COMPTE-RENDU, opéra. LILLE, Opéra, le 10 mars 2019. PESSON : Trois contes. Georges-Elie Octors / David Lescot.

PESSON 3 contes opera de lille critique opera annonce opera concert musique classique news classiquenewsCOMPTE-RENDU, opéra. LILLE, Opéra, le 10 mars 2019. PESSON : Trois contes. Georges-Elie Octors / David Lescot. Présentée à l’Opéra de Lille en 2017, La Double Coquette de Dauvergne (LIRE le compte-rendu du disque édité à cette occasion) avait déjà permis d’apprécier tout le goût de Gérard Pesson (né en 1958) pour l’adaptation musicale. On le retrouve cette fois accompagné de l’excellent David Lescot (dont le travail dans La finta giardiniera de Mozart avait fait grand bruit ici-même en 2014) en un spectacle au titre trompeur qui incite à penser que les enfants en sont la cible. Il n’en est rien, tant les trois contes déconcertent dans un premier temps par l’hétérogénéité des sujets abordés et le sérieux manifeste du propos. Pour autant, l’idée de ce travail est bien de confronter notre regard avec les raccourcis et faux semblants propres à l’imaginaire et au merveilleux, tout autant qu’à notre capacité à nous illusionner pour échapper à la réalité.

 
 
 

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Le spectacle débute avec l’adaptation de La Princesse au petit pois (1835) d’Andersen, revisitée en pas moins de six versions différentes qui dynamitent notre regard sur cette histoire si simple en apparence. A la manière de Bruno Bettelheim dans sa célèbre Psychanalyse des contes de fée (Laffont, 1976), David Lescot (né en 1971) fouille les moindres recoins du récit pour en extraire toute les significations possibles, interrogeant autant son rôle initiatique (la petite fille qui n’est pas une princesse doit pouvoir supporter l’inconfort matériel) que symbolique : avant de pouvoir prouver son statut par l’épreuve du petit pois, la princesse n’est-elle pas d’abord une étrangère dont on doit se méfier ? Lescot dynamite également les codes attendus de ce type de récit, y adjoignant une deuxième princesse qui vient retrouver les amoureux dans leur lit : un trio espiègle et inattendu, bien éloigné des versions moralisantes souvent à l’œuvre dans les contes.

Autour de ce jeu sur les apparences, David Lescot pousse le spectateur à s’interroger sur l’influence du jeu et de la mise en scène dans la compréhension du récit, afin de l’amener à affuter son regard critique face à ce qui lui est donné à voir et entendre. La mise en scène, élégante et épurée, donne à voir plusieurs jeux de miroir virtuoses, tandis que Gérard Pesson tisse un accompagnement ivre de couleurs et de sonorités variées, toujours attentif à la moindre inflexion dramatique. On est souvent proche de l’art d’un Britten dans la capacité à minorer le rôle des cordes pour faire valoir toutes les ressources de l’orchestre, en premier lieu vents et percussions : du grand art.

Changement radical d’atmosphère avec Le Manteau de Proust adapté du roman éponyme de Lorenza Foschini (née en 1949), édité en 2012 par Quai Voltaire. Le conte moque l’ignorance et la bêtise de la famille de Proust, incapable de saisir la sensibilité et surtout la valeur artistique de la correspondance de l’écrivain français. La musique se ralentit pour faire valoir une myriade d’ambiances assez sombres, toujours très raffinées dans l’écriture, tandis que la mise en scène passe astucieusement d’un lieu à l’autre au moyen de saynètes réjouissantes, dévoilées en un ballet hypnotique en avant-scène, à la manière d’un plateau tournant. Autant les qualités minimalistes et plastiques de l’ensemble, que la capacité à rapidement présenter de nouveaux tableaux, rappellent l’art d’un Joël Pommerat, un auteur lui aussi attiré par la noirceur des contes (LIRE notamment son Pinocchio/).

Le dernier conte présenté, adapté du Diable dans le Beffroi (1839) d’Edgar Allan Poe, convainc beaucoup moins en comparaison, du fait d’une histoire plus simpliste : l’écrivain américain y moque l’étroitesse d’esprit et le conformisme d’une société puritaine entièrement tournée vers elle-même. L’arrivée d’un intrus, le Diable en personne, sonne comme le réveil de ces consciences endormies et passives. La mise en scène joue sur les personnages figés, délicieusement ridicules, tandis que Pesson se montre moins à l’aise, donnant quelque peu l’impression de tourner en rond dans son inspiration, et ce malgré l’impeccable narrateur incarné par le pince-sans-rire Jos Houben. Côté chant, on notera un plateau vocal admirable d’homogénéité, dominé par le chant radieux et bien projeté de Marc Mauillon. Malgré les réserves sur le dernier conte, les deux premiers d’entre eux devraient rapidement s’installer au répertoire comme des classiques du XXIème siècle : les reprises prévues à Rouen, Rennes et Nantes, coproducteurs du spectacle, seront ainsi vivement attendues.

