GRAND ENTRETIEN d’Alain JuppĂ© pour CLASSIQUENEWS. La Culture, un enjeu national et mĂȘme europĂ©en

GRAND ENTRETIEN avec Alain JuppĂ© pour CLASSIQUENEWS. La Culture, un enjeu national et mĂȘme europĂ©en. Les Grands entretiens de « politicS », le magazine politique de classiquenews
  Quelle politique culturelle pour la France par Alain JuppĂ©?

 

 

jupe-alain-entretien-sur-la-culture-classiquenews-juin-2016

 

 

La Culture, un enjeu national et européen

La Culture est au coeur du projet politique d’Alain JuppĂ©. Le Maire de Bordeaux prĂ©sente et commente quelques uns des points clĂ©s de son programme pour la culture en France et en Europe : nouveau plan Patrimoine, renforcement de l’enseignement culturel Ă  l’Ecole, nouvelles lois pour le mĂ©cĂ©nat, coopĂ©ration renforcĂ©e entre les Etats europĂ©ens, parce que demain l’Europe doit reprendre la parole sur le plan culturel pour restaurer son identitĂ© et favoriser sa cohĂ©sion…. Visiblement le lecteur de Montaigne et de Proust est inspirĂ© par la question culturelle et il s’en explique pour classiquenews.

 

Dans le cadre de la Primaire Ă  Droite, classiquenews poursuit son grand tour auprĂšs des candidats en lice. Cette semaine, tribune est offerte Ă  l’actuel Maire de Bordeaux, capitale Ă©conomique et surtout culturelle du grand Sud Ouest français. Quelle culture demain en France ? Quels missions et enjeux des projets Ă  rĂ©aliser sur le plan national ? Quelles rĂ©formes d’urgence Ă  accomplir ?
 Autant de questions auxquelles Alain JuppĂ© a acceptĂ© de rĂ©pondre et qui rĂ©sonnent comme son programme culturel. Grand entretien pilotĂ© par notre correspondant politique Julien Vallet.  Coordination pour classiquenews : Pedro Octavio Diaz, directeur de la rĂ©daction politique de classiquenews. Retrouvez tous les points phares du programme pour la culture d’Alain JuppĂ©, dans son discours sur la culture prĂ©sentĂ© au Forum d’Avignon (Bordeaux, mars 2016).

 

 

 

PREMIERE PARTIE

 

Quelles valeurs, selon vous, la culture doit-elle préserver et transmettre ?
La culture est pour moi un espace de libertĂ©, de crĂ©ation, d’imagination personnelle, mais elle est aussi ce que nous avons reçu en partage et qui nous unit. C’est, je pense, la dĂ©finition qu’aurait pu en donner un Montaigne. Ce que doit prĂ©server et transmettre la culture, c’est donc cette capacitĂ© et cette envie  – sans cesse renouvelĂ©e  – de penser, de rĂȘver, de ressentir des Ă©motions, et au besoin de s’insurger. Dans une sociĂ©tĂ© oĂč il est assez tentant de cĂ©der au « prĂȘt Ă  penser », les Ɠuvres de l’esprit doivent plus que jamais ĂȘtre des aiguiseurs de conscience. Elles jouent un rĂŽle fondamental dans la construction du jugement libre qui est au fondement de la citoyennetĂ©, mais aussi de la sensibilitĂ© sans laquelle notre monde serait dĂ©shumanisĂ©. C’est en cela qu’il existe un lien fort, qui mĂ©rite, Ă  mon sens, d’ĂȘtre encore resserrĂ©, entre la culture et l’éducation.

En quoi la culture peut-elle avoir un rÎle sociétal ?
Depuis plusieurs annĂ©es, nous faisons face Ă  un climat de dĂ©fiance gĂ©nĂ©ralisĂ©e dans lequel de multiples fractures Ă©rodent l’unitĂ© de notre pays. Nous regardons peu Ă  peu disparaĂźtre notre capacitĂ© Ă  nous projeter et Ă  espĂ©rer ensemble. Or, je suis intimement convaincu que nous ne parviendrons pas Ă  combler ce manque de sens, Ă  redonner corps Ă  notre destin collectif sans replacer la culture au cƓur de notre projet de sociĂ©tĂ©. Nous avons besoin d’un nouvel Ă©lan partagĂ© qui, pour rĂ©ussir, ne pourra, loin de lĂ , ĂȘtre seulement Ă©conomique. Je crois Ă  la culture comme antidote au dĂ©senchantement et Ă  la fragmentation de notre sociĂ©tĂ©. L’annĂ©e, aussi terrible qu’éprouvante, que nous venons de traverser nous a montrĂ© combien la culture Ă©tait source de rĂ©confort individuel et collectif mais Ă©galement puissant ferment de rassemblement, de rĂ©sistance face Ă  la barbarie et d’espoir.

Un exemple concret d’une politique culturelle exemplaire pour vous ?
Les exemples sont nombreux et je crois que, dans ce climat de dĂ©nigrement permanent, il faut le dire et ĂȘtre fiers de ces belles rĂ©ussites. Si je suis contraint de n’en choisir qu’un exemple, je retiendrais peut-ĂȘtre la politique de soutien au cinĂ©ma. MĂȘme si des amĂ©liorations sont toujours possibles, la France, dans un partenariat exemplaire entre les professionnels et les pouvoirs publics, a su se doter, avec le Centre national du cinĂ©ma et de l’image animĂ©e (CNC), d’d’une institution remarquable, qui a permis de dĂ©velopper des instruments variĂ©s de soutien, de l’écriture Ă  l’exploitation, en passant par la production et la distribution des films. Alors que les productions nationales ont quasi disparu chez certains de nos grands voisins, notre pays dispose d’une industrie cinĂ©matographique d’une vitalitĂ© exceptionnelle. Notre cinĂ©ma est une rĂ©fĂ©rence dans le monde entier. Nous disposons de formations reconnues pour leur sĂ©rieux, d’un maillage territorial de salles dense et d’équipements de bonne qualitĂ©. Notre pays est aujourd’hui le deuxiĂšme exportateur de cinĂ©ma, derriĂšre les États-Unis. Nous avons Ă©galement su inventer mais surtout prĂ©server et renouveler des Ă©vĂšnements internationalement reconnus : je pense Ă  Cannes. Exemplaire par l’étendue du public auquel elle s’adresse, cette politique a su promouvoir l’exigence et la diversitĂ© des Ɠuvres, sans exclure et sans Ă©riger des barriĂšres esthĂ©tiques infranchissables entre les spectateurs.

 

Y a-t-il un projet culturel, un type d’évĂ©nement culturel qui n’existe pas encore auquel vous pensez et que vous aimeriez demain dĂ©fendre ?
Je crois que la culture a beaucoup souffert depuis plusieurs dĂ©cennies d’une course effrĂ©nĂ©e Ă  l’évĂšnementiel, Ă  une certaine surenchĂšre mĂ©diatique plutĂŽt qu’à la valorisation de l’existant ou Ă  la promotion des actions de fond, moins immĂ©diatement visibles La politique culturelle que j’entends proposer sera ambitieuse mais pas capricieuse ni superficielle. Si vous me demandez si je compte me lancer dans un nouveau grand chantier culturel  Ă  la maniĂšre des annĂ©es 80, je vous rĂ©ponds que la France dispose dĂ©jĂ  de superbes Ă©quipements. Souvent construits sans en anticiper le coĂ»t de fonctionnement et de maintenance ; ce sont eux qui aujourd’hui, dans un contexte budgĂ©taire contraint, doivent ĂȘtre soutenus en prioritĂ© afin d’en assurer la transmission aux gĂ©nĂ©rations futures.
Si une initiative nouvelle doit aujourd’hui ĂȘtre prise, elle devra, Ă  mon sens, ĂȘtre europĂ©enne, car l’Union, en proie Ă  une grave crise d’identitĂ©, a besoin de montrer qu’elle dĂ©fend la culture. Ma premiĂšre initiative en la matiĂšre sera de rĂ©unir les grands crĂ©ateurs europĂ©ens pour rĂ©flĂ©chir avec eux Ă  la dĂ©finition et au lancement d’un « Erasmus culturel ». La France, qui a toujours menĂ© ces combats dans le passĂ©, a vocation Ă  prendre la tĂȘte d’une coalition pour rappeler qu’il existe une « Culture de l’Europe » et faire Ă©merger une « Europe de la culture ». Un « agenda culturel europĂ©en » devrait prendre de nouvelles initiatives, grĂące Ă  une relation franco-allemande renforcĂ©e, en matiĂšre de crĂ©ation, d’échanges et de formation, de valorisation du patrimoine europĂ©en. La chaĂźne Arte nous donne en la matiĂšre un magnifique exemple de ce qu’une coopĂ©ration europĂ©enne peut offrir de meilleur.

DEUXIEME PARTIE

 

Y a-t-il une politique culturelle de gauche et une politique culturelle de droite selon vous ?
Faut-il ĂȘtre de droite pour aimer Chateaubriand ou CĂ©line, faut-il ĂȘtre de gauche pour aimer Zola ou Rimbaud ? La vraie culture ignore le sectarisme politique. Pour autant, il existe des nuances ou mĂȘme des oppositions. Ainsi la droite est-elle portĂ©e Ă  manifester un plus grand souci du patrimoine, tandis que la gauche met davantage l’accent sur la dĂ©mocratisation de la culture ou le multiculturalisme. Pour moi, j’entends dĂ©passer ces clivages : une politique culturelle rĂ©ussie est une politique qui veut toucher le plus grand nombre tout en visant au plus haut et en s’adaptant aux enjeux de notre temps. Une politique culturelle intelligente au XXIĂšme siĂšcle doit ĂȘtre une politique capable de fĂ©dĂ©rer les Ă©nergies entre un État stratĂšge, des collectivitĂ©s territoriales dynamiques, et l’initiative privĂ©e que, loin de redouter, nous devons au contraire mobiliser en faveur de ce bien commun qu’est la culture. À ce titre, je souhaite mettre en place un acte II du mĂ©cĂ©nat et de l’initiative privĂ©e afin de renforcer la lĂ©gislation de 2003, mise en Ɠuvre Ă  l’initiative de Jacques Chirac et Jean-Jacques Aillagon, reconnue comme l’une des meilleures au monde et d’en accentuer les effets d’entraĂźnement.

