COMPTE-RENDU, critique, opéra. PISE, le 13 oct 2019. Alessandro MELANI : L’empio punito. Orchestre Auser Musici, Carlo Ipata.

alessandro-MELANI-opera-critique-opera-classiquenews-opera-concert-critique-portrait_young_gentleman_hiCOMPTE-RENDU, critique, opéra. PISE, le 13 oct 2019. Alessandro MELANI : L’empio punito. Orchestre Auser Musici, Carlo Ipata. Pour l’ouverture de la saison du Teatro Verdi de Pise, son directeur artistique Stefano Vizioli a eu l’excellente idée de recréer un chef d’œuvre de l’opéra romain, premier don Juan lyrique, représenté il y a 350 ans au palais Colonna, devant la reine Christine de Suède. Une partition extraordinaire, défendue par un casting, une mise en scène et une direction musicale sans faille. Si cet Impie puni est une rareté, l’œuvre n’est pas totalement inconnue, Christophe Rousset l’ayant donnée à Leipzig, à Montpellier et à Beaune en 2004. L’opéra, un pur chef d’œuvre, connaît en outre une incroyable résurrection : juste avant la production pisane, une autre production fut donnée à Rome par Alessandro Quarta, et l’œuvre est annoncée l’année prochaine au Festival d’Innsbruck. Les versions de Rousset et Quarta furent honteusement amputées, les quatre heures de la version intégrale ramenées à un peu plus de deux heures de musique.

 

 

RĂ©ussite magistrale au Teatro Verdi de Pise

Le premier Don Giovanni : un chef d’oeuvre romain

 

 

Si à Pise les coupures ne sont pas absentes, la version dirigée par Carlo Ipata, auteur de l’édition de la partition, est plus respectueuse, avec ses 3h15 de musique, et fidèle aux tessitures originales (chez Quarta, le rôle aigu d’Acrimante fut confié à un baryton !). La source littéraire étant la même (le Burlador de Sevilla de Tirso de Molina), la confrontation avec le chef-d’œuvre de Mozart est tentante : Don Giovanni, Leporello et Donna Elvira ont ainsi les traits d’Acrimante, Bibi et Atamira, tandis que le Commandeur, Donna Anna et Don Ottavio ont pour nom Tidemo, Ipomene et Cloridoro. L’action se situe en Macédoine, à la cour du Roi Atrace, dont la sœur Ipomene chante son amour pour Coridoro. Atamira, fille du roi de Corinthe, est à la recherche de son époux volage, Acrimante, qui apparaît, rescapé d’un naufrage, accompagné par son valet Bibi, mais qui très vite jette son dévolu sur Ipomene, tandis que Bibi courtise la vieille nourrice Delfa. Une série de quiproquos sème le trouble sur les couples qui se défont, suscitant la jalousie de Cloridoro et la condamnation à mort d’Acrimante par le roi de Macédoine. Mais Atamira, toujours amoureuse, feint de lui administrer un poison, en réalité un somnifère, le laissant libre de continuer à séduire Ipomene. Entretemps, son précepteur Tidemo provoque Atrace en duel et est tué : comme chez Mozart, sa statue sera convoquée à un souper, entrainant Acrimante dans les enfers ; les couples se reforment et tous chantent la punition de « celui qui le ciel offense ».
Il faut tout d’abord souligner la qualité exceptionnelle du livret de Filippo Acciaiuoli, l’un des meilleurs du XVIIe siècle, tour à tour tragique, comique, burlesque, truffé de formules sentencieuses et de métaphores audacieuses, de jeux de mots truculents : c’est un déchirement que d’y retrancher le moindre vers. La musique y est constamment inventive, d’une grande variété, pathétique (les airs d’Atamira notamment, « Vaghe frondi », « Piangete, occhi piangete », ou le lamento d’Atrace, « Conducetemi a morte »), incisive et véhémente (« Fu troppo acuto dardo » d’Atrace, et surtout « Crudo amor, nume tiranno » d’Acrimante, au rythme incroyable), culminant dans le sublime duo entre Acrimante et Atamira, « Se d’amor la cruda sfinge », sommet de toute la partition, à faire fondre les pierres. Les duos comiques sont également légion, marqués cependant par une grande variété de registres, notamment pathétiques (« Non più strali, non più dardi », « Addio, Delfa »), tandis que Melani use aussi du style madrigalesque dans le superbe duo des bergères au premier acte. Mais l’espace nous manque pour décrire les mille beautés de ce chef-d’œuvre.
Sur scène, Jacopo Spirei a opté pour une lecture à la fois littérale et poétique, un décor minimaliste mais respectueux de la lettre, d’une grande efficacité dramatique. On y voit des silhouettes de chevaux se détachant sur des panneaux verts, presque fluorescents, un éventail géant richement historié figurant le palais d’Ipomene, des vagues tour à tour bleues et rouges, un bateau digne d’une gravure renaissante : décor à la fois cartoonesque et stylisé du plus bel effet.
Pour défendre cette partition exigeante, la distribution réunie au Teatro Verdi constitue un (quasi) sans faute. Dans le rôle éprouvant d’Acrimante (tenu à l’époque par le célèbre espion castrat Atto Melani, frère du compositeur) Raffaele Pe impressionne par un timbre très sonore, magnifiquement projeté, une diction impeccable et une aisance scénique toujours captivante. Ce sont ces mêmes qualités que l’on retrouve chez Alberto Allegrezza, irrésistible Delfa que nous avions découvert émerveillé à Innsbruck cet été dans la Dori de Cesti. Il crève littéralement l’écran et allie à une aisance vocale stupéfiante des qualités d’acteur digne d’un Dominique Visse des grands jours. Bibi est quant à lui très bien défendu par le baryton Giorgio Celenza, vêtu d’un costume à la Toulouse-Lautrec : la voix est bien charpentée, même si on aurait pu attendre une prestation plus débridée pour ce rôle à l’époque interprété par un nain. Les deux principaux rôles féminins sont admirablement tenus par Roberta Invernizzi (Ipomene), dont chaque intervention est un concentré de déclamation pathétique, un modèle de chant qui incarne le verbe en magnifiant les affects dont il est porteur, et par Raffaella Milanesi, inoubliable Atamira, parfois légèrement en retrait dans le registre medium, mais dont les interventions sont toujours d’une grande intensité.