 
  
 
 
 

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Compte-rendu, opéra. Lille, Opéra, le 10 mars 2019. Pesson : Trois contes. Maïlys de Villoutreys, Melody Louledjian, Camille Merckx, Enguerrand de Hys, Jean-Gabriel Saint-Martin, Marc Mauillon. Ensemble Ictus, Georges-Elie Octors direction musicale / mise en scène David Lescot. A l’affiche de l’Opéra de Lille jusqu’au 14 mars 2019. – Illustration : © S Gosselin.

 
 
 

Opéra de Lille, saison 2016 – 2017. Temps forts

lilleopera-saison-lyrique-2016-2017-abonnez-vous-582-temps-forts-selection-operas-lille-classiquenews-582OPERA DE LILLE, saison 2016 – 2017. C’est à peine si avec des moyens plus importants, l’Opéra de Lille propose autant de productions prometteuses que son voisin…l’Atelier lyrique de Tourcoing. Certes l’accueil et les installations techniques permettent de sensibiliser davantage de publics, mais  à Tourcoing, grâce à l’intuition toujours intact de Jean-Claude Malgoire, pionnier et visionnaire, l’Atelier Lyrique pour sa nouvelle saison 2016 – 2017 offre autant de belles promesses lyriques (LIRE notre présentation de la nouvelle saison lyrique de l’Atelier Lyrique de Tourcoing); parlons de Lille car c’est le sujet de notre article ici : on distinguait plusieurs productions événements à Tourcoing… même constat artistique à Lille, et pour les amateurs du territoire, entre les deux villes, une offre artistique concertée qui complète astucieusement celle de Tourcoing, tout en l’enrichissant (ici comme là, un opéra de Rossini et de Vivaldi).

 

 

 

Rossini ainsi ouvre la saison lilloise (comme Tourcoing) mais avec un ouvrage plus connu : La Cenerentola (4-17 octobre 2016 / nouvelle production dirigée par Antonello Allemandi et mise en scène par Jean Bellorini). Avec Emily Fons (Angelina), surtout le Dandini (élégant, fluide, timbré) de l’excellent baryton Armando Noguera. Diffusion gratuite en plein air su la place du Théâtre, le 14 octobre à 20h.

 

Comme à Tourcoing, Lille affiche une création en 3 dates, les 6, 8 et 9 novembre 2016 : Le premier meurtre. Avec Vincent Le Texier (Gabriel). Lille retrouve ainsi le duo de la précédente création Fureurs (2012) : le compositeur Arthur Lavandier (né en 1987) et l’écrivain Federico Flamminio. Le spectacle annonce un dispositif orchestral « éclaté », surprenant (dans la fosse, dans la salle), s’appuyant entre autres sur la virtuosité millimétrée de l’ensemble Le Balcon et son chef, Maxime Pascal. Ted Huffman, remarqué pour sa réalisation à Aix puis Nantes de Svadba (épure allusive sur l’extrême sensibilité féminine) assure la mise en scène de cette création attendue…

 

 

Reprise de la création lyrique aixoise de juillet 2016 : l’opéra fable Kalîla wa damna de Moneim Adwan, les 11, 13 et 14 décembre 2016.

Autre reprise d’Aix 2016, un sommet du jeune Handel apprentis génial à Rome. Il trionfo del tempo e del disinganno : les 12, 14, 19 et 21 janvier 2017 : avec Franco Fagioli (Piacere), entre autres, dans la mise en scène du décalé provocateur plutôt pessimiste Krzysztof Warlikowski. Emmanuelle Haïm, direction.

 

 

On aurait pu enfin écouter une version sur instruments anciens (romantiques), mais l’Opéra de Lille préfère afficher Le vaisseau fantôme de Wagner sur instruments modernes (ceux de l’Orchestre national de Lille, dirigé par Eyvind Gullberg Jensen), avec Simon Neal (le Hollandais), Catherine Naglestad (Senta)… argument ou désavantage (car ses options peuvent être confuses ou délirantes…): la mise en scène d’Alex Ollé / La Fura des Baus (production crée à Lyon en 2014). A voir les 27, 30 mars puis 1er, 4,7,10 et 13 avril 2017.