 

Quelles sont vos propositions pour la politique culturelle en France ?
Avant tout, il me semble important que la politique culturelle de la France retrouve un sens et un cap afin de rompre avec cinq annĂ©es de discours convenus et de lois fourre-tout. Je ne pourrai pas dans le cadre de cette interview dĂ©velopper l’ensemble des mes propositions pour la culture. Je renvoie donc vos lecteurs intĂ©ressĂ©s Ă  la brochure que nous venons de publier dans ce domaine. Comme je l’ai dit publiquement lors du forum d’Avignon qui s’est tenu Ă  Bordeaux, je veux mettre la culture au cƓur de mon projet politique national et europĂ©en. Outre la remise Ă  niveau du budget du ministĂšre de la culture, mon programme s’articule autour de trois enjeux essentiels : un enjeu de transmission et de partage ; un enjeu de crĂ©ation et un enjeu de rayonnement.
En matiĂšre de transmission et de partage, je veux, dans le cadre de ma prioritĂ© Ă  l’éducation, placer l’éducation artistique et culturelle (EAC) au centre de mon projet. En dĂ©pit des grandes proclamations, les progrĂšs rĂ©alisĂ©s ces derniĂšres annĂ©es restent insuffisants. Il faut aller au-delĂ  de quelques expĂ©riences ponctuelles proposĂ©es aux Ă©lĂšves. Je souhaite que l’histoire des arts soit mieux intĂ©grĂ©e dans les cours d’arts plastiques au collĂšge et dans les programmes d’histoire au lycĂ©e. Il faut pour cela engager un plan de formation des enseignants en matiĂšre d’EAC, associĂ© Ă  la crĂ©ation d’un CAPES et d’une agrĂ©gation d’histoire des arts. Il est Ă©galement important d’accompagner les Ă©tablissements scolaires, qui se verront confier l’organisation de la dotation horaire globale des enseignements, afin qu’ils disposent d’outils pour mieux assurer la prĂ©sence de l’éducation artistique et culturelle Ă  l’école et dans le champ des activitĂ©s pĂ©riscolaires. Je souhaite Ă©galement favoriser les Ă©changes et les partenariats avec les orchestres, les formations musicales, les lieux de thĂ©Ăątre dans toute leur diversitĂ© afin que les artistes interviennent au sein des Ă©tablissements scolaires. Bien entendu, cette politique s’inscrit dans ma vision globale de l’éducation qu’elle vise Ă  complĂ©ter et Ă  enrichir : la culture que devraient partager tous les jeunes Français, dans mon projet pour l’Ecole, c’est bien sĂ»r aussi la familiaritĂ© avec les grands textes de notre littĂ©rature, la connaissance des grands moments de notre histoire et de notre gĂ©ographie, l’ouverture aux sciences et Ă  leurs questionnements les plus actuels
En matiĂšre de crĂ©ation, il me semble primordial de faire contribuer les acteurs transnationaux de l’Internet au financement de la production des contenus culturels et Ă  la modernisation des rĂ©seaux numĂ©riques, en fiscalisant d’abord leurs activitĂ©s en France. Je souhaite Ă©galement renforcer et moderniser les dispositifs d’insertion professionnelle grĂące Ă  un meilleur partenariat entre les structures existantes, les Ă©coles de formation et les entreprises culturelles. J’entends aussi soutenir l’entrepreneuriat culturel, en crĂ©ant par exemple un outil consacrĂ© Ă  l’amorçage des entreprises du secteur destinĂ© Ă  financer des projets ou produits culturels innovants.
Enfin, en matiĂšre de rayonnement, nous devons conforter l’attractivitĂ© culturelle dont jouit notre pays. Pour cela, je propose, entre autres, de construire un partenariat stratĂ©gique pour la promotion de la langue française associant acteurs publics et privĂ©s (notamment du secteur audiovisuel et des tĂ©lĂ©communications), ainsi qu’une politique audiovisuelle extĂ©rieure française adaptĂ©e Ă  la forte demande de programmes français en Afrique. Il nous faudra aussi poursuivre nos combats historiques au service d’une Europe de la crĂ©ation et de la diversitĂ© : la dĂ©fense du droit d’auteur aujourd’hui menacĂ© ; la lutte contre le piratage et la contrefaçon ; l’harmonisation de la fiscalitĂ© sur les biens culturels et la presse et la sauvegarde de notre diversitĂ© dans les accords commerciaux internationaux et dans la nĂ©gociation du TAFTA.
Ce ne sont lĂ  que quelques pistes parmi les propositions que je souhaite mettre en Ɠuvre pour redonner un nouvel Ă©lan Ă  notre politique culturelle.

 

Quels sont les domaines qui doivent ĂȘtre impĂ©rativement rĂ©formĂ©s ?
Je ne citerai qu’un exemple ici. Depuis 2012, les moyens consacrĂ©s Ă  la politique du patrimoine ont supportĂ© l’essentiel des baisses de crĂ©dit du ministĂšre de la Culture. Ce domaine a dĂ» faire face Ă  des Ă -coups dĂ©vastateurs pour les chantiers comme pour les entreprises. Or, notre patrimoine est non seulement un enjeu de civilisation mais Ă©galement un formidable levier de croissance pour notre Ă©conomie. Il me semble indispensable d’engager un Plan Patrimoine sur dix ans, qui comprendra une remise Ă  niveau des crĂ©dits dĂ©diĂ©s aux monuments historiques, un partenariat renouvelĂ© avec les propriĂ©taires privĂ©s et les collectivitĂ©s territoriales ainsi qu’un important volet de formation de main-d’Ɠuvre spĂ©cialisĂ©e dans le bĂątiment et la restauration afin d’encourager la crĂ©ation d’emplois dans ces mĂ©tiers de tradition.
ParallĂšlement, nous organiserons dans chaque rĂ©gion des assises rĂ©gionales du patrimoine, associant tous les acteurs publics et privĂ©s concernĂ©s, afin de mieux articuler politique du patrimoine, politique de l’urbanisme et politique de la ville et mettre ainsi en Ɠuvre un dĂ©veloppement vĂ©ritablement durable.
Enfin, nous veillerons Ă  ce que la Fondation du patrimoine dispose effectivement des ressources qui lui sont affectĂ©es (fraction du produit des successions laissĂ©es en dĂ©shĂ©rence) afin d’augmenter le nombre de projets de restauration du patrimoine local.

TROISIEME PARTIE

 

Vous avez proposĂ© en 2009 avec Michel Rocard la numĂ©risation massive du « patrimoine culturel français ». Qu’en reste-t-il aujourd’hui ?
Je reste intimement persuadĂ© que le numĂ©rique est une chance sans prĂ©cĂ©dent de transmission et de partage de notre culture, comme le prouve par exemple le succĂšs de Gallica, avec ses 3,5 millions de documents et d’Ɠuvres en ligne issus de la BnF et de 270 autres bibliothĂšques françaises. Les potentialitĂ©s offertes par le numĂ©rique restent cependant insuffisamment exploitĂ©es en France. C’est pourquoi je propose un programme de numĂ©risation massive et de rĂ©fĂ©rencement mĂ©thodique de notre patrimoine culturel dans le cadre du Programme d’investissements d’avenir. ParallĂšlement, la France devra ĂȘtre Ă  l’initiative de la crĂ©ation de champions numĂ©riques culturels qui ne pourront exister qu’au niveau europĂ©en (dĂ©veloppement de plateformes françaises et europĂ©ennes). Or, il n’y a aujourd’hui aucune stratĂ©gie europĂ©enne organisĂ©e et offensive en la matiĂšre, coordonnant effort public et initiative privĂ©e et capitalisant sur les succĂšs, notamment français comme Deezer et Dailymotion.
Bordeaux est une ville laboratoire dans le domaine des industries crĂ©atives et des arts numĂ©riques. En tĂ©moigne la vitalitĂ© de la rĂ©cente « Semaine digitale », qui a croisĂ© des univers artistiques singuliers (mapping, installations sonores, concerts, expositions) avec le monde des entreprises digitales. Pour ce qui relĂšve de la numĂ©risation patrimoniale, je citerai volontiers l’exemple des “Essais” de Montaigne dont l’Ă©dition originale a fait l’objet d’un traitement numĂ©rique, rendant accessible sa lecture au plus grand nombre, autour de l’exposition “Montaigne superstar” organisĂ©e par le rĂ©seau des bibliothĂšques et des mĂ©diathĂšques de Bordeaux Ă  l’automne prochain.

 

Comment expliquer l’échec de Bordeaux Ă  devenir capitale europĂ©enne de la culture, Ă  l’inverse de Lille ou de Marseille ?
Les critĂšres de sĂ©lection des capitales europĂ©ennes de la culture ont considĂ©rablement Ă©voluĂ© aprĂšs Lille 2004. Aujourd’hui, de nombreuses villes se portent candidates, lors des annĂ©es dĂ©signĂ©es pour leur pays (toujours croisĂ©es avec un pays nouvellement entrĂ© dans l’Union). A l’Ă©poque de la candidature pour 2013, le jury s’Ă©tait clairement exprimĂ© sur le fait que Marseille semblait en avoir plus « besoin » que Bordeaux puisque prĂ©sentant un moindre degrĂ© de structuration du rĂ©seau culturel. La dimension mĂ©diterranĂ©enne du projet portĂ© par Marseille a certainement jouĂ© Ă©galement, dans un contexte oĂč le frĂ©missement des printemps arabes commençait Ă  se faire sentir. Pour autant, le travail de prĂ©paration dĂ©ployĂ© Ă  Bordeaux au moment de la candidature a portĂ© ses fruits et a permis d’identifier de nouveaux projets, tels la CitĂ© du Vin qui vient d’ouvrir.
Sur le fond, je me demande si, comme le suggĂšrent certains, le concept ne devrait pas Ă©voluer. Pourquoi ne pas dĂ©signer chaque annĂ©e une capitale nationale de la culture, comme le fait dĂ©jĂ  l’Italie ?

 

Les diffĂ©rents jumelages de Bordeaux avec d’autres grandes villes (Munich, QuĂ©bec, Cracovie, etc.) remplissent-ils une fonction culturelle ?
Bordeaux entretient un rapport actif sur le plan culturel avec un certain nombre de ses villes jumelles. Je citerai ainsi le projet Bordeaux-Los Angeles, qui a fĂ©dĂ©rĂ© nos Ă©tablissements culturels, MusĂ©e des Beaux Arts, CAPC etc. et qui a permis l’accueil d’artistes en rĂ©sidence croisĂ©e entre les deux villes en 2013. Un jumelage trĂšs vivant est Ă©galement en place avec la Ville de Fukuoka au Japon avec laquelle nous sommes en train de construire un programme autour de la musique contemporaine et de l’enseignement musical, qui devrait dĂ©boucher sur l’organisation d’un concours international de composition.

 

Le festival d’art contemporain Evento prĂ©sente un bilan en demi-teinte, il a mĂȘme connu une frĂ©quentation en baisse en 2011 pour la deuxiĂšme Ă©dition. Comment expliquer ces mauvais rĂ©sultats ? Y aura-t-il une troisiĂšme Ă©dition d’Evento ?

Evento a Ă©tĂ© une Ă©tape qui avait justement  pour objet de crĂ©er une dynamique sur notre territoire et d’ĂȘtre la partie Ă©mergĂ©e d’un travail poursuivi Ă  l’annĂ©e. Le coĂ»t d’une manifestation de ce type reste Ă©levĂ©. Il Ă©tait peu compatible avec les contraintes budgĂ©taires auxquelles il faut faire face aujourd’hui. NĂ©anmoins, les rĂ©sultats artistiques et les propositions se rĂ©vĂšlent au fil des annĂ©es pertinents et en parfaite harmonie avec le territoire : Anri Sala Ă  la Salle des FĂȘtes du Grand Parc en 2009 ou Jeanne van Hesswijk Ă  la Halle des Douves en 2011 ont contribuĂ© au renouveau de chacun de ces quartiers et ont prĂ©figurĂ© ces Ă©quipements aujourd’hui rĂ©novĂ©s ou en cours de rĂ©novation. En ce sens, l’apport d’Evento ne se mesure pas seulement en termes de frĂ©quentation mais aussi Ă  la rĂ©-interprĂ©tation de notre territoire et Ă  la rencontre artistique. La passerelle de Tadasho Kawamata reste ainsi dans tous les esprits, Ă©voquant dĂ©jĂ  l’ensemble des ponts qui vont rapprocher les deux rives de la Garonne. Aujourd’hui l’enjeu n’est pas de faire ou non un troisiĂšme Evento mais de faire vivre le territoire.
Outre la prĂ©servation du budget culturel de Bordeaux, j’ai souhaitĂ© que la Ville imagine une saison culturelle autour du thĂšme « Paysages », qui verra le jour entre le 25 juin et le 25 octobre 2017, Ă  l’occasion de l’arrivĂ©e de la LGV sur le territoire de Bordeaux et de sa mĂ©tropole. C’est un exemple atypique et crĂ©atif de fĂ©dĂ©ration d’acteurs culturels, dans tous les champs disciplinaires, rassemblĂ©s autour d’un thĂšme partagĂ©, celui des « Paysages ». Ainsi, expositions, installations dans l’espace public, balades sonores, concerts, lectures, spectacles, objets culturels circulants composeront un vaste programme invitant le public Ă  la dĂ©couverte culturelle du territoire.

