CRITIQUE CD événement. RAVEL / LYATOSHYNSKY : Quatuors. Quatuor Tchalik (1 cd Alkonost)

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Mettre en dialogue le seul Quatuor de Ravel (né en 1875), – œuvre de jeunesse et déjà marqué par l’empreinte d’un génie franc, immédiat, et ainsi les deux Quatuors n°2 et 3 de l’Ukrainien Lyatoshynsky (né en 1895, donc de 20 ans le cadet de Ravel), relève d’un geste à la fois original et d’une exceptionnelle force expressive, – acte pleinement assumé par la fratrie qui constitue le Quatuor Tchalik. Ce 5è opus, réalisé collégialement affirme la maturité et l’identité du collectif dont la plénitude artistique comme la cohésion expressive n’ont jamais aussi bien sonné. 

 

L’écoute, l’intelligence à quatre façonnent un son aussi ample que profond qui souligne la parenté des deux compositeurs, précisément en affirmant entre autres (et d’un premier sentiment immédiat à l’écoute) leur carrure rythmique ; de Lyatoshynsky, les Tchalik savent exprimer l’impérieuse énergie, mais aussi le chant réaliste qui se fait crépitements comme un cri dans la nuit. Moins platement séduisant qu’expressionniste et « fauve », le Quatuor en fa de Ravel – partition de 1902, du jeune élève de Fauré, gagne une audace harmonique, des accents filigranés, une impérieuse élégance. Toujours très soignée (et avec une identité visuelle et graphique forte), l’édition du cd pose les enjeux d’une confrontation qui profite aux deux compositeurs. Leur parenté se confirme aussi par ce slavisme – trait partagé avec le groupe des Cinq (thème du trio du 2è mouvement  Assez vif et très rythmé, qui rappelle le Quatuor n°1 de Borodine). 

 

Le 5è album du Quatuor Tchalik
confirme un tempérament magistral… 

RAVEL / LYATOSHYNSKY
une filiation profonde et subtile enfin révélée

 

Les Tchalik détaillent et intensifient l’esprit de la danse basque (Scherzo), jusqu’à la transe rythmique du dernier mouvement qui annonce l’apothéose du ballet Daphnis et Chloé. Le charme de l’écriture, la sensibilité qui rayonne en finesse comme en naturel scintillent sous des archets aussi précis et flexibles.

Dans le 3è mouvement « Très lent », la profondeur du violoncelle, l’éclat miroitant du Quatuor fourmillant de nuances, expriment au plus juste l’instabilité émotionnelle, la volubilité des sentiments intimes qui semblent jaillir et s’enlacer amoureusement – texture fine doublée d’une superbe franchise expressive. 

Incisifs et idéalement nuancées, les accents du dernier épisode (Vif et agité) tisse tout autant ce climat lyrique et fantasque de pure rêverie, jamais alangui et d’une vitalité mordante ; l’activité collective fait merveille en vie intérieure et même en panique et urgence primitives. La sonorité et le geste à quatre y sont remarquables. 

Le 2è Quatuor de Boris Lyatoshynsky, créé en 1922, marque une rupture avec les premiers essais ukrainiens dans le genre ; avant lui, Mykola Lysenko, l’un des fondateurs de la musique classique ukrainienne, alors à Leipzig, reste très influencé (trop?) par les modèles germaniques et autrichiens. Pourtant jeune professeur du Conservatoire de Kiev, Lyatoshynsky se distingue nettement ; il affirme un imaginaire personnel et puissant, crépusculaire. L’opus 4 adopte comme Ravel, le principe cyclique en 4 mouvements ; d’ailleurs ce Quatuor n°2 confirme sa parenté avec la couleur ravélienne, elle-même comme dit précédemment, nourrie d’un slavisme à la Borodine. 