Les autres interprètes sont de jeunes chanteurs issus de l’« Accademia barocca » : l’excellent sopraniste Federico Fiorio dans le rôle de Cloridoro, voix pure et délicate, d’une grande homogénéité, est une véritable révélation ; remarquable également la prestation de la jeune basse Piersilvio De Santis, dans plusieurs rôles, dont celui du démon : sa frêle silhouette contraste avec un timbre caverneux, magnifié par un jeu d’acteur toujours efficace. Légère déception pour l’Atrace de Lorenzo Barbieri, si la voix est là, généreuse, ample, elle pèche parfois par une certaine instabilité, mais nous gratifie aussi de très beaux moments (notamment dans son beau lamento du I, « Conducetemi a morte »). Les autres rôles, l’Auretta et la Proserpina affirmées de Benedetta Gaggioli, le Corimbo juvénile de Shaked Evron, et le Tidemo volontaire de Carlos Negrin Lopez, se défendent avec les honneurs.
Dans la fosse, Carlo Ipata à la tête de sa phalange des Auser Musici, institue un dialogue fécond avec la scène, et souligne avec une grande intelligence ce que l’accompagnement musical – toujours lacunaire dans les partitions manuscrites du Seicento – a de profondément théâtral. Sa réalisation est exemplaire et on lui doit beaucoup dans la révélation enfin idoine de cette exceptionnelle perle irrégulière du baroque romain.

 

 

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Compte-rendu. Pise, Teatro Verdi, Melani, L’empio punito, 13 et 14 octobre 2019. Raffaele Pe (Acrimante), Raffaella Milanesi (Atamira), Roberta Invernizzi (Ipomene), Giorgio Celenza (Bibi), Alberto Allegrezza (Delfa), Lorenzo Barbieri (Atrace), Federico Fioro (Cloridoro), Bendetta Gaggioli (Proserpina, Auretta), Piersilvio De Santis (Niceste, Demonio, Capitano della nave), Shaked Evron (Corimbo), Carlos Negrin Lopez (Tidemo), Jacopo Spirei (Mise en scène), Mauro Tinti (Décors et costumes), Fiammetta Baldisserri (Lumières), Orchestre Auser Musici, Carlo Ipata (direction).

OPERA FUOCO : la Compagnie lyrique de David Stern, de Paris Ă  ShanghaĂŻ (2016)

opera-fuoco-logo-2015OPERA FUOCO, grand reportage vidĂ©o. Orchestre, troupe de chanteurs et aussi laboratoire lyrique oĂą les jeunes talents apprennent le mĂ©tier… OPERA FUOCO, crĂ©Ă© par le chef d’orchestre DAVID STERN, est un collectif conçu pour le chanteur et l’opĂ©ra, toutes les formes d’opĂ©ra. Comment fonctionne l’Atelier lyrique d’Opera Fuoco ? Quels sont les objectifs et les enjeux, dĂ©fendus depuis la crĂ©ation de l’ensemble par son fondateur, le chef David Stern ?… Opera Fuoco, de Paris Ă  ShanghaĂŻ. GRAND REPORTAGE VIDEO par le studio CLASSIQUENEWS.COM (RĂ©alisateur : Philippe Alexandre PHAM)

Compte rendu, opĂ©ra. Shanghai, Shanghai Symphony Hall, le 18 dĂ©cembre 2015. Haendel : Alcina. Opera Fuoco. David Stern, direction. Raffaella Milanesi (Alcina), Jeunes chanteurs de l’Atelier Lyrique d’Opera Fuoco.

STERN-david-maestro-chef-orchestre-gallery_03HD_DAVID_STERN-582-594-UNE-HOMEDavid Stern Ă  Shanghai. En dĂ©cembre 2015, la prĂ©sence du fils d’Isaac Stern, le chef David Stern dans la mĂ©gapole chinoise (23 millions de citadins, la concentration urbaine la plus importante au monde) relève d’une aventure romanesque qui prend l’ampleur d’une lĂ©gende telle qu’on les aime. Les amateurs, mĂ©lomanes avisĂ©s ou connaisseurs voire historiens de la musique savent combien la tournĂ©e du père, Isaac Stern, en Chine, en 1979, passant ainsi significativement Ă  Shanghai, -immortalisĂ©e par un cĂ©lèbre documentaire intitulĂ© “De Mao Ă  Mozart” (Ă©ditĂ© en 1980), a profondĂ©ment marquĂ© l’histoire de la musique occidentale dans l’Empire du milieu : c’est mĂŞme Ă  partir de cet Ă©vĂ©nement choc, – rare et exceptionnelle rencontre culturelle entre deux mondes distincts, qu’est nĂ©e l’aventure de la musique occidentale en Chine. A la lueur de ce prĂ©cĂ©dent, on estimera aisĂ©ment la mesure de la dĂ©jĂ  2ème Ă©dition du Festival Baroque Ă  Shanghai, en dĂ©cembre 2015, Ă©vĂ©nement portĂ© et pilotĂ© par David Stern (qui en est le directeur artistique) en collaboration Ă©troite avec l’Orchestre Symphonique de Shanghai (SSO). Il estv vrai que la programmation 2015 comprenait outre les rvs avec Opera Fuoco, un programme oĂą les musiciens de l’orchestre shanghaiais jouaient avec leurs confrères europĂ©ens dans un programme redoutable (Telemann, Haendel) sous la direction de maestro Stern.

