ©e vers l’ivresse, l’extase, toujours la sublimation de l’acte musical) s’affirme peu Ă  peu, comme en tĂ©moigne ses premières tournĂ©es europĂ©ennes (Allemagne, Suisse, Italie : 1895) et aussi ses rĂ©citals Ă  Moscou et Saint-Petersbourg. Sur les traces de Chopin (mais aussi “concurrencĂ©” par Rachmaninov), Scriabine rassemble d’anciennes partitions, en Ă©crit de nouvelles : ce sont les fameux sublimes 24 PrĂ©ludes opus 11 de 1896.
Avec son Concerto pour piano en fa dièse majeur opus 20, Scriabine devient lui-mĂŞme, suscitant la jalousie du corps professoral et aussi ceux qui ardents partisans du folklore russe et usant et abusant de rĂ©fĂ©rences slaves, tels Rimski, ne comprennent pas que Scriabine affecte d’ĂŞtre plus occidental que russe, sans jamais dĂ©velopper une mĂ©lodie russe ou slave dans sa musique.  A 26 ans (1898), le jeune pianiste compositeur devient nĂ©anmoins professeur au Conservatoire de Moscou (piano).

 

 

 

les cimes du romantisme

 

delville prometheeHabitĂ© par la forme pure et le langage d’une musique surtout spirituelle, elle-mĂŞme porteuse d’un idĂ©al philosophique oĂą le crĂ©ateur dĂ©miurge rend audible l’harmonie cosmique, Scriabine s’intĂ©resse en 1900 Ă  l’Ă©criture symphonique. Sa Symphonie n°1 puis n°2 (1901) marque l’ampleur d’une pensĂ©e musicale inĂ©dite ; Scriabine se passionne alors pour Nietzsche. Il a toujours Ă©tĂ© un lecteur et un poète assidu (ses Carnets tenus sa vie durant offrent aujourd’hui une idĂ©e exacte et prĂ©cise de sa pensĂ©e : ils tĂ©moignent dès le dĂ©but d’un goĂ»t affĂ»tĂ© pour l’Ă©criture et la quĂŞte de correspondances littĂ©raires et musicale).

L’annĂ©e 1903 qui est celle de ses 31 ans marque une rupture : il dĂ©missionne du Conservatoire, pour ne s’exercer qu’Ă  la composition. En outre il rencontre une nouvelle Ă©lève Tatiana de SchlĹ“zer, qui sera sa seconde Ă©pouse, la compagne qui le comprend Ă  la perfection… certainement mieux que sa première Ă©pouse Vera Ivanovna Isakovitch (Ă©pousĂ©e en 1897 Ă  25 ans!). En 1903, le musicien compose aussi sa Symphonie n°3 opus 43, dite “le divin poème”.

 

 

 

Dernière décennie (1905-1910)

 