 

 

Apport majeur de la jeune génération baroqueuse, l’œuvre du sicilien Falvetti dont l’oratorio Nabuco (autre révélation avec son formidable Il Diluvio), est défendu à Lille par Leonardo Garcia Alarcon et sa Capella Mediterranea (sans omettre l’excellent chœur de chambre de Namur), mardi 2 mai 2017.

 

 

Complémentaire à Tourcoing (signe d’une véritable intelligence artistique entre les deux maisons  ou hasard heureux des programmations?), l’Opéra de Lille affiche aussi un opéra de Vivaldi, l’impétueux vénitien… aux côtés du célèbre et irrésistible Orlando Furioso à Tourcoing, Lille programme donc la moins connue Arsilda (créée à Venise en 1716), ouvrage de la pleine maturité quand le Vénitien tente de rivaliser avec le théâtre des Napolitains… nouvelle production événement, défendue par le chef Vaclav Luks et son ensemble Collegium 1704 (choeur et orchestre sur instruments d’époque). Avec l’excellente Lucille Richardot (Lisea) entre autres, tempérament vocal généreux et voix puissante et sombre… Les 19, 21 et 31 mai 2017.

 

 

 

 

 

INFOS et RESERVATIONS
sur le site de l’Opéra de Lille, saison 2016 – 2017

 

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Compte rendu, opéra. Lille. Opéra de Lille, le 2 juin 2015. Puccini : Madama Butterfly. Serena Farnocchia, Merunas Vitulskis, Armando Noguera… Orchestre National de Lille. Antonino Fogliani, direction. Jean-François Sivadier, mise en scène.

Fin de saison passionnante à l’Opéra de Lille ! La première mise en scène lyrique de Jean-François Sivadier revient à la maison qui l’a commandée il y a plus de 10 ans. Il s’agît de Madama Butterfly de Giacomo Puccini. Antonino Fogliani dirige l’Orchestre National de Lille et une excellente distribution de chanteurs-acteurs, avec atout distinctif, Armando Noguera reprenant le rôle de Sharpless qu’il a créée en 2004.

 

Butterfly lilloise, de grande dignité

butterfly opera de lille sivadier critique compte rendu classiquenewsMadama Butterfly était l’opéra préféré du compositeur, « le plus sincère et le plus évocateur que j’aie jamais conçu », disait-il. Il marque un retour au drame psychologique intimiste, à l’observation des sentiments, à la poésie du quotidien. Puccini pris par son sujet et son héroïne, s’est plongé dans l’étude de la musique, de la culture, des rites japonais, allant jusqu’à la rencontre de l’actrice Sada Jacco qui lui a permis de se familiariser avec le timbre des femmes japonaises ! L’histoire de Madama Butterfly s’inspire largement du roman de Pierre Lotti Madame Chrysanthème. Le livret est le fruit de la collaboration des deux écrivains familiers de Puccini, Giacosa et Illica, d’après la pièce de David Belasco, tirée d’un récit de John Luther Long, ce dernier directement inspiré de Lotti. Il parle du lieutenant de la marine américaine B.F. Pinkerton qui se « marie » avec une jeune geisha nommée Cio-Cio San. Le tout est une farce mais Cio-Cio San y croit. Elle se convertit au christianisme et a un enfant de cette union. Elle sera délaissée par le lieutenant trop léger, qui reviendra avec une femme américaine, sa véritable épouse, pour récupérer son fils bâtard. Cio-Cio San ne peut que se tuer avec le couteau hérité de son père, et qu’il avait utilisé pour son suicide rituel Hara-Kiri.