 

 

 

Opera Fuoco et David Stern Ă  Shanghai

 

 

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Comme hier, Isaac ouvrait une nouvelle perspective en faisant jouer Mozart et Brahms aux jeunes violonistes chinois, Ă©lèves du Conservatoire de musique de Shanghai (l’institution participe aussi Ă  la rĂ©ussite du festival baroque en 2015), David en continuateur inspirĂ© et dĂ©fricheur, plus de 35 ans après, poursuit l’aventure paternelle en terre asiatique, mais la renouvelle et sait stimuler la curiositĂ© des chinois pour Haendel et Telemann, sans omettre Bach et ses fils (pour ne citer que les compositeurs mis Ă  l’honneur en 2015). Pour Alcina, se sont les Ă©lèves de ce mĂŞme Conservatoire qui ont assurĂ© la tenue des parties chorales le 18 dĂ©cembre dernier, lors du concert officiel de l’opĂ©ra de Haendel ainsi donnĂ© dans l’impressionnant Concert Hall du SSO (Shanghai Symphony Orchestra : un Ă©crin acoustiquement fabuleux). L’Ă©popĂ©e gagne donc une cohĂ©rence inĂ©dite et surprenante, du père au fils, chacun apportant dans ce rapprochement des peuples et des cultures, tout un continent musical non pas dans l’esprit d’une redite mais dans celui d’un complĂ©ment, dans la quĂŞte d’un accomplissement. Un nouveau jalon sera atteint cet Ă©tĂ© (aoĂ»t 2016) avec le lancement du Concours international de violon Ă  Shanghai qui portera le nom du pionnier dĂ©sormais cĂ©lĂ©brĂ© : Isaac Stern.

Au demeurant, l’activitĂ© de David Stern Ă  Shanghai, prend aussi une dimension spĂ©cifique car en liaison avec la crĂ©ation de sa propre compagnie d’opĂ©ra, Opera Fuoco, il s’agit d’accomplir tout un cheminement artistique et donc pĂ©dagogique vĂ©cu avec le noyau de jeunes chanteurs qui constitue les tempĂ©raments les plus prometteurs de l’Atelier Lyrique de la Compagnie : des jeunes interprètes auxquels le maestro, gĂ©nĂ©reux et toujours disponible, veut apporter les clĂ©s de leur futur mĂ©tier : travailler le texte, l’articuler, l’incarner ; comprendre les enjeux dramatiques, Ă©couter les autres, trouver sa place dans une Ă©quipe et Ă  l’autre bout du monde, gĂ©rer stress, fatigue (dĂ©calage horaire), tension, concentration… Avec les annĂ©es, parce qu’aussi l’accompagnement et l’aide aux jeunes se rĂ©alisent sur plusieurs annĂ©es, des liens se sont tissĂ©s ; un esprit de troupe et de famille s’est renforcĂ© ; tout cela concourt Ă  la rĂ©ussite d’une aventure lyrique unique au monde. Le dĂ©passement de soi, le partage, et le plaisir dans la discipline font le miracle de ce qui s’est produit Ă  Shanghai en dĂ©cembre dernier. Opera Fuoco rĂ©invente l’idĂ©e d’une Ă©quipe d’opĂ©ra : Ă  la fois laboratoire, pĂ©pinière, fabrique vocale…. C’est un collectif qui depuis quelques annĂ©es a acquis une identitĂ© renforcĂ©e grâce Ă  la conjonction des talents complĂ©mentaires et distincts (la compagnie, aujourd’hui productrice de spectacles ; l’orchestre sur instruments anciens ; la troupe de jeune chanteurs d’un niveau plus que prometteur…) que le chef a su marier, et qui assurent la rĂ©ussite de chaque production.

 
 

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alcina-stern-shanghai-raffaella-milanesiALCINA A SHANGHAI. EmblĂ©matique Ă  tous Ă©gards, la production de cette Alcina de rĂŞve, prĂ©sentĂ©e sur le plateau du Shanghai Symphony Hall, ce 18 dĂ©cembre 2015 indique le chemin parcouru et le niveau d’exigence de la troupe ; un niveau exemplaire car ici a contrario d’autres expĂ©riences de transmission et de savoir partagĂ©, il s’agit de nouer un mode de travail sur le long terme ; la notion de talent soudain n’existe pas ; c’est une vue (dangereuse) du marketing outrancier. Rien ne remplace l’Ĺ“uvre du temps ; les acquis façonnĂ©s pas Ă  pas ; la lente mais sĂ»re maturation d’un jeune tempĂ©rament… David Stern l’a bien compris ; lui qui avec un instinct exceptionnel et toujours sĂ»r, sait choisir chaque voix pour son rĂ´le idĂ©al et au bon moment : cette acuitĂ© et ce discernement artistique fondent aussi les vertus de sa dĂ©marche. Autour du chef se retrouvent de jeunes tempĂ©raments qui ont pris l’habitude de jouer et de chanter ensemble. L’esprit de complicitĂ© prĂ©vaut chez Opera Fuoco ; une Ă©mulation fraternelle cultivĂ©e par la bienveillance et la confiance, qui profite aussi de la proximitĂ© de professionnels aguerris, …. des pointures vocales Ă  la prĂ©sence charismatique : c’est Ă©videmment le cas de la soprano italienne Raffaella Milanesi : ardente et subtile Alcina dont elle exprime les moindres tiraillements intĂ©rieurs, surtout le parcours psychologique, de la magicienne triomphante Ă  l’amoureuse dĂ©truite, abandonnĂ©e (par Roger/Ruggiero), basculant finalement dans l’amertume haineuse et destructrice. C’est peu dire que Raffaella Milanesi marque le rĂ´le ; funambule, fĂ©line, habitĂ©e voire possĂ©dĂ©e par le rĂ´le, la jeune diva s’empare du caractère, le dĂ©cortique au millimètre, l’analyse, rĂ©vĂ©lant le gĂ©nie psychologique de Haendel ; continument en contrĂ´le et d’une concentration optimale (il en faut pour enchaĂ®ner ses deux airs monstrueux au II), elle se taille une voie royale par une prise de rĂ´le Ă©blouissante, de justesse comme d’intensitĂ©. On a guère vĂ©cu une telle dĂ©charge directe et juste, sauf prĂ©cĂ©demment avec la regrettĂ©e Lorraine Hunt (autre