 

En tant que maire de Bordeaux depuis 1995, quelle est votre plus grande rĂ©ussite ? Votre plus grand regret s’il y en a un ?
Sans aucun doute la mĂ©tamorphose des quais de la Garonne et leur rĂ©appropriation par les Bordelais. Ce dĂ©fi a changĂ© le visage de la ville. Il  a rendu sa fiertĂ© Ă  ses habitants. Je dis souvent que c’est notre Guggenheim Ă  nous, tant ce succĂšs impressionne et attire les visiteurs du monde entier. Plus rĂ©cemment c’est l’ouverture de la CitĂ© du Vin -produit de haute culture s’il en est et Ă  tous les sens du terme ! – qui va marquer les esprits et renforcer la dynamique dont bĂ©nĂ©ficie notre ville. Il n’y a pas de regret car je n’ai pas encore Ă©puisĂ© mes rĂȘves, en particulier celui d’un grand musĂ©e des beaux-arts, reliant les deux ailes du musĂ©e actuel. Nous n’avons pas encore trouvĂ© le montage idĂ©al et de nombreux autres projets sont en cours (notamment la rĂ©novation du Museum, la construction d’une nouvelle mĂ©diathĂšque Ă  CaudĂ©ran, la rĂ©novation de la salle des fĂȘtes du Grand Parc, etc.). Mais cela viendra sans doute un jour prochain.

 

Vous ĂȘtes parfois accusĂ© de prĂŽner une conception Ă©litiste de la culture en favorisant par exemple le Grand ThĂ©Ăątre avec 20 millions d’euros de subventions, au dĂ©triment du Centre d’art plastique contemporain (CAPC). Que rĂ©pondez-vous Ă  ces critiques ?
D’abord, il ne s’agit pas de 20 millions d’euros. La RĂ©gie personnalisĂ©e de l’OpĂ©ra de Bordeaux (qui regroupe 2 salles, l’Auditorium et le Grand ThĂ©Ăątre, pour 3 forces artistiques, l’orchestre, le chƓur et le ballet) reçoit une subvention d’environ 15 millions d’euros de la Ville de Bordeaux (un peu plus de 16 M€ en intĂ©grant les transferts de charges). Ensuite, nous avons sur notre territoire un de 5 opĂ©ras nationaux français qui emploie donc plus de 450 personnes et son budget reste dans la moyenne des opĂ©ras de mĂȘme taille gĂ©rant qui plus est deux grandes salles.
Ensuite, l’OpĂ©ra de Bordeaux fait partie de l’ADN culturel de notre Ville comme le CAPC, mais aussi comme les musiques actuelles. Bordeaux est une ville « Rock », qui a vu naĂźtre Noir DĂ©sir et aujourd’hui Odezenne ou la BD. Les efforts restent importants pour tous les Ă©tablissements culturels qui participent au rayonnement de la Ville de Bordeaux. Nous poursuivons Ă©galement toute une politique orientĂ©e vers le soutien Ă  la crĂ©ation, vers des champs artistiques spĂ©cifiques comme le Street Art, dont nous lançons une premiĂšre grande saison dĂšs cet Ă©tĂ©. Au total, la subvention Ă  notre OpĂ©ra ne reprĂ©sente que 20 % du budget culturel de la ville.

 

Quelle vision de la culture portez-vous sur le long terme Ă  Bordeaux ?
Depuis deux ans, la Ville de Bordeaux s’attache Ă  mettre en Ɠuvre les 3 nouvelles orientations culturelles, dĂ©battues et partagĂ©es par le Conseil Municipal : « Donner l’envie de Culture Ă  tous », « Favoriser la crĂ©ation et l’innovation », « La Culture facteur d’attractivitĂ© et de rayonnement ». Cette ambition, si elle s’appuie sur les artistes, est destinĂ©e Ă  tous les bordelais, et peut-ĂȘtre davantage encore Ă  ceux qui s’en sentent Ă©loignĂ©s. La tĂąche est immense, particuliĂšrement dans un contexte financier incertain.
Les grandes villes sont les premiers financeurs de la Culture en France. Comme elle s’y Ă©tait engagĂ©e, la Ville dĂ©veloppe ses ressources propres (notamment grĂące aux nouveaux tarifs de location des espaces culturels), le mĂ©cĂ©nat et le financement participatif (avec la reconduction et le dĂ©veloppement du Ticket MĂ©cĂšne).
C’est notamment du dialogue entre l’impulsion politique et la totale libertĂ© de crĂ©ation laissĂ©e aux acteurs que naĂźt la politique culturelle. La Ville s’attache Ă  gĂ©nĂ©raliser des rĂ©flexes devenus indispensables, pour elle-mĂȘme et pour les opĂ©rateurs de son territoire, afin de continuer Ă  faire mieux, avec parfois moins ou autant : mutualisations, partenariats, changement d’échelle territoriale et dĂ©cloisonnement en sont les maĂźtres-mots.

Est-ce que Bordeaux a été pour vous un laboratoire pour la politique culturelle au niveau national ?
Un Maire est un Ă©lu de proximitĂ©, apprĂ©ciĂ© de nos concitoyens. Il dispose de nombreux leviers pour agir. Dans le domaine culturel, je me suis toujours attachĂ© Ă  faire vivre la culture, 365 jours par an, en donnant une forte prioritĂ© Ă  l’éducation artistique et culturelle. La Ville s’est dotĂ©e d’un fonds d’aide Ă  la crĂ©ation artistique qui est passĂ© de 150 000 € en 2013 Ă  650 000 € en 2016 pour soutenir toutes les formes d’art.
J’ai rĂ©cemment lancĂ© un plan en faveur de l’équitĂ© culturelle pour agir, Ă  mon niveau, Ă  la suite des cruels Ă©vĂšnements qui ont endeuillĂ© le France en 2015. 17 actions qui nous permettront de renforcer nos actions culturelles dans les quartiers. Ne l’oublions jamais : la culture est une rĂ©ponse essentielle en ces temps troublĂ©s.
Enfin, depuis 1995, j’ai souhaitĂ© donnĂ© une prioritĂ© forte Ă  la lecture publique : Bordeaux dispose d’un remarquable rĂ©seau de 10 bibliothĂšques de quartier, premier maillage culturel de la ville. Mais aussi au Patrimoine : Bordeaux est la ville de France qui dispose du plus grand nombre de monuments classĂ©s ou inscrits au titre des monuments historiques aprĂšs Paris.
Ces axes sont bien sĂ»r des politiques que je dĂ©fendrai demain au niveau national, comme je l’ai rappelĂ© lors de mon discours d’ouverture du Forum d’Avignon Ă  Bordeaux.

 

Vous avez reçu le soutien de Christine Albanel, elle-mĂȘme ancienne ministre de la Culture et membre de la famille chiraquienne, pour la primaire de 2016. Est-ce que ce type de soutien compte pour vous ?
Je connais Christine Albanel depuis longtemps. Non seulement c’est une amie, de longue date mais c’est aussi une personnalitĂ© dont j’apprĂ©cie la vaste culture, la finesse des analyses et l’acuitĂ© du regard sur le temps et sur le monde. Elle dispose d’une solide expĂ©rience acquise dans la sphĂšre publique et aujourd’hui dans l’entreprise. C’est une chance de l’avoir Ă  mes cĂŽtĂ©s.

 

Pourquoi parlez-vous si peu finalement des livres que vous avez lus et des films que vous avez vus, à l’inverse d’un Nicolas Sarkozy par exemple ?
Dans le Temps retrouvĂ©, Marcel Proust dit que l’art vĂ©ritable s’accomplit dans le silence. Il en va de mĂȘme de la pratique
 Plus sĂ©rieusement, dans un monde politique trĂšs corsetĂ©, je m’accorde encore une petite libertĂ©, celle de soustraire Ă  tout impĂ©ratif mĂ©diatique mes choix culturels, mes coup-de cƓur et parfois aussi
 mes irritations. Je vous rassure, ils sont nombreux. Et il m’arrive quand mĂȘme parfois, non seulement d’écrire et de publier, mais aussi d’exprimer mes passions. J’ai ainsi beaucoup apprĂ©ciĂ© tout rĂ©cemment Britannicus Ă  la ComĂ©die-Française, belle rĂ©flexion sur le pouvoir, ses enjeux et ses tensions.

 

Propos recueillis par notre correspondant Julien Vallet en juin 2016

 

RÉSUMÉ

PREMIERE PARTIE. Adepte du jugement libre pour une culture rĂ©humanisĂ©e, Alain JupĂ© dĂ©fend la culture comme idĂ©al pour s’insurger contre le prĂȘt Ă  penser ou la pensĂ©e unique… RĂ©concilier culture et Ă©ducation, transmettre les valeurs fondamentales, encourager la capacitĂ© Ă  se projeter ensemble, restaurer l’unitĂ© et la cohĂ©sion national Ă  l’heure oĂč tout les menace… La politique en faveur du cinĂ©ma restent exemplaires en France, et si demain l’Europe devait se redĂ©finir, elle aurait grand intĂ©rĂȘt Ă  le faire sur le plan culturel : fonder le concept d’un “Erasmus culturel” serait intĂ©ressant quand le modĂšle de la chaĂźne culturelle ARTE reste elle aussi une preuve Ă©loquente de ce que peut produire la coopĂ©ration entre les nations.
DEUXIEME PARTIE. Plus concrĂštement, Alain JuppĂ© entend rĂ©flĂ©chir Ă  un acte II de la politique du mĂ©cĂ©nat pour faire Ă©voluer encore la loi 2003 ; si la Culture est bien au centre de son programme national et europĂ©en, il s’agit de dĂ©velopper pratiquement les projets en faveur de l’Ă©ducation, la crĂ©ation et le rayonnement de la culture française partout dans le monde. Un nouveau plan patrimoine sur 10 ans doit aussi ĂȘtre lancer
TROISIEME PARTIE. Bilan sur la numĂ©risation du patrimoine culturel lancĂ© avec Michel Rocard en 2009… En souhaitant faire de Bordeaux, une capitale internationale des industries crĂ©atives et des arts numĂ©riques, Alain JuppĂ© entend dĂ©velopper considĂ©rablement le numĂ©rique sur le plan culturel car c’est un media de transmission au potentiel exceptionnel. Quels sont Ă  Bordeaux les chantiers porteurs d’enseignement et d’avenir ? Jumelage avec des villes Ă©trangĂšres, bilan sur Evento, place de l’OpĂ©ra dans le budget municipal, orientations stratĂ©giques culturelles pour Bordeaux dans les annĂ©es futures…

 

 

VISITEZ le site officiel d’Alain JupĂ© : www.alainjuppe2017.com

 

 