scriabine alexandre_scriabineScriabine quitte Vera en 1905 et s’installe avec Tatiana Ă  Bagliosco. Dès lors, pendant les 10 dernières annĂ©es de sa vie (son dĂ©cès survient  le 14 avril 1915), Scriabine approfondit encore son travail sur la forme et le sens de l’art musical : chef d’oeuvre promĂ©thĂ©en et lisztĂ©en (- PromĂ©thĂ©e inspirera un prochain sommet orchestral en 1911…-), le Poème de l’extase opus 54, contemporain de la Sonate n°5 opus 53, date de 1907.  L’Ĺ“uvre oscille constamment entre poison et enchantement, ivresse, extase, danse et transe… De près de 25 mn (selon les versions), c’est dĂ©finitivement sa 4ème Symphonie et le prolongement de ses recherches dĂ©jĂ  inouĂŻes dans le genre symphonique : une synthèse d’un flamboiement sonore qui exige couleurs, transparence, prĂ©cision arachnĂ©nenne ; Scriabine comme le jeune Stravinsky (celui tout aussi gĂ©nial qui conçoit L’Oiseau de Feu, et Petrouckha avant l’implosion du Sacre) impose une maestriĂ  d’orchestrateur irrĂ©sistible. Mais au delĂ  du sujet, l’Ă©criture semble porter l’orchestre vers un point de fusion toujours plus Ă©levĂ© : la sublime fanfare cĂ©leste finale tempère le tissu outrageusement sensuel qui s’est dĂ©veloppĂ© auparavant, prĂ©ludant Ă  l’Ă©blouissement conclusif Ă©noncĂ© comme l’aube d’un monde Ă  naĂ®tre En 1908, son Ă©diteur exclusif, le chef d’orchestre hyper dynamique, Serge Koussevitsky lui alloue une rente annuelle contre de nouvelles compositions : l’auteur peut donc vivre de sa principale activitĂ©.
Dès 1909, Moscou et Saint-Petersbourg reconnaissent la valeur du Poème de l’extase. En 1911, Ă  Moscou, il fait crĂ©er son PromĂ©thĂ©e avec un immense succès; plusieurs tournĂ©es en Allemagne, Hollande (1912) et aussi Ă  Londres (1913) couronnent le gĂ©nie de Scriabine comme pianiste et compositeur (les Sonates n°8, 9 et 10 datent de la mĂŞme annĂ©e 1913). Vers la flamme, poème opus 72 est l’aboutissement de toute la carrière.
Marqué par la pensée du musicien et philosophe soufi Inayat Khan, Scriabine quelques temps avant de mourir, songeait à construire un temple en Inde à Madras pour la création de sa nouvelle partition Mystère (dans le parc de la Société de Théosophie). La partition est son testament et demeure inachevée à ce jour.

MalgrĂ© son caractère subliminale et hautement intellectuelle, d’une virtuositĂ© cependant essentielle (car millimĂ©trĂ©e selon un schĂ©ma de dĂ©veloppement souvent concis et synthĂ©tique : mĂŞme dans ses Symphonies, le compositeur n’aime pas s’Ă©tendre), l’Ă©criture d’Alexandre Scriabine sĂ©duit toujours par son originalitĂ© harmonique et surtout sa profonde sensualitĂ©. De l’ivresse Ă  l’extase et aux vertiges conscients, toujours parfaitement calibrĂ©s, chaque partition de Scriabine relève d’une transfiguration: l’indice d’une quĂŞte coĂ»te que coĂ»te prĂ©servĂ©e, menant de la danse Ă  la transe.
Jamais dogmatique ni dĂ©monstrative, l’Ă©criture de Scriabine sait devenir pure poĂ©sie a contrario de l’ambition spirituelle qui la soustend. Les titres de ses Ĺ“uvres majeures (Le divin poème, le Poème de l’extase, vers la flamme, PromĂ©thĂ©e…) disent assez l’absolue exigence de celui qui vĂ©cut la musique tel le couronnement des disciplines spirituelles.

 

 

Illustrations : Portraits de Scriabine (1872-1915) ; Prométhée de Jean Delville (DR)

 

CD. Ivan Ilic, piano. The Transcendentalist (Scriabine, Cage, Wollschleger, Feldman)