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haendĂ©lienne de premier plan). C’est une performance ponctuĂ©e de moments de grâce absolue, en Ă©troite symbiose avec le geste du chef et la finesse de l’orchestre : un modèle de concentration et de chant projetĂ©, nuancĂ© et souple pour les jeunes qui l’entourent ; le duo amoureux (style je t’aime moi non plus) qu’elle compose alors avec le Ruggiero juvĂ©nil de la jeune et suave Lea Desandre (photo ci dessus avec Alexandre Artemenko) atteint un sommet de sensualitĂ© envoĂ»tante (Ă  quand son Ariodante, prolongement naturel et complĂ©mentaire de sa formidable prise de rĂ´le Ă  Shanghai ?) ; de toute Ă©vidence, les deux forment un couple oĂą la grâce le dispute Ă  la vĂ©ritĂ©. Timbre de miel, voix Ă  la fois fine et puissante, la jeune mezzo subjugue car comme ses partenaires, l’interprète apporte sur scène, une personnalitĂ© dotĂ©e de profondeur (la marque de la troupe Opera Fuoco ?) ; c’est pour chacun une histoire, un vĂ©cu, une sensibilitĂ© dont la sobriĂ©tĂ© du geste, l’efficacitĂ© du jeu dĂ©voilent les tensions, la prĂ©cision des intentions, la justesse du style ; tout ce qui enrichit ici la palette expressive de vrais chanteurs-acteurs. On aura rarement dĂ©celĂ© chez de jeunes artistes, l’Ă©mergence d’une telle comprĂ©hension profonde, plurielle, intime des oeuvres. PilotĂ©s par David Stern et son Ă©quipe, chaque interprète sait trouver son pĂ©rimètre expressif qui convient Ă  sa tessiture, sa personnalitĂ©, ses possibilitĂ©s rĂ©elles.

Face Ă  cette tigresse magicienne, Ă  la fois souveraine et mendiante, que ce Roger a de panache et aussi de candeur, accent d’une noble et sincère adolescence. Aucune faute Ă  la distribution : en soeur complice, souvent Ă©merveillĂ©e (par l’amour que lui inspire Bradamante, la première compagne de Roger, dĂ©guisĂ©e en … homme), la Morgane de DaphnĂ© Touchais (partenaire fidèle d’Opera Fuoco depuis des annĂ©es), affirme le rayonnement de son personnage, une âme solaire contrastant Ă©videmment avec la tĂ©nĂ©breuse Alcina. MĂŞme solide assurance pour AngĂ©lique Noldus, familière du rĂ´le travesti de Bradamante.

 
 


 
 

alcina-oronte-sahy-ratia-tenor-classiquenews-shanghai-classiquenews-copyright-philippe-alexandre-pham-shanghai-david-stern-582JEUNES TEMPERAMENTS DRAMATIQUES. Saluons parmi les plus jeunes solistes de l’Atelier Lyrique, trois autres tempĂ©raments qui sont aussi de superbes voix, pas seulement caractĂ©risĂ©es mais dĂ©jĂ  polies et assurĂ©es, des sensibilitĂ©s vives au relief dramatique captivant : le tĂ©nor Sahy Ratianarinaivo (Oronte, photo ci contre), juvĂ©nilitĂ©, flexibilitĂ© au bel canto irrĂ©sistible (son “momento di contento” est projetĂ© / formulĂ© avec une fraĂ®cheur et une innocence dĂ©lectable ; c’est un belcantiste nĂ© qui devrait demain chanter Bellini…) ; l’Oberto très abouti de la jeune Natalie Perez dont le dernier air, exprime toute l’horreur que lui inspire la magicienne qui a tombĂ© le masque : superbe progression vocale dans l’horreur et la blessure intime ; enfin le baryton Alexandre Artemenko (photo ci dessous) qui assure une sincĂ©ritĂ© bouleversante dans son seul air de Melisso : mĂŞme si l’articulation de l’italien est encore perfectible, la sincĂ©ritĂ© et la sobriĂ©tĂ© de l’intention, la noble virilitĂ© du timbre montrent combien le jeune acteur a saisi l’enjeu du personnage au moment oĂą il chante… encore un accomplissement Ă  mettre au bĂ©nĂ©fice du geste Opera Fuoco. Outre la volontĂ© de les aider Ă  prendre conscience de toutes les composantes du mĂ©tier, l’Ă©quipe offre surtout aux jeunes chanteurs une ambiance idĂ©ale pour accomplir leur tempĂ©rament, approfondir alcina-melisso-alexandre-ARTEMENKO-review-critique-alcina-shanghai-classiquenews-decembre-2015-copyright-classiquenewsleur caractère ; d’autant que sans mise en scène (est ce vraiment utile ici ?), chacun doit nĂ©cessairement se dĂ©passer pour exprimer par un jeu dramatique mesurĂ© et un chant d’autant mieux exposĂ©, la vĂ©ritĂ© de leur personnage. Il n’est pas de formation aussi dĂ©cisive pour le jeune chanteur que celle offerte par Opera Fuoco. PrĂ©alable Ă  cette Alcina chinoise, les jeunes ont peu suivre au cours des mois prĂ©cĂ©dents, plusieurs masterclasses oĂą Ă  chaque fois, c’est un style et une langue spĂ©cifique qu’il a fallu comprendre, pratiquer, exprimer, ciseler. Au cĹ“ur du projet d’Opera Fuoco et selon l’objectif de David Stern, c’est surtout le sens et le texte qui impriment la vision globale : “il ne s’agit pas seulement d’avoir une belle voix ; il faut encore savoir ce que l’on dit, ce qui est en jeu, ce que l’on peut exprimer dans chaque situation“, ne cesse de prĂ©ciser le maestro pĂ©dagogue.