Samson et Dalila Ă  Bordeaux

saint-saens_582_home_barbaresBordeaux, Auditorium. St-SaĂ«ns: Samson et Dalila: les 27 et 30 octobre 2015. En version de concert avec une Dalila prometteuse (Aude EstrĂ©mo, dĂ©couverte dans le rĂŽle de Concepcion Ă  l’OpĂ©ra de Tours rĂ©cemment : VOIR nore reportage vidĂ©o L’heure Espagnole de Ravel avec Aude EstrĂ©mo), le chef d’Ɠuvre lyrique de Saint-SaĂ«ns, d’une sensualitĂ© inouĂŻe Ă  son Ă©poque, investit sans dĂ©cors l’Auditorium de Bordeaux pour 2 soirĂ©es Ă©vĂ©nements. Familier de la douceur algĂ©rienne, dĂ©couverte aprĂšs l’Ă©blouissement de Gide, Saint-SaĂ«ns parachĂšve enfin son grand Ɠuvre postwagnĂ©rien, Samson et Dalila courant 1873 : il est vrai que la partition regorge de sensualitĂ© orientale, trĂšs finement calibrĂ©e ; Pauline Viardot organise Ă  sa plus grande et agrĂ©able surprise une premiĂšre audition dans son salon parisien, – elle y chante Ă©videmment le rĂŽle de Dalila, taillĂ© pour sa voix ample et charnelle, en prĂ©sence d’Halanzier, le directeur de l’OpĂ©ra de Paris qui va bientĂŽt ĂȘtre inaugurĂ© dans ses nouvelles proportions et son faste dessinĂ© par Charles Garnier… HĂ©las, malgrĂ© l’engagement et le talent des chanteurs, l’indigne Halanzier jugea mĂ©diocre ce Samson pourtant fabuleusement dramatique, de sorte que la crĂ©ation se fera grĂące Ă  Liszt hors de France, Ă  Weimar : pourtant on rĂȘve Ă  ce que put ĂȘtre Samson de Saint-SaĂ«ns sous les ors et velours de l’OpĂ©ra Garnier flambant neuf…
Du premier projet de Saint-SaĂ«ns, l’acte I conserve un certain statisme trĂšs oratorio biblique (moins opĂ©ra : Saint-SaĂ«ns avait d’abord conçu son ouvrage comme un oratorio dans le sillon de Haendel et de Mendelssohn…) ; les actes II (ses duos amoureux embrasĂ©s irrĂ©sistibles) et III (sa Bacchanales) sont nettement plus dramatiques.
CSaint-SaensInspirĂ© du Livre des juges de l’Ancien Testament, le livret de Ferdinand Lemaire (cousin du compositeur) met en lumiĂšre la soumission des HĂ©breux sous la joug des Philistins ; leur hĂ©ros Samson exhorte Ă  la rĂ©sistance et Ă  la rebellion ; mais les dominateurs lui adresse la belle et sulfureuse Dalila qui manipulĂ©e par le Grand PrĂȘtre de Dagon, sĂ©duit immĂ©diatement Samson. Or investi par le pouvoir divin, Samson Ă©branle les colonnes du temple… Saint-SaĂ«ns ne mĂ©nage pas ses effets : empruntant Ă  la Saint-Jean de Bach, sa formidable ouverture ; dessinant pour l’entrĂ©e de Samson (tĂ©nor), une fabuleuse apparition (la plus belle premiĂšre scĂšne pour un tĂ©nor avec celle d’EnĂ©e dans Les Troyens de Berlioz) ; et quand paraĂźt la souveraine Dalila (aprĂšs la danse des jeunes Philistines), dans son air ” Printemps qui commence”, Saint-SaĂ«ns dĂ©voile une facette dont on ne parle pas et qui pourtant perce dans son opĂ©ra : sa furieuse voluptĂ©, insufflant Ă  l’Ă©criture des choeurs, des solistes, de l’orchestre, une progression extatique qui prĂ©pare Ă©videmment Ă  la trĂšs lascive Bacchanale du IIIĂš acte. N’omettons pas la sublime duo d’amour entre Samson et Dalila du II (“Mon cƓur s’ouvre Ă  ta voix”, immortalisĂ© par l’ineffable Maria Callas) oĂč Saint-SaĂ«ns redouble de subtilitĂ© amoureuse pour mieux exprimer l’enchantement des sens que la sirĂšne impose au cƓur du pauvre Samson. Avant Massenet et Puccini, Saint-SaĂ«ns rĂ©ussit l’une des scĂšnes d’envoĂ»tement et d’ivresse amoureuse les plus mĂ©morables de toute l’histoire de l’OpĂ©ra.
saint-saens-camille-portrait-carre-classiquenewsHeureusement pour Saint-SaĂ«ns et Pauline Viardot, le pianiste danois ami de Liszt, Edward Lassen assistait lui aussi Ă  l’audition privĂ©e parisienne organisĂ©e par la cantatrice : il parla immĂ©diatement Ă  Liszt de la partition ; Liszt de fait, se passionna pour l’opĂ©ra de son ami : il crĂ©a l’ouvrage Ă  Weimar le 2 dĂ©cembre 1877. Paris et la France avaient perdu l’occasion de favoriser un gĂ©nie français et l’un des sommets de l’opĂ©ra romantique français. La crĂ©ation française de Samson sera rĂ©alisĂ©e Ă  Rouen en 1890, puis Paris en 1892…

 

 

 

bordeaux samson et dalila aude estremo saint saens operaBordeaux, Auditorium
Saint-Saëns : Samson et Dalila
Les 27 et 30 octobre 2015
Paul Daniel, direction
Avec ExtrĂ©mo, Skelton…

Prochaine production lyrique Ă  ne pas manquer Ă  l’OpĂ©ra de Bordeaux : HervĂ© : Les chevaliers de la table ronde, recrĂ©ation
Les 22, 25, 26 et 27 novembre 2015
Grapperon / Weitz
Distribution : Arnaud Marzorati, Gabrielle Philippot, Chantal Santon…

CD. Compte rendu critique. Sibelius : 2Ăšme symphonie, LemminkaĂŻnen (ONBA, Paul Daniel, 2015, 1 cd ONBA Live, Actes Sud)

sibelius symphonie 2 retour de Lemminkainen onba bordeaux paul daniel direction actes sud musicales_cd_review_critique_compte rendu CLASSIQUENEWS cd review critique cd octobre 2015CD. Compte rendu critique. Sibelius : 2Ăšme symphonie, LemminkaĂŻnen (ONBA, Paul Daniel, 2015, 1 cd ONBA Live, Actes Sud). Suite de la collection initiĂ©e par l’Orchestre de Bordeaux et Actes Sud : un cycle de live dĂ©voilant la performance de la phalange bordelaise souvent Ă  l’Auditorium local dans des programmes destinĂ©s Ă  rassembler l’audience des mĂ©lomanes locaux ou cĂ©lĂ©brer des anniversaires incontournables. Evidemment pour les 150 ans de la naissance du plus grand symphoniste europĂ©en au XIXĂšme avec Mahler s’entend, et pour la premiĂšre moitiĂ© du XXĂš, l’ONBA et son chef Paul Daniel (depuis septembre 2013) se devaient de lire l’ardente vivacitĂ© de Sibelius dans un programme de fait trĂšs accessible : les milles sĂ©ductions de la Symphonie n°2, composĂ© en 1902 au moment oĂč Mahler rĂ©dige sa 5Ăšme, amoureuse et si sensuelle- ; la Symphonie n°2 de Sibelius est une vaste fresque panthĂ©iste, d’un souffle irrĂ©pressible et irrĂ©sistible, ont Ă©tĂ© auparavant compris et magnifiquement servis par Bernstein le bacchique, ou Karajan l’Olympien. Ce dernier servi lui-mĂȘme par une prise de son exemplaire (voir chez ses enregistrements chez DG rĂ©cemment rĂ©Ă©ditĂ©s dans le coffret Edition Sibelius 2015, CLIC de classiquenews d’octobre 2015), Ă©crase la discographie d’autant qu’ici l’ingĂ©nieur du son prĂ©fĂšre lisser et fusionner toutes les aspĂ©ritĂ©s de la partition, propre Ă  la recherche de couleurs d’un SibĂ©lius en communion Ă©troite avec les moindres frĂ©missements de la nature, nature matricielle, nature irrĂ©ductible Ă  toute expression qui la caricaturerait : entre l’organique dĂ©bridĂ© de Bernstein, et le contrĂŽle hĂ©doniste et si dĂ©taillĂ©, -palpitant- d’un Karajan, Paul Daniel s’appuie sur l’Ă©quilibre et la grande cohĂ©rence d’une sonoritĂ© solaire, avec un souci permanent des Ă©quilibres au point de gommer (comme la prise de son) les Ă©tagements sonores, la vitalitĂ© des contrastes entres les sĂ©quences et malgrĂ© la trĂšs grande caractĂ©risation de chaque pupitre.

 

 

Pourtant en verve et dĂ©taillĂ©, le chef Paul Daniel n’est pas un sibĂ©lien

Sibelius solennel, clinquant, dénaturé

ONBA_Paul-Daniel-Nicolas-Joubard-4--708x350Cependant, son Sibelius sonne solennel et pafois grandiose, quant les plus grands chefs sibĂ©liens sont restĂ©s organiques et frĂ©missants. C’est un Sibelius plus wagnĂ©risĂ© que proche de Tchaikovski (rĂ©fĂ©rence trĂšs prĂ©sente dans cette seconde symphonie). Le Sibelius de Daniel est ressenti et restituĂ©e comme une ascĂšse nettoyĂ©e de ses doutes, vertiges, gouffres pourtant inscrits et prĂ©sents dans la partition. Classique dans ses dĂ©veloppements et sa comprĂ©hension, Daniel s’entend Ă  gommer les Ă©carts qui contredise son souci d’Ă©quilibre, or la Symphonie n°2 (Allegretto) est un condensĂ© de toute la dĂ©marche esthĂ©tique de Sibelius, tiraillĂ© dans la croissance organique de la forme, entre organisation et dĂ©structuration, implosion et reconstruction : tout l’Ă©difice se nourrit de ses deux forces antinomiques mais indissociables et complĂ©mentaires. Le second mouvement tempo andante soufre d’une asthĂ©nie fonciĂšre, attĂ©nuation qui finit par lisser tous les plans et rĂ©duire les sĂ©quences pourtant nettement contrastĂ©es en une continuitĂ© dĂ©vitalisĂ©e : c’est le mouvement le plus contestable de cette approche certes originale mais qui frĂŽle le contresens. L’aspiration finale de ce 2Ăš mouvement est comme dĂ©vitalisĂ©e, son effet irrĂ©pressible et viscĂ©ral d’aspiration (11’34), totalement gommĂ©, quel dommage. Trop lisse, trop conforme, trop rond dans son approche, nous voulons citer le dĂ©sir de rugositĂ© et de force primitive d’un Sibelius qui s’adressant Ă  son Ă©lĂšve Bengt von Törne, et dĂ©signant comme illustration de sa dĂ©monstration des rochers de granit : “Quand nous les voyons, nous savons pourquoi nous capables de traiter l’orchestre comme nous le faisons”. DĂ©claration qui vaut intention esthĂ©tique pour toutes ses symphonies et qui est justement citĂ© dans la notice du livre cd. Epars, Ă©clatĂ©, fractionnĂ©, diluĂ©, la chef ne parvient pas Ă  maintenir un fil centralisateur dans le dĂ©roulement confus et pour le coup dĂ©sorganisĂ© du 3Ăšme mouvement vivacissimo, pour le coup totalement dĂ©cousu. Ici le chef hors sujet semble assembler les Ă©pisodes sans en comprendre l’enchaĂźnement ni la structure inhĂ©rente et souterraine : la logique sibĂ©lienne, organique, Ă  la fois Ă©clatĂ©e mais unitaire, lui Ă©chappe dĂ©finitivement. Le cycle est rĂ©duit Ă  une succession polie, plutĂŽt terne, oĂč le sens profond qui naĂźt des contrastes enchaĂźnĂ©s est absent. La formidable continuitĂ© avec le dernier mouvement et sa fanfare incandescente sont tout autant amollis, sans nerf, attĂ©nuĂ©, et sur un tempo dĂ©pressif : quel manque de passion (au sens oĂč l’entendait Benrstein : Ă©coutez en urgence ce que le chef amĂ©ricain, Ă©perdu, ivre, Ă©chevelĂ© fait autrement entendre). Que ce Sibelius sonne mesurĂ©, assagi, dĂ©vitalisĂ©. Paul Daniel n’est pas sibĂ©lien. Le geste est clair, articulĂ©, Ă©quilibrĂ© mais tellement timorĂ© : l’assemblage ne prend pas. Manque de vision globale de souffle prenant, incandescent, fulgurant. Le chef passe manifestement Ă  cĂŽtĂ©, dans un finale rien que dĂ©monstratif et grandiloquent, en dĂ©finitive lourd et presque racoleur, sans aucune fiĂšvre. Quelle dĂ©ception et quelle incomprĂ©hension profonde de l’Ă©criture sibĂ©lienne.