Ilic-ivan-the-transcendentalist-piano-cd-heresy-clic-classiquenewsCD. Ivan Ilic, piano. The Transcendentalist (Scriabine, Cage, Wollschleger, Feldman). Piano cosmique, piano intellectuel, clavier dĂ©fricheur d’autres mondes… en quĂŞte d’invisible, l’excellent pianiste Ivan Ilic ne cède pas Ă  la facilitĂ© (il l’avait dĂ©montrĂ© dans un album prĂ©cĂ©dent dĂ©diĂ© Ă  Godowski, dĂ©fi mĂ©ritoire idĂ©alement accompli Ă  la main gauche -presque un comble pour un pianiste qui a la pleine maĂ®trise de ses deux mains agiles). Revoici notre interprète voyageur au diapason des univers Ă  la fois grandioses, visionnaires, surtout, intimistes de Scriabine, Cage, Feldman… ou le moins connu du quatuor, Scott Wollschleger,  dont il sait pour chacun ciseler l’intense et volubile nĂ©cessitĂ© intĂ©rieure, caractĂ©riser l’activitĂ© de la pensĂ©e autant que la virtuositĂ© du jeu digital.
La rĂ©fĂ©rence esthĂ©tique des photos de couverture et du livret renvoie Ă  un cĂ©lèbre tableau surrĂ©aliste de Dali, adepte du discours superphĂ©tatoire et lui aussi tant dĂ©lirant que … transcendant. L’art ne dĂ©crit pas: il suggère. Cette règle s’applique Ă©videmment au programme superlatif dont il est question. Or rien d’artificiel ici dans un choix d’abord souverain sur le plan des Ĺ“uvres mises en perspective. La pertinence d’un rĂ©cital de piano, outre le style et la sensibilitĂ© du toucher, rĂ©side premièrement dans l’articulation du programme ; Ivan Ilic aborde de fait le mythe mĂŞme du piano : au-delĂ  des dĂ©fis techniciens, le jeu du pianiste fait entendre et rĂ©sonner concrètement les vibrations sublimes qui dans le dĂ©roulement de l’Ĺ“uvre abolissent temps et espace. Un temps romantique par essence qui se perd en perspectives Ă  l’infini et se rĂ©tablissent comme le miroir intĂ©rieur des auteurs invitĂ©s, comme de l’interprètes qui en est l’instigateur.
C’est donc un hommage Ă  l’instrument de Liszt et de Wagner, Schubert et Beethoven, sans omettre Debussy et Ravel qui de facto font oublier les seuls Ă©lĂ©ments de la performance digitale (rapiditĂ©, agilitĂ©, contrĂ´le…) pour atteindre Ă  cette conscience musicale d’oĂą coule et se dĂ©ploie une … pensĂ©e en action.

Au-delĂ  des sons

Piano mystique et irrĂ©sistible d’Ivan Ilic

 

Piano pudique et mystique d'Ivan IlicDerrière le jeu acrobate et la rĂ©alitĂ© matĂ©rielle du clavier, la pure Ă©manation de mondes inconnus, brossĂ©s comme des visions Ă  la fois introspectives et contemplatives se profilent ; des questionnement intimes qui font de la musique, l’Ă©manation d’humanismes critiques Ă  l’Ĺ“uvre, s’invitent : tel est le dĂ©fi de ce disque très personnel qui implique et rĂ©vèle derechef la grande sensibilitĂ© du pianiste Ivan Ilic, son exigence artistique comme sa fougue et son questionnement interprĂ©tatif. Lire la suite de notre critique

CD. Ivan Ilic, piano. The Transcendentalist (Scriabine, Cage, Wollschleger, Feldman)

Ilic-ivan-the-transcendentalist-piano-cd-heresy-clic-classiquenewsCD. Ivan Ilic, piano. The Transcendentalist (Scriabine, Cage, Wollschleger, Feldman). Piano cosmique, piano intellectuel, clavier dĂ©fricheur d’autres mondes… en quĂŞte d’invisible, l’excellent pianiste Ivan Ilic ne cède pas Ă  la facilitĂ© (il l’avait dĂ©montrĂ© dans un album prĂ©cĂ©dent dĂ©diĂ© Ă  Godowski, dĂ©fi mĂ©ritoire idĂ©alement accompli Ă  la main gauche -presque un comble pour un pianiste qui a la pleine maĂ®trise de ses deux mains agiles). Revoici notre interprète voyageur au diapason des univers Ă  la fois grandioses, visionnaires, surtout, intimistes de Scriabine, Cage, Feldman… ou le moins connu du quatuor, Scott Wollschleger,  dont il sait pour chacun ciseler l’intense et volubile nĂ©cessitĂ© intĂ©rieure, caractĂ©riser l’activitĂ© de la pensĂ©e autant que la virtuositĂ© du jeu digital.
La rĂ©fĂ©rence esthĂ©tique des photos de couverture et du livret renvoie Ă  un cĂ©lèbre tableau surrĂ©aliste de Dali, adepte du discours superphĂ©tatoire et lui aussi tant dĂ©lirant que … transcendant. L’art ne dĂ©crit pas: il suggère. Cette règle s’applique Ă©videmment au programme superlatif dont il est question. Or rien d’artificiel ici dans un choix d’abord souverain sur le plan des Ĺ“uvres mises en perspective. La pertinence d’un rĂ©cital de piano, outre le style et la sensibilitĂ© du toucher, rĂ©side premièrement dans l’articulation du programme ; Ivan Ilic aborde de fait le mythe mĂŞme du piano : au-delĂ  des dĂ©fis techniciens, le jeu du pianiste fait entendre et rĂ©sonner concrètement les vibrations sublimes qui dans le dĂ©roulement de l’Ĺ“uvre abolissent temps et espace. Un temps romantique par essence qui se perd en perspectives Ă  l’infini et se rĂ©tablissent comme le miroir intĂ©rieur des auteurs invitĂ©s, comme de l’interprètes qui en est l’instigateur.
C’est donc un hommage Ă  l’instrument de Liszt et de Wagner, Schubert et Beethoven, sans omettre Debussy et Ravel qui de facto font oublier les seuls Ă©lĂ©ments de la performance digitale (rapiditĂ©, agilitĂ©, contrĂ´le…) pour atteindre Ă  cette conscience musicale d’oĂą coule et se dĂ©ploie une … pensĂ©e en action.