 
 
 

La Compagnie lyrique Opera Fuoco réinvente la notion de troupe et de transmission

David Stern et Opera Fuoco : l’Ă©cole de la vĂ©ritĂ©

 
 

PARCOURS PRÉALABLE : Cole Porter, Gluck, Berlioz… Ainsi avant Haendel Ă  Shanghai, chaque jeune chanteur a pu (re)dĂ©couvrir les dĂ©fis du chant amĂ©ricain (Kiss me Kate de Cole Porter) ; le raffinement de la dĂ©clamation française chez Gluck et Berlioz ; Ă  chaque session, un invitĂ© spĂ©cialiste de ce rĂ©pertoire complète les indications et les conseils de David Stern et de Jay Bernfeld, conseiller pĂ©dagogique : Jeff Cohen pour Porter, VĂ©ronique Gens pour la mĂ©lodie et l’opĂ©ra français classique et romantique. Jamais en reste d’une idĂ©e nouvelle, pourvu qu’elle soit formatrice et engage plus encore les jeunes apprentis chanteurs, David Stern a mĂŞme inventĂ© une nouvelle forme de spectacle : le concert-rencontre oĂą il prend la parole, explique tous les enjeux du rĂ©pertoire et des Ĺ“uvres afin que le public mesure l’ampleur du travail effectuĂ© par les Ă©lèves de l’Atelier Lyrique.

 

opera-fuoco-logo-2015DĂ©fenseur du texte au mot près, soucieux de l’histoire, de son explicitation par le geste et le chant, le chef a mĂŞme conçu un nouveau spectacle avec l’Ă©crivain Eric-Emmanuel Schmitt : Ă  partir de la traduction du livret de Da Ponte des Noces de Figaro de Mozart, les deux passeurs ont Ă©laborĂ© un programme oĂą la mise en regard du français inspirĂ© de Beaumarchais et de l’italien mis en musique par Mozart, rĂ©vèle les spĂ©cificitĂ©s de chaque langue : encore une affaire de texte, encore et toujours la question du sens et de sa juste et naturelle formulation. Evidemment les jeunes voix sont mises Ă  contribution : chanter en français et en italien, le dĂ©sir ou l’allusion, sonne diffĂ©remment. Quelle connotation pour quelle intention ? Ici, le chanteur apprend toutes les nuances du jeu de l’acteur. C’est une nouvelle expĂ©rience capitale et enrichissante pour l’interprète. Et la rĂ©alisation d’un idĂ©al pour David Stern : la vĂ©ritĂ©. C’est peut-ĂŞtre cela, au fond, le but ultime du maestro et ce qu’il a construit Ă  travers l’aventure d’Opera Fuoco : l’Ă©cole de la vĂ©ritĂ©. Ce concert du 18 dĂ©cembre Ă  Shanghai restera comme un jalon important de l’histoire d’Opera Fuoco. En plus d’offrir un somptueux tremplin Ă  ses jeunes apprentis, le chef a aussi permis au public chinois, de dĂ©couvrir sur instruments d’Ă©poque, et dĂ©fendu par une distribution idĂ©ale, l’un des sommets de l’opĂ©ra baroque. La nouvelle saison d’Opera Fuoco, portĂ©e par un tel esprit de complicitĂ© et d’accomplissement promet encore bien d’autres surprises et dĂ©couvertes. Fin janvier, voici l’offrande d’une nouvelle session de travail autour de Candide de Bernstein (le 29 janvier 2016, 20h – Fondation Mona Bismark American Center). Puis, avant l’heure (les cĂ©lĂ©brations Telemann 2017), Damon opĂ©ra oubliĂ© de Telemann Ă  Magdebourg en Allemagne (les 12, 13, 18 et 19 mars 2016), – Ă©videmment une nouvelle production (mise en scène) promettant de nouveaux apports tout autant captivant que ceux que nous avons vĂ©cu Ă  Shanghai, en dĂ©cembre 2015, lors du IIè festival de musique Baroque. A suivre.