Dès l’allegro initial, Lyatoshynsky s’affirme dans une coloration plus inquiète et instable, réalisée comme une divagation funambulique semé d’éclairs plus âpres mais non moins suaves dans la riche texture harmonique. D’ailleurs c’est de loin le mouvement le plus long (plus de 8 mn) et le plus complexe,  développant en fin de séquence une transparence quasi hypnotique étiré dans le murmure ; beau contraste avec l’Intermezzo qui suit, articulé comme une cantilène traditionnelle sobre et lointaine, énoncée dépouillée : entre ampleur et profondeur, ancrée dans la terre comme un chant viscéral.

Plus rythmique et vif, l’Allegro vivace e leggero perce dans le chant des deux violons comme enivrés, délirants… Cependant que l’ultime Allegro densifie la texture, d’une façon organique et tragique que les instrumentistes inscrivent dans une atmosphère à la fois éthérée et purement fantastique. 

Le Quatuor n°3 opus 21 (1928) est l’œuvre d’une maturité supérieure où Lyatoshynsky assume une filiation avec la Suite lyrique de Berg dont il emprunte et le titre « Suite », et le découpage en une série d’épisodes, ici 5,  courts et fortement contrastés. L’écriture expressionniste, mais aussi redevable à la mystique âpre d’un Scriabine, exacerbe le profil tranché, vif d’un caractère globalement tendu, inquiet voire angoissé.  

Direct et halluciné, le somptueux Prélude développe tension convulsive, vibration souterraine plus agitée, écriture pulsionnelle et séquentielle qui semblent en miroir, attester des sombres éclats de la fin des années 1920. Climat éperdu, tragique, éperdu ; là aussi crépusculaire et funambulique… où des accents qui s’éteignent sont entrecoupés des lambeaux d’un chant lointain et déchiré, expression d’un dénuement dépressif (Nocturne) avant un regain de vivacité qui marque le cheminement affirmé et tout autant désillusionné du Scherzo (plage 11)… L’Intermezzo (12) qui suit engage, âpre et définitif, plus de force encore dans une séquence délirante, tout aussi agitée et d’une ivresse nouvelle, traversée d’images saturées, répétées, obsessionnelles, hallucinées… vrai miroir sonore d’une panique viscérale. 

Les mondes aussi inquiets que suractifs de Lyatoshynsky indiquent clairement la force d’un tempérament musical dense et profond qui devait être anéanti net par l’avènement du stalinisme, oblitération brutale qui décida la destruction de tout modernisme musical en Russie comme en Ukraine. Saluons le discernement lumineux comme l’engagement superlatif des Tchalik ; ils nous offrent cette somptueuse découverte musicale. Un pavé dans la mare pour tous ceux qui s’obstine à démontrer (mais en vain) qu’il n’existe pas de culture ukrainienne. Le démenti réalisé ici par le Quatuor Tchalik en est le plus vibrant argument. Somptueux et captivant. 

 

 

Photo Quatuor Tchalik © Alex Kostromin

 

 

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CRITIQUE CD, événement. RAVEL / LYATOSHYNSKY : Quatuors. Quatuor Tchalik – enregistrement réalisé à la Seine Musicale en nov et déc 2023 – 1 cd Alkonost – CLIC de CLASSIQUENEWS printemps 2024

MAURICE RAVEL (1875-1937)
Quatuor à cordes en fa majeur (1903)

BORIS LYATOSHYNSKY (1895-1968)
Quatuor à cordes nº 2, op. 4 en la majeur (1922)
Quatuor à cordes nº 3, op. 21 « Suite » (1928)

Louise Tchalik – violon   
Gabriel Tchalik – violon   
Sarah Tchalik – alto  
Marc Tchalik – cello / violoncelle

 

PLUS D’INFOS sur le site du label fondé par les Tchalik ALKONOST : https://alkonostclassic.com/shop-2/quatuor-tchalik/ravel-lyatoshynsky/

LIRE aussi notre critique du CD précédent (4è) du Quatuor Tchalik, dédié à Boris Tischenko, totu aussi original et superbement réalisé – CLIC de CLASSIQUENEWS de 2023 : 

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