Au-delĂ  des sons

Piano mystique et irrĂ©sistible d’Ivan Ilic

 

Piano pudique et mystique d'Ivan IlicDerrière le jeu acrobate et la rĂ©alitĂ© matĂ©rielle du clavier, la pure Ă©manation de mondes inconnus, brossĂ©s comme des visions Ă  la fois introspectives et contemplatives se profilent ; des questionnement intimes qui font de la musique, l’Ă©manation d’humanismes critiques Ă  l’Ĺ“uvre, s’invitent : tel est le dĂ©fi de ce disque très personnel qui implique et rĂ©vèle derechef la grande sensibilitĂ© du pianiste Ivan Ilic, son exigence artistique comme sa fougue et son questionnement interprĂ©tatif.
Pour Ă©tayer son propos pianistique et fonder la cohĂ©rence de ce programme, Ivan Ilic s’inscrit dans les pas du romantique amĂ©ricain Ralph Waldo Emerson, auteur argumentĂ© de The Transcendentalist (1842) : manifeste d’un courant esthĂ©tique opposĂ© aux notions de rationalisme et de matĂ©rialisme, proche des pensĂ©es sacrĂ©es orientales. Le pianiste semble heureux de dĂ©voiler l’Ă©vidence de sa dĂ©couverte en proposant donc dans ce rĂ©cital hors normes : le mysticisme de Scriabine, la pensĂ©e bouddhiste de Cage, l’approche hautement intuitive de Feldman aux questionnements hypnotiques, l’offrande synthĂ©tique d’un Wollschleger dont l’Ă©criture synesthĂ©sique paraĂ®t rĂ©capitulative de tous.
La sĂ©rĂ©nitĂ© chantante et liquide, dĂ©jĂ  Ă©thĂ©rĂ©e, mystique du premier Scriabine (PrĂ©lude opus 16), puis sa face plus insouciante et comme libĂ©rĂ©e (PrĂ©lude opus 11) ; les climats suspendus Ă©nigmatiques de Cage (Dream, 1948), Ă©noncĂ©s Ă  l’infini comme des questions sans rĂ©ponses, des broderies ou des arabesques projetĂ©es dansantes dans l’espace (In a Landscape, mĂŞme date, liquide et cyclique) aux rĂ©sonances de gong asiatiques (alors que s’agissant de Feldman, l’idĂ©e de gong basculerait plutĂ´t vers l’annonce funèbre de glas).
Scriabine s’avère le plus inventif, le plus visionnaire et le plus expĂ©rimental, un mentor pour tous, une puissante source d’inspiration : les quatre pièces enchaĂ®nĂ©es suivantes (Guirlandes opus 73, PrĂ©ludes opus 31, 39, 15) semblent dĂ©couler d’un processus radical qui dilate l’espace musical, repousse et abolit les frontières, rendant sensibles et tangibles tous ces mondes invisibles Ă  dĂ©couvrir. Jouant subtilement de la pĂ©dale, soignant les passages aux croisement des tonalitĂ©s et les transitions entre chaque Ă©pisode, Ivan Ilic convainc grâce Ă  une intelligence suggestive rĂ©ellement superlative. C’est un parcours construit comme une quĂŞte continue et sans retour d’oĂą la grande tension sous jacente Ă  chaque formulation : plus rĂ©cente entre toutes les pièces, Music Without Metaphor (2013) du contemporain trentenaire Wollschleger sait recueillir l’hĂ©ritage interrogatif et spirituel de ses prĂ©dĂ©cesseurs en une qualitĂ© d’onirisme pudique, -entre rĂ©sonance et silence, vibrations ciselĂ©es-, qui questionne et … enchante lui aussi. MĂŞme accomplissement pour le dernier tableau, le plus long de tous : Palais de Mari (1986) signĂ© Feldman, oĂą le questionnement interroge la forme mĂŞme, et le silence et la rĂ©sonance ultime ; oĂą le bruit de la mĂ©canique du clavier participe d’une question qui touche l’essence et le sens de la musique comme langage de connaissance et de dĂ©passement. Le jeu puissant, intense confine Ă  l’extĂ©nuation d’une formulation condamnĂ©e Ă  se rĂ©pĂ©ter sans trouver d’Ă©cho libĂ©rateur. A trop chercher, le penseur ne prend-t-il pas le risque de se perdre ? Sa question ne trouve-t-elle pas sa rĂ©ponse en lui-mĂŞme, au terme de cette traversĂ©e magicienne ?