  

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Compte rendu, opĂ©ra. Shanghai, Shanghai Symphony Hall, le 18 dĂ©cembre 2015. Haendel : Alcina. Opera Fuoco. David Stern, direction. Raffaella Milanesi (Alcina), Jeunes chanteurs de l’Atelier Lyrique d’Opera Fuoco. LIRE aussi notre prĂ©sentation annonce du 2ème festival de musique Baroque Ă  Shanghai : David Stern dirige Alcina de Haendel avec l’orchestre et l’Atelier lyrique d’Opera Fuoco

Approfondir : tous les programmes et productions d’OPERA FUOCO de la saison 2015-2016, sur le site d’OPERA FUOCO.FR

 
Toutes les photos de la production ALCINA par David Stern / Opera Fuoco Shanghai 2015 © CLASSIQUENEWS.COM / Philippe Alexandre PHAM

 
 

CD. Gluck : La Clemenza di Tito (Ehrhardt, 2013)

gluck-clemenza-tito-ehrhardt-werner-arte-del-mundo-dhmCD. Gluck : La Clemenza di Tito (Ehrhardt, 2013). L’ouvrage de Gluck surprend par sa coupe ardente, l’ambition de ses rĂ©citatifs (du vrai théâtre lyrique : toute la première scène d’ouverture est du pur théâtre) et ici, une très fine caractĂ©risation des protagonistes (grâce Ă  des airs qui savent dĂ©velopper l’Ă©nergie psychologique de chaque profil individuel) : Vitellia, Sesto, Titus, Servillia, c’est Ă  dire le  quatuor embrasĂ© des amours Ă©prouvĂ©es, en souffrance dont la couleur spĂ©cifique fait passer du classicisme au prĂ©romantisme… tous dĂ©jĂ  sous sa plume et avant Mozart, impose des tempĂ©raments instrumentalement et vocalement passionnants Ă  suivre du dĂ©but Ă  la fin.

gluck willibald christoph orfeoMaîtrise exceptionnelle du genre seria. 10 ans avant de réformer l’opéra sedia avec son premier Orfeo (Viennois, créé en 1762), Gluck affirme dans cette Clémence de Titus de 1752, une maîtrise époustouflante de la forme lyrique noble : le seria, ses règles strictes, sa dignité morale, sa nécessité vertueuse inspirée des Lumières, sa conception codifiée dans l’expression cathartique des passions humaines exacerbées y trouvent une illustration qui force l’admiration. Le présent album nous gratifie d’une connaissance régénérée de l’art d’un Gluck révélé en génie du drame. Mai pour autant pas, comme chez Mozart (en 1791), de déroulement dramatique resserré, d’airs solistiques moins longs, de souffle théâtral irrésistible comme l’incendie du Capitole dont le divin Wolfgang, à la fin de sa trop courte carrière, fait le premier tableau romantique de l’histoire lyrique au XVIIIème siècle finissant. Pas encore de duos, d’ensembles ou de chœurs agissant cachés en coulisses pour une action simultanée, mais déjà en 1752, une refonte des airs qui certes longs, savent s’immiscer très subtilement dans la trame même de l’action : le parcours émotionnel de chaque protagoniste fusionne avec l’action proprement dite et les arias da capo paraissent étroitement liés et interdépendant des situations scéniques. Tout cela est remarquablement exprimé et compris par Werner Ehrhardrt et son musiciens d’Arte del mondo.

Dans cet enregistrement réalisé en novembre 2013, l’équipe des chanteurs et des instrumentistes réunie par Werner Ehrhardt défend avec conviction et subtilité l’une des partitions méconnues du chevalier Gluck, constellé de pépites lyriques. Un ouvrage qui remontant à 1752 (créé à Naples) et sur le livret de Métastase incarne les valeurs humanistes et éclairées de l’Europe intellectuelle et savante. Et qui sous la plume du compositeur passionné de vertus comme de passion, saisit par la volonté de caractérisation de chaque profil : voyez le formidable Sesto à l’allure carnassier et martial par exemple… On y relève les ficelles du milieu napolitain dans lequel Gluck évolue, celui des Tratetta et Jommelli. Mais le fiévreux démiurge se distingue déjà, 20 ans avant sa révolution parisienne, par son muscle rebelle, sa tension continue… En somme Gluck avant Gluck.
VitalitĂ©, tempĂ©rament et aussi voix caractĂ©risĂ©es prĂŞtes Ă  en dĂ©coudre parfois Ă  la limite de la justesse mais avec quel sens du risque (assumĂ©): Ă©coutez ici l’air CD3 plage 5 oĂą le contre tĂ©nor Flavio Ferri-Benedetti (Publio) ose tout … Ă  l’Ă©gal de sa consĹ“ur, la mezzo Raffaella Milanesi (ardent Sesto de braise et embrasĂ©, aux agilitĂ©s acrobatiques inouĂŻes rĂ©vĂ©lant des aigus nets dans son air plage 11): ce “nouveau” et mĂ©connu Gluck saisit par son audace, sa musicalitĂ© expressive, d’une âpretĂ© qui rappelle les premiers jalons baroques portĂ©s par l’engagement des pionniers. De son cĂ´tĂ©, Valer Sabadus (Annio) n’usurpe pas sa renommĂ©e naissante, aux cĂ´tĂ©s des Franco Fagioli, nouveaux contre tĂ©nors d’un nouveau gabarit : percutants, finement caractĂ©risĂ©s ; son timbre (d’une fragilitĂ© cristalline taillĂ©e pour les lamentos introspectifs et les blessures tĂ©nues), son style fin apportent Ă©galement une couleur humaine très aboutie Ă  la ciselure Ă©motionnelle dĂ©veloppĂ©e et dĂ©fendue par Gluck (mĂŞme cd, plage 18).