 

 

Bon couplage que d’associer ici Ă  la Symphonie n°2, Le retour de LemminkaĂŻnen (1896) opus 22 de plus de 7mn, lui-mĂȘme Ă©pisode final de son cycle LemminkaĂŻnen, qui est une partition passionnante en ce qu’elle permet d’entendre l’assemblage progressif en une totalitĂ© organique Ă  partir d’Ă©lĂ©ments Ă©pars exposĂ©s au prĂ©alable comme prĂ©supposĂ©s. La construction du drame et son dĂ©roulement Ă©vitent toute redite, le point culminant sur le plan de l’expression correspond au final : ici doit se rĂ©aliser la reconstruction salvatrice du hĂ©ros qui a Ă©chappĂ© Ă  la mort et la rĂ©unification de son propre corps dit sa rĂ©surrection et sa victoire finale (Ă  la maniĂšre du mythe Ă©gyptien d’Osiris, dieu des morts qui ayant ressuscitĂ© comme le Christ est aussi dieu de la RĂ©surrection). Saisi comme le chant d’une chevauchĂ©e, ou comme l’Ă©veil d’un printemps, frĂ©missant grĂące Ă  l’acuitĂ© des instrumentistes, Daniel semble trouver une plus juste vision ici, mais hĂ©las, l’enchaĂźnement des Ă©pisodes confine Ă  la fraction : tout est magnifiquement dĂ©taillĂ© et caractĂ©risĂ© comme une mosaĂŻque de sĂ©quences Ă©parses. Mais la vision unitaire et fĂ©dĂ©ratrice qui fusionne les Ă©lĂ©ments en une totalitĂ© mouvante et indivisible… ? Dans l’Ă©noncĂ© dĂ©taillĂ©, le geste est sĂ©ducteur.Mais dans la continuitĂ©, la vision ne laisse pas de nous laisser dubitatif, dans une prise de son qui noie les Ă©tagements des pupitres. Etrange vision oĂč Sibelius sort plus dĂ©naturĂ© que grandi. Et ces tutti conclusifs rien que ronflants et dĂ©monstratifs. A bannir malheureusement. PrĂ©fĂ©rez nettement les approches autrement plus captivantes et justes de Bernstein et Karajan, toutes rĂ©Ă©ditĂ©es Ă  prix compĂ©titif pour l’anniversaire Sibelius 2015.

 

 

 

sibelius symphonie 2 retour de Lemminkainen onba bordeaux paul daniel direction actes sud musicales_cd_review_critique_compte rendu CLASSIQUENEWS cd review critique cd octobre 2015CD. Compte rendu critique. Sibelius : 2Ăšme symphonie, Le retour de LemminkaĂŻnen. Orchestre national de Bordeaux. Paul Daniel, direction. Live enregsitrement rĂ©alisĂ© Ă  Bordeaux en avril 2015. Collection ONBA Live, Musicales Actes Sud, parution : octobre, 2015 / 13,0 x 18,0 / 56 pages. ISBN 314-9-02807-012-5. Prix indicatif : 18, 62€

 

 

Compte rendu, opĂ©ra. Bordeaux. Auditorium de l’OpĂ©ra National de Bordeaux, le 24 septembre 2015. Verdi : Don Carlo (version milanaise de 1884). Leonardo Caimi, Tassis Christoyannis, Elza van den Heever, Keri Alkema
 Ensemble Aedes, choeur. Le Cercle de l’Harmonie, orchestre. Paul Daniel, direction.

Vague verdienne en juin 2014L’ouverture de la saison lyrique de l’OpĂ©ra National de Bordeaux a lieu dans le nouvel Auditorium de la maison en cette soirĂ©e d’automne. Le dĂ©but de la fin du mandat de Thierry Fouquet, directeur sortant, commence avec le Don Carlo de Verdi, dans une nouvelle production signĂ©e Charles Roubaud. AprĂšs quelques annulations, souffrances et remplacements, la direction musicale des deux premiĂšres prĂ©sentations est tenue admirablement par le directeur de l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine, Paul Daniel. La distribution tourne autour de la fabuleuse Elsa van den Heever dans le rĂŽle d’Elisabeth de Valois et compte avec des personnalitĂ©s frappantes mĂȘme si inĂ©gales. Un retour Ă  Bordeaux pour la soprano citĂ©e, aprĂšs Anna Bolena et Norma les deux annĂ©es prĂ©cĂ©dentes, retour de facto, Ă  ne pas manquer !

Don Carlo ou le grand-opéra revisité

La nouvelle production frappe immĂ©diatement par l’absence presque totale de dĂ©cors (il y a quand mĂȘme une croix quelque part, Ă  un moment). Remarquons d’ores et dĂ©jĂ  la fabuleuse crĂ©ation vidĂ©o de Virgile Koering ; ses projections sur la scĂšne ingrate (sans cintres ni coulisses), habillent le plateau en costumes espagnols, de façon plus qu’habile. Une trĂšs belle excuse pour faire une mise en scĂšne qui est plutĂŽt mise en espace. Les costumes d’Ă©poque de Katia Duflot sont trĂšs beaux et donnent davantage de caractĂšre et d’Ă©lĂ©gance Ă  la mise en scĂšne dĂ©pouillĂ©e. Les chanteurs rentrent et sortent du plateau (mais pas les chƓurs, aux siĂšges derriĂšre la scĂšne), certes. Le directeur scĂ©nique laisse donc, «parler la musique ». Soit. Une idĂ©e non dĂ©pourvue de poĂ©sie, surtout en ce qui concerne la partition de Verdi, des plus rĂ©ussies d’un point de vue orchestral, mais trop souvent la chose qu’on dit quand on n’a vraiment rien Ă  dire. MatiĂšre Ă  rĂ©flexion pour la prochaine direction de la maison.

verdi don carlo bordeaux paul danielAprĂšs l’excellente performance de l’orchestre sous la baguette de Paul Daniel, malgrĂ© un rĂ©pertoire auquel ne va pas sa prĂ©dilection, le maestro a des choses Ă  dire. IntĂ©ressantes en plus. Sa direction est Ă  la fois passionnante et raffinĂ©e, avec des belles subtilitĂ©s au cours des quatre actes. Les contrastes sont privilĂ©giĂ©s, sans pourtant offenser l’ouĂŻe par des procĂ©dĂ©s faciles (rappelons qu’il s’agĂźt d’un grand opĂ©ra Ă  la française sous la plume de Verdi). Le choix de produire la quatriĂšme version de l’opus (Milan,1884), Ă  la base Don Carlos, en français, crĂ©Ă© pour l’OpĂ©ra de Paris en 1867, non sans d’innombrables pĂ©ripĂ©ties culturelles et stylistiques-, s’avĂšre trĂšs juste. La derniĂšre version de Modena Ă©tant en vĂ©ritĂ© la version Milanaise + le premier acte de la version de Paris, donc avec une certaine discordance stylistique, puisque le compositeur remania l’orchestration et parties vocales pour Milan. Cette version, plus concise, raconte toujours l’histoire trĂšs librement inspirĂ©e de la vie de l’Infant Don Carlos, petit-fils de Charles-Quint, devenu personnage romantique sous la plume de Schiller, modĂšle des librettistes de Verdi, Joseph MĂ©ry et Camille du Locle. Amoureux d’Elisabeth de Valois, nouvelle femme de son pĂšre Philippe II, Carlo termine dans les mains de l’Inquisition Ă  cause de cet amour impossible.

L’Elisabeth d’Elsa van den Heever est remarquable par son interprĂ©tation d’une Reine tourmentĂ©e, aux motivations sincĂšres et dont la noblesse de caractĂšre ne la quitte jamais. La voix large de la jeune cantatrice s’adapte Ă  souhait aux besoins expressifs de la partition et elle campe une performance fantastique, en dĂ©pit d’une certaine froideur. Le Don Carlo de Leonardo Caimi (remplaçant de Carlos Ventre) touche par la beautĂ© du timbre et par le charme et la candeur juvĂ©niles qu’il imprime au rĂŽle, mais le chanteur se trouve trĂšs souvent dĂ©passĂ© par celui-ci. Seulement l’intensitĂ© douloureuse de son jeu et vocal et thĂ©Ăątral (et ce dans une mise en scĂšne, disons, Ă©conome) touche l’auditoire. Le Marquis de Posa de Tassis Christoyannis quant Ă  lui, touche le public de plusieurs façons. Une belle et bonne projection, une articulation distinguĂ©e mais chaleureuse, et le jeu d’acteur remarquable qui lui est propre, font partie des qualitĂ©s de son interprĂ©tation des plus rĂ©ussies. Le Philippe II d’Adrian SĂąmpetrean, prise de rĂŽle, peine Ă  convaincre de son statut. Si ses qualitĂ©s vocales sont toujours lĂ , et nous sommes contents de le dĂ©couvrir dans ce rĂ©pertoire, son attribution paraĂźt un contresens. Ainsi dans le trĂšs beau quatuor vocal du III : « Giustizia, Sire! » avec Elisabeth, Eboli, Posa et Philippe, il est le maillon faible comparĂ© Ă  ses partenaires qui y excellent. De la Princesse Eboli de Keri Alkema, dans une prise de rĂŽle, nous retenons Ă©galement l’intensitĂ© mais aussi l’agilitĂ©, Ă©tonnamment. La chanson mauresque qu’elle interprĂšte au II : « Nel giardin del bello saracin ostello » est tout Ă  fait dĂ©licieuse. Remarquons aussi l’Inquisiteur de la basse Wenwei Zhang Ă  la profondeur sinistre Ă  souhait, et les choeurs de la maison avec le choeur Intermezzo, en bonne forme, avec un dynamisme de grand ferveur.

Enfin, un dĂ©but de saison plein de qualitĂ©s et plutĂŽt gagnant en dĂ©pit des pĂ©ripĂ©ties et incomprĂ©hensions… Une distribution inĂ©gale mais engageante, une mise en scĂšne trĂšs belle mais absente. Surtout un orchestre fabuleux et un moment d’intensitĂ© lyrique comme on les aime. Encore Ă  l’affiche le 30 septembre puis le 2 octobre 2015 Ă  l’OpĂ©ra National de Bordeaux.

Compte rendu, opĂ©ra. Bordeaux. Auditorium de l’OpĂ©ra National de Bordeaux, le 24 septembre 2015. Verdi : Don Carlo (version Milanaise 1884). Leonardo Caimi, Tassis Christoyannis, Elza van den Heever, Keri Alkema
 Ensemble Aedes, choeur. Le Cercle de l’Harmonie, orchestre. Paul Daniel, direction.

Nouveau Dardanus de Rameau par Michel Fau Ă  Bordeaux

RAMEAU 2014 : sĂ©lection cdBordeaux, OpĂ©ra. Rameau : Dardanus. 18>26 avril 2015. 5 reprĂ©sentations pour un chef d’oeuvre musical que le gĂ©nie de Rameau porte au sommet de l’inspiration baroque française. L’intrigue pose les jalons d’un huit clos amoureux composĂ© de trois protagonistes : Iphise est aimĂ©e par deux prĂ©tendants : AntĂ©nor et Dardanus. Ce dernier ennemi de son pĂšre Teucer, est le seul aimĂ© par la princesse. Comme toujours le surnaturel et le fantastique font la valeur des hĂ©ros et rĂ©vĂšlent leurs talents : Dardanus sauve des griffes du monstre AntĂ©nor qui laisse son rival Ă©pouser Iphise.

Depuis son premier opĂ©ra Hippolyte et Aricie en 1733, Rameau ne cesse d’attiser la haine des lullistes. .. avec le succĂšs des Indes galantes puis des FĂȘtes d’Hebe, Dardanus propose un nouveau regard sur la tragĂ©die lyrique,  combinaison stimulante de l’amour,  du merveilleux,  du surnaturel fantastique et spectaculaire. En bien des points, Rameau d’ouvrage tragique en ballet enchanteur va toujours plus loin. Formellement, harmoniquement.

Pierre_Jelyotte Dardanus Rameau jeliotteLe livret de Leclerc de la BruĂšre,  jeune auteur Ă  la mode, un temps favorisĂ© par Voltaire,  est plus digne d’un OpĂ©ra ballet que d’une tragĂ©die. .. Son manque d’unitĂ© et de progression dramatique, son caractĂšre dĂ©cousu affaiblissent en vĂ©ritĂ© un ouvrage que seul le traitement musical Ă©lĂšve au rang de chef d’oeuvre : fils de Jupiter,  Dardanus fait basculer le prĂ©texte mythologique vers le merveilleux et le pouvoir des enchantements. Mais la prose et la construction poĂ©tique de La BruĂšre n’a pas l’intensitĂ© ni la tension des livrets de Pirrhus (Royer, 1730), ou de JephtĂ© de MontĂ©clair (1732).