CLIC_macaron_2014Le rĂ©cital est l’un des voyages intĂ©rieurs les mieux aboutis jamais Ă©coutĂ©s. Ce qui frappe le plus c’est peut-ĂŞtre moins la maĂ®trise technicienne, – qui le rend dĂ©jĂ  palpitant en un jeu ardent, crĂ©pusculaire, essentiellement Ă©nigmatique-, que l’intelligence prĂ©alable qui a sĂ©lectionnĂ© les diffĂ©rentes pièces choisies : des questionnements dĂ©roulĂ©s, tendus, presque terrifiants Ă  mesure qu’ils restent sans retour, le pianiste concepteur sait aussi libĂ©rer le flux et l’Ă©coute (RĂŞverie opus 49 et Poème languide de Scriabine, aux lueurs empruntant Ă  Liszt et Wagner)… leur parentĂ© exprime une correspondance secrète, des horizons insoupçonnĂ©s, des ivresses partagĂ©es, une claire ambition musicale et humaine qui dĂ©passent la seule et finalement restreinte performance pianistique. Comme un miroir riche en vertiges justes et habitĂ©s, l’interprète offre un modèle d’approfondissement, loin c’est Ă  dire très haut au dessus de la mĂŞlĂ©e nonchalante aux Ă©manations dĂ©monstratives et si vagues. Geste mesurĂ©, sensibilitĂ© affĂ»tĂ©e : Ivan Ilic nous sĂ©duit et nous captive du dĂ©but Ă  la fin de ce formidable programme. L’album The Transcendentalist d’Ivan Ilic est un coup de coeur et CLIC de Classiquenews.

The Transcendentalist. Ivan Ilic, piano. Scriabine, Cage, Wollschleger, Feldman. 1 cd  Heresy. Durée: 1h04. Enregistré en novembre 2013 à Paris. Parution annoncée : le 27 mai 2014.

CD. HJ LIM, piano. Sonates et Valses de Scriabine et Ravel (2012)