Gluck avant Gluck

Lyre brûlante du Gluck napolitain

CLIC_macaron_2014Voici donc le gĂ©nie dramatique du compositeur Ă  Naples, dĂ©jĂ  maĂ®tre du seria en 1752, soit 10 ans avant sa sensationnelle rĂ©forme de l’opĂ©ra opĂ©rĂ©e Ă  Vienne avec Orfeo en 1762… DHM Deutsch Harmonia Mundi a le mĂ©rite de soutenir un tel projet car les productions discographiques d’envergure et ambitieuses comme les rĂ©vĂ©lations lyriques sont de plus en plus rares surtout Ă  ce niveau d’implication. Ici, le premier Gluck, très italien Ă©videmment, contemporain des premiers chefs d’oeuvres mozartiens s’impose Ă  nous par un sens du drame que les interprètes parfaitement menĂ©s par le chef de L’arte del mondo, Werner Ehrhardt, servent en se dĂ©passant unanimement.
Le profil des caractères y gagne un surcroĂ®t de relief, qui doublĂ© par un continu et un orchestre bondissants eux aussi Ă  l’Ă©coute des vibrations expressives, articule une musicalitĂ© constamment dĂ©veloppĂ©e dans le sens de l’action. Les 4 cd de cette première sur instruments d’Ă©poque montrent toute la science du Gluck “napolitain” des annĂ©es (1752) : efficace, vitaminĂ©, souvent direct dans une langue lyrique qui sert et la tentation virtuose des airs de bravoure et l’allant irrĂ©pressible de l’orchestre qui pousse Ă  la rĂ©solution du drame.

aikin-laura-soprano-vitellia-gluckNous sommes loin cependant du chef d’oeuvre mozartien – sombre, funèbre mĂ©lancolique-, mais Gluck âgĂ© de 38 ans, sur un livret de Metastase sait relever le dĂ©fi de la dramatisation psychologique et des situations extrĂŞmes rĂ©vĂ©lant les vraies natures. Sans temps morts, tout le CD3 (Acte II) est une sĂ©rie d’airs frĂ©nĂ©tiques  (de coloration martiale – cor omniprĂ©sent) qui dĂ©ploient les pulsions, les dĂ©sirs, les aspirations les plus intimes, jusque lĂ  demeurĂ©es cachĂ©es par biensĂ©ance, pudeur ou calcul. Le chef gagne par un geste prĂ©cis, intĂ©rieur, expressif certes mais subtilement suggestif (plage 9 : la soprano Laura Aikin campe une Vitellia, voix tragique et lugubre, d’une gravitĂ© douloureuse, languissante et nostalgique dont la dĂ©chirante impuissance s’exprime dans son dialogue avec le hautbois : je sens geler mon cĹ“ur : Sento gelarmi il cor…). C’est l’un des instants les plus prenants de l’action. L’emblème d’un style capable de faire jaillir la pudeur la plus juste.

2014 marque le centenaire de Gluck : anniversaire passĂ© sous silence quand Rameau, son rival dans le coeur de Rousseau, occupe lĂ©gitimement le devant de l’affiche. Avec ce remarquable enregistrement, Werner Ehrahrdt poursuit un parcours sans fautes semĂ© d’indiscutables accomplissements (dont Medonte de Myslivecek en 2010) première rĂ©vĂ©lation majeure du maestro et de son ensemble, suivi de La Finta Giardiniera d’Anfossi, 1774 (enregistrĂ© en 2011) ; et DHM confirme la justesse de son discernement, combinant dĂ©frichement et cohĂ©rence artistique car ici le plateau vocal et la lecture des instrumentistes se rĂ©vèlent plus que convaincants. Superbe dĂ©couverte servie par une rĂ©alisation sans dĂ©fauts.

Gluck :  La Clemenza di Tito (1752). Aikin, Trost, Milanesi, Ezenarro, Sabadus, Ferri-Benedetti, L`arte del mondo. Werner Ehrhardt. 4 cd DHM Deutsche Harmonia Mundi  (3 CD Sony classical). Enregistré à Leverkusen, en novembre 2013.

Compte-rendu : Caen. Théâtre de Caen, le 15 mai 2013. Myslevecek : L’Olympiade. Raffaella Milanesi, Simona Houda-Saturova… Orchestre Collegium 1704. Vaclac Luks, direction. Ursel Hermann, mise en scène.

MyslevecekLe Théâtre de Caen accueille l’orcheste pragois Collegium 1704 et son chef Vaclav Luks pour la crĂ©ation française de L’Olympiade, opera seria du compositeur tchèque Josef Myslevecek. Il s’agĂ®t d’une nouvelle production et d’une vĂ©ritable rĂ©surrection de l’oeuvre. La mise en scène est signĂ©e Ursel Hermann, très cĂ©lèbre metteur en scène allemande que nous souhaiterions voir plus souvent en France.

 

 

Il était une fois un Tchèque

 

L’Olympiade de Metastasio est certainement l’un des livrets les plus utilisĂ©s sur la scène lyrique. C’est aussi l’un des plus pertinents dans l’histoire de la musique. Mis en musique originellement par Antonio Caldara en 1733, il est ensuite reutilisĂ© par Vivaldi, Pergolèse, Galuppi, Hasse et mĂŞme Paisiello et Cimarosa, entre autres. Le compositeur Josef Mysleveck (1737 – 1781), liĂ© d’amitiĂ© avec Mozart, a eu une carrière pleine de succès. Un des rares compositeurs Ă©trangers a devenir cĂ©lèbre dans l’Italie du 18e siècle, il est surtout connu par son oeuvre lyrique. S’il existe de lĂ©gères rĂ©miniscences de Mozart dans la partition, l’opĂ©ra est surtout un bel et curieux exemple du classicisme napolitain. Dans ce sens, la voix en est l’instrument privilĂ©giĂ©.