Les deux amants Iphise et Dardanus s’aiment contre la volontĂ© des hommes : les obstacles inventĂ©s par La BruĂšre manquent de nĂ©cessitĂ© dramatique, ils tombent souvent Ă  plat dans le flux du drame : autoritĂ© du pĂšre d’Iphise (Teucer), rivalitĂ© du guerrier Antenor (qui aime aussi Iphise), formidable monstre destinĂ© Ă  rĂ©vĂ©ler la valeur de chacun. .. pire, les Ă©pisodes dansĂ©s et les tableaux merveilleux sont mal intĂ©grĂ©s Ă  l’action.  Superposition plutĂŽt que fusion. .. malheureuse.

 

 

 

Le merveilleux dans Dardanus

 

piranese prisons dardanus RameauD’emblĂ©e, pourtant, ce qui frappe dans Dardanus, c’est la place du merveilleux et de la magie : prĂ©sence du magicien IsmĂ©nor dont le pouvoir accompagne Dardanus,  et dĂ©voile Ă  ce dernier les vrais sentiments d’Iphise Ă  son Ă©gard ; puis sommeil de Dardanus et songe du hĂ©ros (avec divertissement dansĂ©) soudainement libĂ©rĂ© d’une prison oĂč il Ă©tait tenu prisonnier (superbes dĂ©cors de PiranĂšse pour la reprise de l’opĂ©ra aprĂšs sa crĂ©ation),  enfin monstre affreux qui rĂ©vĂšle Dardanus Ă  sa vraie nature : un hĂ©ros vainqueur promis Ă  l’amour. .. Qu’il s’agisse de la version initiale de 1739 ou de celle de 1744, la partition captive par sa caractĂ©risation musicale : le compositeur sait Ă  l’inverse des divertissements dansĂ©s au prĂ©texte totalement invraisemblable,  approfondir la psychologie des protagonistes,  concevoir des situations aux couleurs harmoniques inĂ©dites qui forcent l’admiration : le mode lugubre de la priĂšre de Dardanus (Lieux funestes oĂč tout respire la honte et la douleur) dans sa prison, reste un moment inoubliable dont la profondeur et la justesse Ă©motionnelle Ă©gale la priĂšre de TelaĂŻre dans Castor et Pollux (Tristes apprĂȘts,  pĂąles flambeaux. ..). Si les vers de La BruĂšre sont indiscutablement bien trempĂ©s,  le livret dans sa totalitĂ© n’a pas la mĂȘme cohĂ©rence : le poĂšte Ă©tait bon pour la sĂ©quence non pour le drame dans sa continuitĂ©. Mais pour la crĂ©ation, Rameau a pu compter sur le tempĂ©rament virtuose du tĂ©nor JĂ©liotte, dont il fait son chanteur favori


Le jeune ensemble Pygmalion et son chef Raphael Pichon ont fait de Rameau leur fond de commerce mais avec un verdeur encore perfectible : en témoigne encore leur récent enregistrement de Castor et Pollux, réalisé à Versailles : pas assez cohérent, poétiquement instable. En avril 2015, leur escale bordelaise pourrait indiquer une nouvelle maturité dans leur approche
 A suivre donc.

Rameau : Dardanus Ă  l’OpĂ©ra de Bordeaux

Mise en scĂšne, Michel Fau
DĂ©cors, Emmanuel Charles
Costumes, David Belugou
LumiÚres, Joël Fabing
Maquillages et masques, Pascale Fau
Chorégraphe, Christopher Williams
VĂ©nus, Karina Gauvin
Iphise, Gaëlle Arquez
Dardanus, Frédéric Antoun
Anténor, Florian Sempey
Teucer, Isménor, Nahuel di Pierro
Un songe, l’Amour, une phrygienne,
Katherine Watson
Un Phrygien, Etienne Bazola
Un Songe, Virgile Ancely
Un Songe, Guillaume Gutiérrez
Ensemble Pygmalion ChƓur et Orchestre
Direction musicale, Raphaël Pichon

Les 18, 20, 22, 24 et 26 avril 2015, 20h (le 26 Ă  15h)

 

 

Illustrations : Rameau, Pierre JĂ©liotte / JĂ©lyotte, les prisons de PiranĂšse (DR)

 

 

Cinéma. La BohÚme en direct de Bordeaux, le 26 septembre 2014, 20h

boheme bordeaux dirct cinema 2014CinĂ©ma. La BohĂšme en direct de Bordeaux, le 26 septembre 2014, 20h. Pour souligner l’ouverture de sa nouvelle saison 14-15, l’OpĂ©ra de Bordeaux diffuse en direct dans les salles de cinĂ©ma, la premiĂšre soirĂ©e de La BohĂšme de Puccini, ce vendredi 26 septembre 2014, Ă  20h. A l’affiche jusqu’au 7 octobre, La BohĂšme s’inspire du roman de Burger et narre les amours fragiles et tragiques de la couturiĂšre Mimi et du poĂšte Rodolfo : Puccini y brosse le portait du Paris romantique Ă  l’époque de Louis Philippe oĂč une colonie de jeunes artistes s’enivre au CafĂ© Momus pour rompre avec la sinistre existence de leur vie misĂ©rable. Pour contrepointer les rĂŽles rĂ©alistes et sensibles de Mimi et de Rodolfo, le couple du peintre Marcello et de la chanteuse lĂ©gĂšre Musetta incarne des amours piquantes, contrastĂ©es, mais constantes. La mise en scĂšne  dĂ©jĂ  prĂ©sentĂ©e Ă  Bordeaux en 2006 privilĂ©gie un retour au Sixties
 Dans la fosse, le directeur musical de l’orchestre maison, Paul Daniel dirige son premier opĂ©ra.

 

 

informations pratiques

La BohĂšme de Puccini au cinĂ©ma en direct de l’OpĂ©ra de Bordeaux

DurĂ©e environ 2h – Entracte de 15 minutes

Vendredi 26 septembre 2014, 20h

A l’affiche à Bordeaux jusqu’au 7 octobre 2014

 

distribution

Direction : Paul Daniel

Mise en scĂšne : Laurent Laffargue

DĂ©cors : Philipe Casaban & Eric Charbeau

Costumes : Hervé Poeydomenge

LumiĂšres : Patrice Trottier

 

Rodolpho : SĂ©bastien GuĂšze

Mimi : Nathalie Manfrino

Marcello : Dimitri Pittas

Musetta : Georgia Jaman

Colline : Nahuel di Pierro

 

Orchestre National Bordeaux Aquitaine ChƓur de l’OpĂ©ra National de Bordeaux Jeune AcadĂ©mie Vocale d’Aquitaine

 

 

Consulter le site de l’OpĂ©ra de Bordeaux :

http://www.opera-bordeaux.com/dactail-spectacle/opera-1/la-boheme-824/14-15-11.html

 

Lire aussi notre prĂ©cĂ©dente dĂ©pĂȘche :

http://www.classiquenews.com/la-boheme-de-puccini-au-cinema/

Compte rendu, opĂ©ra. Bordeaux. OpĂ©ra National de Bordeaux, le 27 mai 2014. Donizetti : Anna Bolena. Elza van der Heever, Keri Alkema, Sasha Cooke… Orchestre National Bordeaux Aquitaine. Leonardo Vordoni, direction. Marie-Louise Bischofberger, mise en scĂšne.

annabolena0Bordeaux, OpĂ©ra. Touchante Anna Bolena… Fin de saison lyrique belcantiste Ă  l’OpĂ©ra National de Bordeaux avec la nouvelle production d’Anna Bolena de Donizetti, dans une mise en scĂšne de Marie-Louise Bischofberger. La distribution rĂ©unit de jeunes chanteurs, plutĂŽt investis, dont en premiĂšre place la soprano Elza van der Heever dans le rĂŽle-titre. L’Orchestre National Bordeaux Aquitaine est Ă  son tour dirigĂ© par le chef italien invitĂ© Leonardo Vordoni. Donizetti, grand improvisateur italien de l’Ă©poque romantique, compose Anna Bolena en 1830, Ă  l’Ăąge de 33 ans. L’opĂ©ra seria sur le livret de Felice Romani inspirĂ© de l’histoire d’Anne Boleyn, Reine d’Angleterre, sinspire en rĂ©alitĂ© en fait de deux piĂšces de thĂ©Ăątre : l’Anna Bolena de Pepoli et l’Enrico VIII de Marie-Joseph de ChĂ©nier (dans une traduction italienne d’Ippolito Pindemonte). Comme souvent dans les opĂ©ras belcanto, le texte n’est que prĂ©texte pour les envolĂ©es lyriques.

 

BeautĂ© touchante d’un destin tragique 

L’histoire est celle d’Anne Boleyn, deuxiĂšme femme du Roi d’Angleterre Henri VIII, auparavant favorite du Roi. C’est grĂące Ă  leur mariage, aprĂšs l’annulation du prĂ©cĂ©dent avec Catherine d’Aragon, que le Royaume Uni rĂ©alise le schisme de l’Église d’Angleterre avec le Vatican. Sa fortune durera peu, puisqu’elle est condamnĂ©e Ă  la guillotine et remplacĂ©e par l’une de ces dames de compagnie, Jeanne Seymour. Le succĂšs glorieux de l’oeuvre dans toute l’Europe fait de Donizetti une vĂ©ritable cĂ©lĂ©britĂ©, il s’agĂźt en effet de son premier opĂ©ra de maturitĂ©, qui, tout en Ă©tant moins personnel que Lucia di Lamermoor, demeure une tragĂ©die lyrique flamboyante. La performance des interprĂštes s’inscrit ainsi parfaitement dans la nature de l’ouvrage. Ils ont tous un bel investissement qui est remarquable dĂšs le dĂ©but de la prĂ©sentation. Le trio des femmes est extraordinaire.

Elza van der Heever dans le rĂŽle-titre fait penser et fait songer Ă  … Giuditta Pasta (cantatrice crĂ©atrice du rĂŽle), par sa prestance sur scĂšne, par la force dramatique de ces gestes, par l’humanitĂ© imposante et altiĂšre qu’elle dĂ©gage. C’est une Anna Bolena troublĂ©e, belle, appassionata, sincĂšre. Elle dĂ©ploie ses talents vocaux et thĂ©Ăątraux d’une façon captivante. Son duo avec Giovanna Seymour au deuxiĂšme acte : « Dal moi cor punita io sono » est un sommet dramatique et musical. La rivale Seymour est interprĂ©tĂ©e par Keri Alkema, soprano au chant plaisant et souvent dramatique. Sa complicitĂ© avec van der Heever est Ă©vidente, elle est d’ailleurs beaucoup plus touchante et mĂ©morable dans ses Ă©changes avec Anna Bolena qu’avec le Roi Enrico VIII. Avant d’aborder la performance des hommes, moins heureuse, remarquons Ă©galement la fabuleuse prestation de la mezzo-soprano Sasha Cooke dans le rĂŽle travesti de Smeaton, page et musicien de la Reine : belle agilitĂ© vocale tout Ă  fait belcantiste et timbre corsĂ© trĂšs sĂ©duisant. Sa prestation est un mĂ©lange de mĂ©lancolie et de bravoure, sans prĂ©tention : excellente.

Nous sommes plus partagĂ©s face aux solistes masculins. Le tĂ©nor Bruce Sledge dans le rĂŽle de Percy fait de son mieux avec sa partie, d’une difficultĂ© redoutable. Il reste pourtant affectĂ© par une mise en scĂšne plutĂŽt superficielle et ne dĂ©passe pas vraiment les difficultĂ©s du rĂŽle. Matthew Rose dans le rĂŽle du Roi Enrico VIII, rĂ©ussit, lui, Ă  captiver la salle. Certes, la musique est flatteuse pour sa voix sans ĂȘtre particuliĂšrement sophistiquĂ©e ni difficile, mais c’est surtout au niveau dramatique oĂč il excelle. Sa caractĂ©risation du monarque a quelque chose de grossier, de rustique ; sa mĂ©chancetĂ© ne laisse pas le public insensible.