Ce soir, un très grand public a accès à la tragédie puccinienne, puisque l’opéra est diffusé en direct et sur grand écran sur la grande place à l’extérieur de l’opéra, mais aussi retransmise sur plusieurs plateformes télévisuelles et radiophoniques. Une occasion qui peut s’avérer inoubliable grâce aux talents combinés des artistes engagés. La Cio-Cio San de la soprano italienne Serena Farnocchia surprend immédiatement par sa prestance, il s’agît d’une geisha d’une grande dignité, malgré sa naïveté. Elle réussit au IIème acte,  l’air « Un bel di vedremo », à la fois rêveur et idéalement extatique. Si elle reste plutôt en contrôle d’elle même lors du « Che tua madre », l’interprète arrive à y imprimer une profonde tristesse qui contraste avec la complexité horripilante de son dernier morceau « Tu, tu piccolo iddio ». Le Pinkerton du ténor Merunas Vitulskis a un beau timbre et il rayonne d’une certaine douceur, d’une certaine chaleur dans son interprétation, malgré la nature du rôle. Il est appassionato comme on aime et a une grande complicité avec ses partenaires. Armando Noguera en tant que Consul Sharpless fait preuve de la sensibilité et de la réactivité qui lui sont propres. Aussi très complice avec ses partenaires, il interprète de façon très émouvante le sublime trio du IIIe acte avec Suzuki et Pinkerton « Io so che alle sue pene… ». La Suzuki de Victoria Yarovaya offre une prestation solide et sensible, tout comme Tim Kuypers dans les rôles du Commissaire et du Prince Yamadori, davantage alléchant par la beauté de son instrument. Le Goro de François Piolino est très réussi, le Suisse est réactif et drôle et sévère selon les besoins ; il affirme une grande conscience scénique. Remarquons également le Bonze surprenant de Ramaz Chikviladze et la Kate Pinkerton touchante de Virginie Fouque, comme les chœurs fabuleux de l’Opéra de Lille sous la direction d’Yves Parmentier.

Mme_Butterfly_plus_petitCette première mise en scène de Sivadier présente les germes de son art du théâtre lyrique, dont les jalons manifestes demeurent la progression logique et le raffinement sincère de la méthode qui lui est propre. Ainsi, les beaux décors minimalistes de Virginie Gervaise, comme ses fabuleux costumes, ont une fonction purement théâtrale. L’importance réside dans le travail d’acteur, poussé, ma non troppo ; dans une série de gestes théâtraux, parfois complètement arbitraires, qui illustrent l’œuvre et l’enrichissent. Ce travail semble plutôt rechercher l’aspect comique caché de certains moments qu’insister sur l’expression d’un pathos déjà très omniprésent dans la musique du compositeur dont la soif obsessionnelle des sentiments intenses est une évidence. Le résultat est une production d’une certaine élégance, tout en étant sincère et efficace. Une beauté.

L’Orchestre National de Lille participe à cette sensation de beauté musicale sous la direction d’Antonino Fogliani. Si hautbois ou basson se montrent ici et là, étrangement inaudible, la chose la plus frappante au niveau orchestral reste l’intention de prolonger l’expression des sentiments grâce à des tempi souvent ralentis. Un bon effort qui a un sens mais qui requiert une acceptation totale et une entente entière avec les chanteurs, ce qui ne nous a pas paru totalement évident. Or, la phalange lilloise se montre maîtresse de la mélodie puccinienne, de l’harmonie, du coloris. Les leitmotive sont délicieusement nuancés et le tout est une réussite générale. Nous conseillons nos lecteurs à découvrir l’oeuvre de Sivadier et la géniale prestation des interprètes, sur les plateformes diverses (internet, radio, tv), ainsi que le 7 juin à l’Opéra de Lille ou encore les 19, 24 et 26 juin 2015 au Grand Théâtre de Luxembourg.

Compte rendu, opéra. Lille. Opéra de Lille, le 17 octobre 2014. Rameau : Castor et Pollux. Pascal Charbonneau, Henk Neven, Gaëlle Arquez… Le Concert d’Astrée, choeur et orchestre. Emmanuelle Haïm, direction. Barrie Kosky, mise en scène.

castor et pollux opera de lille emmanuelle haimL’année Rameau 2014 est fêtée à Lille avec une nouvelle production de Castor et Pollux ! Au Concert d’Astrée d’Emmanuelle Haïm associe une jeune et brillante distribution, très investie dans la mise en scène insolente et insolite, mais surtout pertinente, de Barrie Kosky, directeur de l’Opéra Comique de Berlin. Une soirée riche en émotions et en audace où Rameau est mis en valeur par la force des talents combinés ! Castor et Pollux voit le jour en 1737 dans une version plus longue avec un prologue allégorique sur le traité de Vienne. Les Lullystes acharnés sont alors très critiques et méprisants, ils ne savent pas encore qu’en 1754 l’opéra repris et remanié sera un exemple illustre de l’école française de musique effectivement créée par Lully et dont Rameau deviendra le dernier véritable représentant d’envergure, voire le sommet, avec le mélange de science et d’émotion qui lui sont propres. La version mise en scène pour cette production est celle de 1754, dont peut-être seul l’aspect dramaturgique est réellement amélioré.