Mais si l’orchestre de Myslevecek a un rĂ´le moins complexe, l’excellente prestation du Collegium 1704 ne fait que hausser l’attrait de la rĂ©crĂ©ation. Les musiciens dĂ©bordent d’Ă©nergie et de vivacitĂ©. Sous la direction du chef Vaclav Luks la musique de caractère brillant a davantage d’Ă©clat. Les moments Ă©lĂ©giaques sont interprĂ©tĂ©s avec âme, mais nous sommes surtout impressionnĂ©s par les morceaux de bravoure et de fureur, oĂą l’orchestre agitĂ© frappe l’audience avec un entrain et un brio particuliers. L’intensitĂ© dramatique et interprĂ©tative notamment pendant les rĂ©citatifs accompagnĂ©s laisse respirer la verve napolitaine Ă  laquelle n’est pas absente, coloration davantage convaincante, une certaine profondeur.

L’Olympiade de sentiments

D’ailleurs, la soprano italienne Raffaella Milanesi ne manque pas de profondeur dans son interprĂ©tation de MĂ©gaclès, ami de Lycidas. VĂ©ritable protagoniste de l’oeuvre, sont portrait est saisissant, et ce dans plusieurs sens. La virtuositĂ© vocale est lĂ  dès le premier air “Superbo di me stesso” avec ses trois ” rĂ©s ” redoutables, mais surtout elle impressionne par l’honnĂŞtetĂ© de sa performance. Le conflit du personnage masculin qu’elle interprète paraĂ®t le sien. Si nous sommes stimulĂ©s par sa beautĂ© plastique et son agilitĂ© vocale, son art du drame nous Ă©blouit davantage ; sa prĂ©sence, sa composition du rĂ´le complexe restent exquise, inoubliable.

La mezzo-soprano Tehila Nini Goldstein dans le rĂ´le masculin de Lycidas est beaucoup moins prĂ©sente dans la partition, mais se montre d’un contrĂ´le total dans la conduite de sa voix pendant les deux airs dont elle a droit. Dans cette Ă©dition de l’oeuvre par le chef Vaclac Luks, un air dramatique de l’Ezio de Gluck remplace le choeur final disparu. Il est chantĂ© par la soprano avec une puissance lĂ  aussi remarquable.

Simona Houda-Saturova interprète AristĂ©e, fille du Roi de Sicyone, Ă©prise de MĂ©gaclès. Sa voix lĂ©gère a pourtant un timbre particulièrement touchant. Elle a de l’entrain, et aussi un souffle remarquable, notamment lors du duo mozartien avec MĂ©gaclès. NĂ©anmoins, c’est la tendresse Ă©mouvante du personnage qui nous Ă©tonne. Son beau chant est plein de coeur, mĂŞme pendant ses vocalises virtuoses qui sont avant tout sentimentales. Sophie Harmsen est une Argène d’une grande fraĂ®cheur et plutĂ´t piquante. D’une prĂ©sence ravissante et avec beaucoup de caractère, nous retenons son air de fureur “Che non mi disse” chantĂ© de façon littĂ©ralement … furieuse!

Les deux tĂ©nors de l’opĂ©ra sont des personnages fortement contrastĂ©s. Clisthène, Roi de Sicyone est assurĂ© par Johannes Chum. Dans l’Ă©dition choisie par le chef Luks, il commence l’oeuvre avec un rĂ©citatif accompagnĂ© d’un oratorio de Myslevecek “La Passion de JĂ©sus-Christ”. Chum gère bien les vocalises virtuoses de son rĂ´le et sa voix argentĂ©e paraĂ®t plus stylisĂ©e que caractĂ©ristique. Jaroslav Brezina interprète le rĂ´le secondaire d’Aminta, oncle de Lycidas. Sa performance est d’une force inattendue. L’instrument vocal est d’une belle couleur et se projette aisĂ©ment. Le brio s’affirme mĂŞme pendant ses deux airs suscitant les applaudissements d’un public charmĂ© Ă  chaque fois.

Saluons aussi le groupe des 4 solistes du choeur composĂ© d’Alena Hellerova, Jan Mikusek, Vaclav Cizek et Tomas Kral. Ils ont une prĂ©sence intĂ©ressante dans l’oeuvre et excellent au niveau vocal. L’effet qu’il produisent sur l’audience est dĂ» Ă  la mise en scène Ă©lĂ©gante et inventive, et tout autant Ă©sotĂ©rique et mĂ©taphysique d’Ursel Hermann. Son travail avec la distribution est particulièrement remarquable, sensible et intelligent. En effet, la metteuse en scène sait pousser et repĂ©rer l’acteur cachĂ© chez chacun des chanteurs ; l’approche cultive un exemplaire souci de dĂ©voiler la signification profonde de la coloratura, moyen pyrotechnique et superficiel typique de l’opera seria. La rĂ©alisation nourrit les coeurs mais aussi les yeux. Ainsi les dĂ©cors d’un vert olympique prĂ©dominant signĂ© Hartmut Schörghofer vont dans la mĂŞme ligne stylistique de pertinence et de clartĂ©, et les simples et beaux costumes de Margit Koppendorffer sont d’une indĂ©niable qualitĂ©.

La redĂ©couverte est majeure. L’effort de  rĂ©surrection et de rĂ©habilitation de Myslevecek s’avère justifiĂ© tant le travail de toute l’Ă©quipe se rĂ©vèle convaincante. Le spectacle est encore Ă  l’affiche de l’OpĂ©ra de Dijon le 22 et 24 mai puis les 4 et 5 juin 2013 au Grand Théâtre de Luxembourg.

Caen. Théâtre de Caen, le 15 mai 2013. L’Olympiade, opĂ©ra seria de Pietro Metastasio, mise en musique par Josef Myslevecek. Raffaella Milanesi, Simona Houda-Saturova… Orchestre Collegium 1704. Vaclac Luks, direction. Ursel Hermann, mise en scène.