Compte rendu, danse. Paris. Palais Garnier, le 24 fĂ©vrier 2015. John Neumeier : Le chant de la Terre. Mathieu Ganio, LaĂ«titia Pujol, Karl Paquette, Nolwenn Daniel, Fabien RĂ©villion, Audric Bezard… Ballet de l’OpĂ©ra de Paris. Gustav Mahler, compositeur. Burkhard Fritz, Paul Armin Edelmann, chanteurs. Orchestre de l’OpĂ©ra de Paris. Patrick Lange, direction musicale.

Mahler_gustav_mahler_2007John Neumeier revient au Palais Garnier pour la crĂ©ation du ballet Le Chant de la Terre sur la cĂ©lèbre musique de Gustav Mahler inspirĂ©e des poèmes chinois du VIII ème siècle! Ses danseurs prĂ©fĂ©rĂ©s tels que Mathieu Ganio ou Karl Paquette tiennent les rĂ´les solistes pour cette première mondiale (il y a trois distributions, dont la plus jeune aussi nous interpelle). L’Orchestre de l’OpĂ©ra National de Paris dirigĂ© par le jeune chef Patrick Lange est accompagnĂ© par le tĂ©nor Burkhard Fritz et le baryton Paul Armin Edelmann interprĂ©tant les six lieder symphoniques. Une danse nĂ©oclassique savante et abstraite, non dĂ©pourvue d’un certain mysticisme et d’une mystĂ©rieuse tension sur scène, rĂ©gale l’audience, tous sens confondus.

 

 

 

Le Chant de la Terre, version chorégraphique au Palais Garnier

« Comme je voudrais, ami, savourer près de toi la beauté de ce soir. »

 

 

Gustav Mahler a une relation privilĂ©giĂ© avec le chorĂ©graphe et directeur du ballet de Hambourg. Le dernier rendez-vous parisien les rĂ©unissant a Ă©tĂ© la monumentale Troisième Symphonie de Mahler en 2013, crĂ©Ă©e en 1975 et rentrĂ©e au rĂ©pertoire du ballet de l’OpĂ©ra en 2009. L’annĂ©e 2015 voit la crĂ©ation de sa troisième commande, reçue de la maison nationale, après Magnificat et Sylvia en 1987 et 1997 respectivement. Le Chant de la Terre est aussi la dernière symphonie d’un Mahler superstitieux qui ne voulait pas la nommer ainsi (Ă  cause de la lĂ©gende des 9 symphonies : la plupart des compositeurs dĂ©cĂ©dant avant de composer leur 10è). Comme d’habitude chez le compositeur viennois, la musique a un caractère formel spĂ©cial, s’agissant en l’occurrence d’une sĂ©rie de 6 lieder symphoniques pour tĂ©nor et alto, ou plus rarement, comme ce soir d’ailleurs, pour tĂ©nor et baryton. Les textes sont des poèmes chinois anciens surtout de la plume du cĂ©lèbre poète Li Bai (oĂą Li Po), figure poĂ©tique d’envergure Ă  l’âge d’or chinois dans la dynastie Tang, mais aussi de Chang Tsi, Meng Haoran et Wang Wei, traduits et adaptĂ©s par Mahler.

 

Neumeier, maĂ®tre de son art, illustre ainsi en mouvements, les sentiments explorĂ©s par les poèmes, parfois blasĂ©s, parfois drĂ´les, toujours beaux, toujours nostalgiques. Mathieu Ganio, Karl Paquette et LaĂ«titia Pujol sont le trio d’Etoiles solistes. Si la relation entre eux paraĂ®t froidement ambiguĂ« au dĂ©but, elle s’expose progressivement sans pourtant jamais complètement se dĂ©voiler. Les deux derniers orbitent autour du premier, seraient-ils produits de son imagination ? Peu importe. Ce qui frappe l’audience depuis le dĂ©but et jusqu’Ă  la fin est un Ganio Ă  la belle extension, toujours merveilleusement nuancĂ© dans son expression. Pujol pourrait ĂŞtre un ange ou un fantĂ´me, elle impressionne par son style, et si son rĂ´le abstrait brille par une certaine froideur, son investissement est loin d’être glacial. Une figure Ă©thĂ©rĂ©e qui, virtuose, va et vient, que veut-elle ? On ne sait pas.
On en sait pas plus sur le rĂ´le de Paquette. C’est toujours un partenaire solide et fiable, surtout par rapport aux portĂ©s redoutables de Neumeier. Est-il aussi un fantĂ´me ? Ou un fantasme ? Nous remarquons une certaine tension entre Paquette et Ganio lors de leurs nombreuses interactions. Cette tension donne davantage d’intĂ©rĂŞt Ă  la prestation gĂ©nĂ©rale, si belle et si abstraite et pourtant tout aussi illustrative et technique. Les sentiments qui lient les deux personnages se prĂ©sentent donc comme un secret ; seraient-ils de cet amour qui n’ose -toujours- pas dire son nom, … encore en 2015 ? Encore une fois on ne sait pas, mais ceci n’est pas essentiel. L’important est que Neumeier sache stimuler et captiver l’auditoire avec son art, aussi riche que mystĂ©rieux.

 

Qu’en est-il du Corps de Ballet parisien et des couples demi-solistes ? Florian Magnenet souffrant a la chance d’ĂŞtre remplacĂ© par un Fabien RĂ©villion, sujet, en grande forme. L’audience a tout autant de chance, Ă  notre avis. Son partenariat avec Nolwenn Daniel est rĂ©ussi malgrĂ© l’imprĂ©vu. Si les beaux costumes de Neumeier donnent une espèce de cohĂ©sion chromatique au premier degrĂ©, les personnalitĂ©s et talents distincts au sein de la troupe des danseurs se rĂ©vèlent tout aussi fortement : saluons ainsi  Audric Bezard et Vincent Chaillet, sĂ©duisants, le premier avec un je ne sais quoi d’envoĂ»tant capable de lignes fantastiques, le deuxième excelle dans le langage de Neumeier ; il est mĂŞme fabuleux lors de son solo au 5e mouvement, avec des sauts impressionnants, une prĂ©sence remarquable, une agilitĂ© superlative. Si le Corps du Ballet ne paraĂ®t pas toujours, Neumeier offre au collectif, plusieurs ensembles, dont le superbe troisième chant/mouvement, le plus orientalisant et dans la musique et dans la danse. Ces jeunes danseurs seront distribuĂ©s en vĂ©ritable solistes le 3 et 10 mars, Ă  dĂ©couvrir !

 

FĂ©licitons Ă©galement l’Orchestre de l’OpĂ©ra dirigĂ© par Patrick Lange, ainsi que les chanteurs lyriques : Burkhard Fritz et Paul Armin Edelmann, tous excellents dans leur interprĂ©tation de la partition mahlĂ©rienne, quelque peu adaptĂ©e au service de la chorĂ©graphie. Nous invitons nos lecteurs Ă  dĂ©couvrir cette nouvelle production, Ă  se dĂ©lecter dans le langage gĂ©omĂ©trique et parfois exotique, mais toujours d’une grande beautĂ© nĂ©oclassique, d’un Neumeier qui pense ne plus jamais chorĂ©graphier Mahler ! L’occasion d’entendre une fabuleuse partition et de revoir nos meilleurs danseurs ! Le Chant de la Terre version Neumeier est Ă  l’affiche du Palais Garnier les 24, 25, 26, 27 et 28 fĂ©vrier ainsi que les 2, 3, 4, 5, 6, 9, 10, 11 et 12 mars 2015.