Castor et Pollux de chair et de sang

La mise en scène de Barrie Kosky est une créature bizarre que l’on trouve rarement en France. En une transposition absolue de l’histoire et un expressionnisme certain, quoi que plus ou moins abstrait, la production est une recette qui ne plaira guère aux puristes, mais, en l’occurrence, une formule qui marche très bien et qui même rehausse l’oeuvre. Nous sommes donc dans un décor unique, une boîte en bois où les dieux et les chœurs dansent, courent, se fracassent contre les murs, saignent, etc., ; un huis clos qui permet d’éclairer davantage l’histoire. Qui devient plus dramatique que tragique. La mise en scène parle par conséquent à l’auditeur contemporain, tandis que la performance de l’orchestre baroque nous emmène à imaginer et présumer comment la musique sonnait dans un temps révolu.

Dans ce cadre, la distribution des chanteurs est engageante et engagée. Castor et Pollux sont chantés avec brio par Pascal Charbonneau et Henk Neven respectivement. Si l’expressionnisme de la mise en scène (avec sa grande intensité physique) affecte parfois la voix du premier, il demeure un Castor alléchant par la beauté du timbre et la colorature facile. Henk Neven est un habitué du rôle, sa performance préserve l’accent noble de la tragédie, par la gravité de son chant et un jeu d’acteur émouvant. Leur complicité sur le plateau est une belle évidence. Nous trouvons une même entente à deux voix chez les sœurs Télaïre et Phoebé, interprétées par Emmanuelle de Negri et Gaëlle Arquez respectivement. De Negri est une chanteuse de talent qui sait servir la musique de son personnage, sa voix a une certaine légèreté à laquelle nous ne pouvons pas rester insensibles, d’autant plus que son jeu d’actrice est aussi investi. Or, nous aurions préféré un chant plus nuancé, notamment lors du célèbre air « Tristes apprêts ». Nous nous demandons si c’était un choix stylistique du chef d’orchestre, que nous n’avons pas trouvé particulièrement impressionnant pour ce morceau normalement sublime. Arquez (qui nous a marqué dans Le Couronnement de Poppée à l’Opéra de Paris), quant à elle, montre au public les nombreux visages de son talent. Elle a une sensualité rayonnante sur scène que complète de façon exquise son chant envoûtant. Mais c’est surtout l’aspect dramatique de son jeu qui impressionne, elle réussit à nuancer le rôle de Phébé, lui donnant une gamme d’expressions élargie (quoi que, en tant que méchante, le tourment l’emporte ici sans alternative) et captive l’auditoire par son articulation de la langue française, par une prosodie immaculée. Une jeune étoile du firmament lyrique qu’on espère voir davantage sur scène.

Les rôles secondaires sont toujours remarquables d’un point de vue scénique. Musicalement, nous avons tout particulièrement apprécié la performance d’Erwin Aros en Mercure (et l’Athlète, personnage intégré dans le rôle de Mercure pour cette production). Il chante l’ariette virtuose « Eclatez, fières trompettes » d’une façon stylisée que nous trouvons… intéressante. S’il a un beau timbre brillant et une technique irréprochable, nous ne comprenons pas qu’il chante à mezza voce la section la plus aigüe (et donc héroïque) de l’ariette, sachant que Rameau, si mathématiquement précis dans ses partitions, ne le souhaitait pas. D’un point de vue dramaturgique l’effet est déconcertant, l’Athlète chante le texte suivant : « Eclatez, fières trompettes, faites briller dans ces retraites la gloire de nos héros », pourquoi le chanteur projette-t-il ses trompettes à mi-voix ? Cela nous interroge. En dépit de cette stylisation peut-être imposée, nous sommes à nouveau reconquis lors du génial trio de l’acte IV « Rentrez, rentrez dans l’esclavage ». Félicitons le choeur du Concert d’Astrée au bel investissement, toujours très réactif et polyvalent. Le Concert Astrée sous la direction d’Emmanuelle Haïm n’a rien perdu de l’alacrité qui lui est propre. L’équilibre entre fosse et plateau est maintenu tout au long des 5 actes. Si nous aurions peut-être préféré plus de nuances dans la performance, l’attaque et la vigueur des cordes, ainsi que la candeur particulière des vents, convainquent. Pour autant est ce réellement suffisant chez Rameau?

Compte rendu, opéra. Lille. Opéra de Lille, le 17 octobre 2014. Rameau : Castor et Pollux. Pascal Charbonneau, Henk Neven, Gaëlle Arquez… Le Concert d’Astrée, choeur et orchestre. Emmanuelle Haïm, direction. Barrie Kosky, mise en scène. Une œuvre rare à (re)découvrir à l’Opéra de Lille les 17, 19, 21, 23 et 25 octobre 2014.