HJ_LIM_cd erato ravel scriabineCD. HJ LIM, piano. Sonates et Valses de Scriabine et Ravel (2012). Fougue, vitalitĂ©, profondeur : le piano roi de HJ Lim. Paris, aoĂ»t 2010, elle donnait une intĂ©grale des Sonates de Beethoven, d’une verve et d’un panache dĂ©jĂ  ahurissant (lire notre compte rendu du Beethoven par HJ Lim). La revoici pour Erato après avoir enregistrĂ© cette intĂ©grale Beethoven rayonnante et Ă©nergique Ă  l’Ă©poque chez Emi et l’avoir redonnĂ© en concert en octobre 2012, la toujours jeune pianiste corĂ©enne (moins de 30 ans en 2014), revient en France ce 10 mars 2014 Ă  Paris pour un rĂ©cital Ă©vĂ©nement et sort simultanĂ©ment un nouveau disque dĂ©diĂ© aux valses et Sonates de Ravel et Scriabine, pertinente Ă©vocation de la fougue poĂ©tique du Paris des annĂ©es 1900-1920. (La Valse de Ravel est jouĂ©e en quatre mains devant Diaghilev au printemps 1920). Le feu digital  de HJ Lim est toujours aussi ardent voire audacieusement percussif (bel allant du “très franc” des Valses nobles et sentimentales de 1911), puis toucher liquide et perlĂ© quasi Debussyste, c’est Ă  dire d’une immatĂ©rielle suggestivitĂ©, de la dernière valse ravĂ©lienne (Épilogue), vrai Ă©coute aux univers suspendus et Ă©nigmatiques. L’enchaĂ®nement avec la Sonate n°4 de Scriabine est parfaite : mĂŞme suggestivitĂ© tendue, mystĂ©rieuse d’un mouvement Ă  l’autre, oĂą le pianiste compositeur enfin libĂ©rĂ© de sa charge de professeur au conservatoire de Moscou peut exprimer ici (1903) une fièvre autobiographique surdimensionnĂ©e : du dĂ©miurgique divin dans une très vive sensibilitĂ© humaine (envol tourbillonnant, rhapsodique, lisztĂ©en du Prestissimo volando final)…

Piano envoûtant

CLIC D'OR macaron 200La finesse et la subtilitĂ© de la pianiste très inspirĂ©e se dĂ©voilent ici sans retenue mais avec une pensĂ©e infaillible qui assure au tempĂ©rament en verve, l’unitĂ© organique entre chaque sĂ©quence très caractĂ©risĂ©e (rubato captivant des deux Poèmes de Scriabine). EnchaĂ®ner la Sonate n°5 de Scriabine (un condensĂ© de jaillissement vaporeux) puis la Valse de Ravel montre d’Ă©tonnantes similitudes compositionnelles, une fraternitĂ© d’univers personnels troublants. MĂŞme leur inventivitĂ© classique ou passionnĂ©ment romantique paraĂ®t interchangeable : classicisme de la Sonatine de Ravel, foudroiement des Sonates de Scriabine… mais chiasme rĂ©vĂ©lateur ici, concernant les Valses, les caractères s’inversent : Ravel est bien un visionnaire inclassable et Scriabine, quĂŞteur d’infini, un classique mais si subtil et sensuel facĂ©tieux… La Valse est le point d’orgue d’un rĂ©cital oĂą triomphent le goĂ»t et le tempĂ©rament d’une musicienne de haute voltige : son clavier est vaporeux, vĂ©neneux, d’une transe superlative. C’est peu dire.

Ravel, Scriabine, comme beaucoup ont aimĂ© en peinture affronter dans leur pĂ©riode cubiste, Braque et Picasso : un mĂŞme gĂ©nie Ă  … quatre mains. De tout Ă©vidence ce jeu des confrontations, affinitĂ©s, allusions miroitantes distingue d’abord le toucher funambule, arachnĂ©en de la pianiste corĂ©enne HJ LIM. La syncope fĂ©erique, l’ivresse intĂ©rieure, la cabrure Ă©nigmatique (dĂ©cidĂ©ment le premier des deux Poèmes opus 32 de Scriabine reste notre prĂ©fĂ©rĂ©, plage 16)… Il y a une Ă©vidente parentĂ© de ton, de style, de caractère entre les deux compositeurs : c’est toute la valeur de ce programme magnifiquement conçu, subtilement emportĂ© par une pianiste au talent très original. Dans l’arène des grands du piano, au registre fĂ©minin, les vrais talents sont rares : aux cĂ´tĂ©s des Alice Sara Ott et surtout Yuja Wang chez DG, HJ LIM fait figure de challenger.

Prochain concert de HJ LIM à Paris, le 10 mars 2014 au Théâtre du Palais Royal (Ravel, Chopin, Beethoven). Réservations : 01 42 97 40 00 ou www.theatrepalaisroyal.com

HJ LIM, piano. Sonates et Valses de Scriabine et Ravel. 1 cd Erato. Enregistrement réalisé en avril 2012 à Liverpool.