Sur le plan artistique, les crĂ©ations de l’Atelier de costumes de l’OpĂ©ra de Bordeaux sont ravissantes. Les habits sont d’inspiration historique et les matĂ©riaux paraissent trĂšs riches rehaussĂ©s par la noblesse des interprĂštes qui les portent. L’opĂ©ra Ă©tant axĂ© sur les destins de ses personnages fĂ©minins, nous trouvons la mise en scĂšne de Marie-Louise Bischofberger entiĂšrement pertinente mais avec une grande rĂ©serve. Elle arrive Ă  faire d’Enrico VIII un enragĂ© crĂ©dible, et d’Anna Bolena, l’incarnation de la classe et de la vĂ©racitĂ© Ă©motionnelle. Son travail est beau et efficace, mais paraĂźt peu profond et manquant de caractĂšre. L’Orchestre National Bordeaux Aquitaine est, quant Ă  lui, en grande forme. Le chef Leonardo Vordoni offre une ouverture pleine de pompe et d’hĂ©roĂŻsme. La partition est souvent martiale, parfois monotone. Si la direction aurait pu gagner en dynamisme, nous avons aimĂ© cependant les nombreux effets spĂ©ciaux de la baguette de Vordoni, avec le frĂ©missement des cordes, la candeur pĂ©tillante des bois, la sonoritĂ© idyllique de la harpe. Remarquons Ă©galement la performance du ChƓur de l’OpĂ©ra, trĂšs sollicitĂ©, dirigĂ© avec intelligence par Alexander Martin.

Ouvrage extraordinaire Ă  l’OpĂ©ra National de Bordeaux ! Il s’agĂźt aussi presque d’un avant-goĂ»t des moments forts de la saison prochaine, qui se terminera aussi avec un bijoux du belcanto italien romantique, la Norma de Bellini, avec Elza van der Heever Ă©galement dans le rĂŽle-titre. Vous pouvez encore voir Anna Bolena de Donizetti Ă  l’affiche les 2, 5 et 8 juin 2014.

Illustration : Elsa van den Heever, Anna Bolena à Bordeaux en 2014 © Frédéric Desmesure

 

Rendez-vous musicaux au jardin Ă  Malagar (33) par le PESMD de Bordeaux Aquitaine

Malagar 2014Malagar (33) : 2 journĂ©es musicales en accĂšs libre. Samedi 31 mai et dimanche 1er juin Ă  15h et 17h, le Centre François Mauriac de Malagar (33) invite le PĂŽle d’Enseignement SupĂ©rieur de la Musique et de la Danse (PESMD) de Bordeaux Aquitaine pour le premier temps musical des “Rendez-vous au jardin”, une dĂ©ambulation printaniĂšre sur le thĂšme de l’enfance, voyage pluridisciplinaire, dĂ©paysant et mystĂ©rieux, oĂč se mĂȘlent musique, danse et poĂ©sie… Pour l’occasion, les Ă©tudiants danseurs et musiciens du PĂŽle d’Enseignement SupĂ©rieur de la Musique et de la Danse (PESMD) de Bordeaux Aquitaine partagent la scĂšne avec l’Ensemble de cuivres Epsilon, phalange d’instrumentistes Ă  fort tempĂ©rament composĂ©e de Jean-Pierre CĂ©nĂ©dĂšse, cor solo de l’orchestre de l’OpĂ©ra de Marseille, Bruno Flahou, trombone solo de l’Orchestre National de l’OpĂ©ra de Paris, Franck Pulcini, trompette solo Ă  l’Orchestre de la SWR en Allemagne et Thierry Thibault, tubiste et directeur du Conservatoire Ă  Rayonnement DĂ©partemental de Valenciennes, tous formateurs au PESMD Bordeaux Aquitaine.

Toutes les infos, les modalitĂ©s pratiques sur le site du PĂŽle d’Enseignement SupĂ©rieur de la Musique et de la Danse (PESMD) de Bordeaux Aquitaine.

Entrée gratuite, accÚs libre dans la limite des places disponibles.
Possibilité de réserver sur le site Malagar.aquitaine.fr

Bordeaux, Opéra. Création : Christian Lauba : La Lettre des sables, 25>30 avril 2014

UnknownBordeaux, OpĂ©ra. CrĂ©ation : Christian Lauba : La Lettre des sables, 25>30 avril 2014. A Bordeaux, Christian Lauba partage ce mĂȘme souci de l’intelligibilitĂ© naturelle du chant : pas de gros effectif orchestral donc pour La Lettre des sables, afin de laisser s’épanouir les voix sur/dans l’orchestre. Le livret de Daniel Mesguish s’inspire de La Machine Ă  explorer le temps de H.G. Wells. La musique d’essence onirique interroge la rĂ©alitĂ© des ĂȘtres dans ce labyrinthe spatiotemporel, entre passĂ© et futur, qui permet rĂ©apparition ou multiplication. Qui est qui, et oĂč est-il rĂ©ellement, au moment oĂč il chante ? Sans rien dĂ©voiler ce son nouvel opĂ©ra, Christian Lauba souhaite cultiver cette part de mystĂšre et d’envoĂ»tement premier qui fait la magie de l’opĂ©ra : perte des repĂšres… se perdre pour mieux se retrouver ? Christian Lauba : La Lettre des sables. OpĂ©ra de Bordeaux, les 25, 27, 29 et 30 avril 2014. 

 

 

 

 

Donizetti : Anna Bolena Ă  Bordeaux

donizettiDonizetti: Anna Bolena Ă  Bordeaux (27mai>8juin 2014). heureux hasard du calendrier lyrique de mai et juin. Contemporain de Bellini, sous-estimĂ© en comparaison Ă  Rossini auquel il succĂšde et Ă  Verdi qu’il prĂ©figure, Donizetti incarne cependant un style redoutablement efficace, comme en tĂ©moigne ses deux ouvrages inspirĂ©s de l’histoire des Tudor (Anna Bolena, 1830 et Maria Stuarda, 1834). Les deux opĂ©ras, cĂ©lĂšbres parce qu’ils osent confronter chacun deux portraits de femmes hĂ©roĂŻques et pathĂ©tiques (Anna Bolena, Giovanna Seymour – Maria Stuarda, Elisabetta), se rĂ©vĂšlent convaincants par la violence des situations comme le profil psychologique qu’ils convoquent sur la scĂšne. LiĂšge accueille Maria Stuarda et Bordeaux, Anna Bolena.

NommĂ© directeur musical des thĂ©Ăątre royaux de Naples, Gaetano Donizetti profite avant l’avĂšnement irrĂ©pressible de Verdi, de l’absence de Rossini en Italie (au profit de la France). Anna Bolena est son premier grand succĂšs en 1830 au Teatro Carcano avec le concours des vedettes du chant, Giuditta Pasta et Giovanni Battista Rubini. Son inspiration ne semble plus connaĂźtre de limites, produisant ouvrages sur ouvrages avec une frĂ©nĂ©sie diabolique, malgrĂ© ses ennuis de santĂ© liĂ©s Ă  la syphilis contractĂ©e peu auparavant
 Suivent de nouveaux jalons de sa carriĂšre lyrique dont surtout dans la veine comique pathĂ©tique, L’Elixir d’amorce (Milan, 1832 : le premier joyau annonçant dix annĂ©es avant l’autre sommet qui demeure Don Pasquale de 1843 pour le ThĂ©Ăątre-Italien de Paris), puis Lucrezia Borgia (sur le livre de Felice Romani, l’ex librettiste de Bellini)
 Comme un nouvel avatar de ce drame gothique anglais qu’il semble aimer illustrer, Donizetti compose aprĂšs Anna Bolena, Maria Stuarda crĂ©Ă© Ă  Naples en 1834. Marino Faliero triomphe ensuite en 1835 sur la scĂšne parisienne, la mĂȘme annĂ©e oĂč il produit aussi Lucia di Lammermoor, alors que son confrĂšre Bellini meurt aprĂšs avoir livrĂ© I Puritani. Donizetti souffre toujours d’une Ă©valuation suspecte sur son Ɠuvre : moins poĂšte que Bellini, moins virtuose et dĂ©lirant que Rossini, moins dramatique et efficace que Verdi
 l’artisan inspirĂ© synthĂ©tise en vĂ©ritĂ© toutes ses tendances de l’art lyrique, proposant de puissant portraits lyriques Ă  ses interprĂštes. Car il ne manque ni de finesse psychologique ni de sens thĂ©Ăątral propice aux situations prenantes.

 

-

 

Donizetti : Anna Bolena
Opéra de Bordeaux
Du 27 mai au 8 juin 2014

boleyn_anne_tour_londres-anne-boleyn-portraitOpera seria, (tragĂ©die lyrique en deux actes-), Anna Bolena profite de la coupe dramatique trĂšs efficace du librettiste Felice Romani (habituel complice de Bellini). Giuditta Pasta crĂ©e le rĂŽle immense lyrique et dramatique d’Anna Bolena (soprano dramatique ample), en particulier exigeant pendant la scĂšne de la folie (Al dolce guidami castel natio) au III (dans la tour de Londres oĂč est retenue prisonniĂšre l’ancienne idole royale suspectĂ©e de tromper le Roi avec son ancien amant Percy), une intensitĂ© vocale et dramatique Ă©gale. C’est le sommet de l’opĂ©ra et pour la diva requise, l’obligation de se dĂ©passer comme tragĂ©dienne, pour convaincre. L’opĂ©ra tient aussi sa force voire sa violence de l’opposition des deux femmes, Anna Bolena et Giovanna Seymour (Jane Seymour), la nouvelle favorite d’Henry VIII. En 1957, Ă  la Scala de Milan, Maria Callas et Giuletta Simionato, soprano et mezzo dramatique, dĂ©fendait la rivalitĂ© des deux favorites d’Henry avec une flamme inĂ©dite. Plus proche de nous (OpĂ©ra de Vienne, avril 2011), le duo Elina Garanca et Anna Netrebko ont vaillamment incarnĂ© l’une et l’autre hĂ©roĂŻnes (Giovanna, Anna) avec le mĂȘme aplomb vocal, la mĂȘme force dramatique (DVD Deutsche Grammophon).

Donizetti : Anna Bolena Ă  l’OpĂ©ra de Bordeaux. Nouvelle production
Opera seria en 2 actes de Donizetti ; livret de Felice Romani.
Créé à Milan, au teatro Carcano, le 26 décembre 1830

A Bordeaux, le rÎle-titre est interprété par Elza van den Heever, récemment applaudie à Bordeaux dans Ariane à Naxos (le Compositeur) et Alcina (rÎle-titre).
Direction musicale, Leonardo Vordoni
Mise en scĂšne, Marie-Louise Bischofberger

Enrico VIII, Matthew Rose
Anna Bolena, Elza van den Heever
Giovanna Seymour, Keri Alkema
Lord Rochefort, Patrick Bolleire
Lord Riccardo Percy, David Lomeli (les 27, 30 mai et 5 et 8 juin), Bruce Sledge (2 juin)
Smeton, Sasha Cooke
Sir Hervey, Christophe Berry
Orchestre National Bordeaux Aquitaine
ChƓur de l’OpĂ©ra National de Bordeaux

Bordeaux, Opéra
Les 27, 30 mai, puis 2,5 et 8 juin 2014

 

Compte rendu, opéra. Bordeaux. Opéra National de Bordeaux, le 16 février 2014. Belå Bartók : Le Chùteau de Barbe-Bleue. Paul Gay, Christine Rice. Orchestre National Bordeaux Aquitaine. Julia Jones, direction. Juliette Deschamps, mise en scÚne.

Voici un BartĂłk puissant et spectaculaire Ă  l’OpĂ©ra National de Bordeaux avec la nouvelle production du ChĂąteau de Barbe-Bleue ! Au couple des solistes Paul Gay et Christine Rice s’associe l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine, collectif prodigieux sous la direction de Julia Jones et dans une mise en scĂšne de Juliette Deschamps.

Les pulsations salvatrices de la musique

Le seul opĂ©ra du compositeur hongrois BelĂĄ BartĂłk (1881 – 1945) est aussi le premier opĂ©ra en langue hongroise dans l’histoire de la musique. Le livret de BĂ©la BalĂĄzs est inspirĂ© du conte de Charles Perrault « La Barbe Bleue » paru dans Les Contes de Ma MĂšre l’Oye. L’Ɠuvre est Ă  la fois symboliste et expressionniste. Ici sont mis en musique Barbe-Bleue et Judith, sa nouvelle Ă©pouse, pour une durĂ©e approximative d’une heure. Ils viennent d’arriver au ChĂąteau de Barbe-Bleue et Judith dĂ©sire ouvrir toutes les portes du chĂąteau pour faire entrer la lumiĂšre. Le duc cĂšde par amour mais contre son grĂ©; la septiĂšme porte reste interdite mais Judith oblige Barbe-Bleue Ă  la lui ouvrir ; elle y dĂ©couvre ses femmes disparues encore en vie. Riche en strates, l’opĂ©ra se prĂȘte Ă  plusieurs lectures, la musique trĂšs dramatique toujours accompagne, augmente, colore et sublime la prosodie expressive du chant.

barbe bleue de bartok Ă  bordeauxJuliette Deschamps opte pour la modestie. Dans sa mise en scĂšne, trĂŽne un grand escalier au milieu du dĂ©cor unique ; les personnages dĂ©forment la rĂ©alitĂ© pour inspirer des rĂ©actions Ă©motionnelles au public. Le duc Barbe-Bleue se voit contraint de tripoter et violenter Judith quand ils rentrent aux jardins parfumĂ©s par la 4Ăšme porte ; du sang bleu pĂ©tillant coule du ventre de Judith quand elle regarde les eaux paisibles dans la 6e, des paillettes tombant du ciel dans la derniĂšre. Au symbole prĂ©visible, s’ajoute un expressionnisme incongru et facile. Les chanteurs/acteurs honorent l’ouvrage avec tous leurs talents et dans les limites du possible. Paul Gay annoncĂ© souffrant dĂ©cide de se prĂ©senter quand mĂȘme; ses possibilitĂ©s respiratoires sont clairement affectĂ©es, mais il fait un excellent travail. Son chant est un arioso expressif, fortement touchant. Sa fragilitĂ© physique rend le personnage davantage humain et complexe. Christine Rice au chant d’une grande intensitĂ©, est dramatiquement Compte-rendu, opĂ©ra. Saint-Etienne, le 16 fĂ©v 2014.Saint-SaĂ«ns: Les Barbares. Laurent Campellone, direction musicale. La direction musicale de Julia Jones est sans doute le point fort du spectacle. Les musiciens de la maison bordelaise maĂźtrisent les couleurs et le rythme singulier de la partition avec une grande aisance. Julia Jones exploite les timbres inouĂŻs d’un opĂ©ra miroitant entre merveilleux et fantastique. La puissance Ă©vocatrice de l’ensemble est immense. DĂšs la premiĂšre porte, le groupe des vents se distingue. La deuxiĂšme voit la harpe et le cor dialoguer de façon surprenante, planant au-dessus de la voix grave de Paul Gay. La performance musicale est d’une telle qualitĂ© que nous acceptons (presque) de voir Barbe-Bleue tuer Judith Ă  la fin et de lui retirer l’anneau… comme la fosse enivrante nous fait oublier tous les nombreux contresens de la mise en scĂšne.

Compte rendu, opéra. Bordeaux. Opéra National de Bordeaux, le 16 février 2014. Belå Bartók : Le Chùteau de Barbe-Bleue. Paul Gay, Christine Rice. Orchestre National Bordeaux Aquitaine. Julia Jones, direction. Juliette Deschamps, mise en scÚne.

Compte rendu, opĂ©ra. Bordeaux. OpĂ©ra National de Bordeaux (Grand ThĂ©Ăątre), le 16 janvier 2014. Gershwin : Porgy and Bess. Xolela Sixaba, Nonhlanhla Yende, Lukhanyo Moyake… Orchestre National Bordeaux Aquitaine. Albert Horne, direction. Christine Crouse, mise en scĂšne.

L’OpĂ©ra National de Bordeaux accueille le Cape Town Opera pour leur superbe production du grand classique amĂ©ricain et chef d’Ɠuvre lyrique de Gershwin, Porgy and Bess (1935), ici mis en scĂšne par la directrice artistique de la compagnie, Christine Crouse. Pour la premiĂšre, la direction musicale de l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine est assurĂ©e par le chef sud-africain Albert Horne, Ă©galement chef de chƓur et assistant musical du Cape Town Opera.

 

Porgy and Bess, Bordeaux, Gershwin, Cape Town

 

 

 

Porgy and Bess, une révélation

 

Porgy and Bess est une Ɠuvre riche en controverses. Beaucoup d’encre coule encore sur des questions comme la forme de l’oeuvre, son genre, les intentions des auteurs, etc… Sans alimenter les petites histoires, il reste important d’Ă©claircir certains points. Avec Porgy and Bess, George Gershwin (1989-1937) a voulu faire un vĂ©ritable opĂ©ra avec tout le sĂ©rieux que ceci implique, et avec toutes les exigences formelles requises. Il est  incontestablement arrivĂ© Ă  son but dans une Ɠuvre d’ampleur dramatique, un grand opĂ©ra Ă  morceaux distincts, mĂ©langeant plusieurs styles certes, mais avec une cohĂ©rence indĂ©niable et une cohĂ©sion assurĂ©e par les spĂ©cificitĂ©s de la plume du compositeur. Il a aussi voulu crĂ©er un opĂ©ra AmĂ©ricain.

Et il a rĂ©ussi avec un langage musical nourri des sonoritĂ©s propres Ă  son pays, notamment le jazz, le gospel, les spirituals, le blues. Mais pas seulement. Le livret, une adaptation du roman Porgy de DuBose Heyward, est crĂ©e par le frĂšre du compositeur Ira Gershwin avec le romancier. Son histoire tragique brille pourtant avec un optimiste inĂ©puisable et triomphal, trait de caractĂšre terriblement amĂ©ricain. Mais pas seulement. Un Ă©lĂ©ment souvent oubliĂ© ou ignorĂ© est que George Gershwin, juif amĂ©ricain Ă  la belle carriĂšre, a mandatĂ© que son Ɠuvre soit reprĂ©sentĂ©e et mise en scĂšne exclusivement avec des chanteurs noirs. Nous sommes alors dans les annĂ©es 30, et la sĂ©grĂ©gation raciale aux États-Unis est brĂ»lante (on est loin du mouvement des droits civils des annĂ©es 50). Les noirs amĂ©ricains sont alors victimes des nombreuses politiques incapacitantes de la part des Ă©tats. Mais voilĂ  un blanc New-yorkais en train de bouleverser l’ordre social, en embauchant des noirs, en faisant un art inspirĂ© des talents musicaux d’un peuple discriminĂ©… cela dĂ©range.

Nous n’avons aucun doute du mĂ©rite de la dĂ©marche artistique et sociale de Gershwin, ni de la grande dignitĂ© et valeur musicale de Porgy and Bess. Cette production du Cape Town Opera, compagnie auto-gĂ©rĂ©e avec des fonds venant exclusivement du privĂ©, ne fait que prouver l’Ă©vident. L’histoire de Porgy, un noir estropiĂ© de la Caroline du nord vivant dans un bĂątiment dĂ©laissĂ©, est celle avant tout d’un amoureux. Il est Ă©pris de Bess, la femme de Crown, un criminel, un « drogué » du quartier. Il veut la sauver, la libĂ©rer aussi de la glauque influence de Sportin’ Life, le dealer. La transposition dans le Soweto sud-africain des annĂ©es 70 par la metteure en scĂšne est trĂšs cohĂ©rente, tenant en compte l’affligeante rĂ©alitĂ© de l’apartheid. L’universalitĂ© de l’Ɠuvre ne se voit jamais compromise, et nous remarquons Ă  peine qu’il s’agĂźt de l’Afrique du Sud. La direction des acteurs/chanteurs est consistante et singuliĂšre dans sa sincĂ©ritĂ©, l’engagement de la distribution frappe en tous points de vue confondus, dĂ©gageant une Ă©nergie extraordinaire certainement aidĂ© par les nombreuses chorĂ©graphies Ă©lectrisantes de Sbo Ndaba.

 

 

Une distribution enflammée

 

La distribution vibre avec la force et le brio propre Ă  la jeunesse des chanteurs. Mais la performance est en gĂ©nĂ©ral rĂ©ussie et les nombreux personnages captivent en permanence, que ce soit pendant une ariette isolĂ©e ou dans les chƓurs. Le couple Ă©ponyme est interprĂ©tĂ© avec panache par Xolela Sixaba (Porgy) et Nonhlanhla Yende (Bess). Lui Ă  la voix large et chaleureuse, avec un timbre d’une beautĂ© touchante. Elle, une vĂ©ritable amazone, toujours ravissante, aux dons de comĂ©dienne Ă©vidents, avec une voix ronde et sĂ©duisante. Leur duo d’amour sans dĂ©veloppement au dĂ©but du deuxiĂšme acte est un des nombreux moments forts pour ces deux artistes rayonnant.  Ce soir Crown est incarnĂ© par Mandisinde Mbuyazwe aussi trĂšs investi d’un point de vue thĂ©Ăątral, mais Ă  la performance vocale progressive, quelque peu reservĂ©e au premier acte, puis trĂšs en forme et plutĂŽt imposant au deuxiĂšme.
De mĂȘme pour le Sportin’ Life de Lukhanyo Moyake, excellent acteur, avec une voix d’une certaine fraĂźcheur et un sens du rythme indĂ©niable. Les nombreux personnages secondaires sont Ă©galement trĂšs engagĂ©s et engageants. Le Jake d’Aubrey Lodewyk avec une suavitĂ© dans la vocalisation et une certaine finesse dans l’expression, offre au dĂ©but du deuxiĂšme acte un chant de pĂȘcheur oĂč il met ses talents d’acteur et de chanteur au service de l’oeuvre, un moment trĂšs jazzy, lui aussi captivant. Sa femme Clara est interprĂ©tĂ© par Siphamandla Yakupa, qui chante aussi la vendeuse de fraises au deuxiĂšme acte. C’est elle qui ouvre l’oeuvre avec l’archicĂ©lĂšbre « Summertime », en l’occurrence chantĂ© de façon spiritosa, avec cƓur. Elle est une vendeuse de fraises charmante et une Clara Ă  la fois pĂ©tillante et sentimentale. Remarquons aussi la Serena d’Arline Jaftha, sa lamentation Ă  la fin du premier acte, – l’air « My man is gone now », un des moments les plus puissants de la partition, donne des frissons.

Un personnage important de l’opĂ©ra est le choeur. C’est une facette fondamentale, et complĂštement intĂ©grĂ©e dans le drame. Il commente l’action, pose des questions, rĂ©pond, mais aussi dĂ©veloppe des idĂ©es musicales originales. Le Choeur du Cape Town Opera dirigĂ© par Albert Horne est exemplaire. Il est omniprĂ©sent et compte avec des belles voix et personnalitĂ©s. La façon avec laquelle ses chanteurs s’attaquent Ă  la musique traditionnelle amĂ©ricaine (spirituals, gospels), est caractĂ©risĂ©e et en termes gĂ©nĂ©raux… fabuleuse ! Ils sont superbement investis, leur complicitĂ© sur scĂšne, ravissante.

Quoi dire enfin de l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine ? Sous la direction d’Albert Horne, les musiciens jouent l’immense partition avec autant de complicitĂ© et d’investissement que les chanteurs. Le chef sud-africain a une maĂźtrise du rythme incontestable. Il exploite les cuivres et les sonoritĂ©s jazzy avec aisance, et maintient la tension en permanence tout en diffĂ©renciant avec Ă©nergie les diffĂ©rents styles qui se cĂŽtoient. Belle dĂ©marche ! Nos plus sincĂšres fĂ©licitations au Cape Town Opera et Choeur pour un Porgy and Bess de qualitĂ©. C’est la premiĂšre fois que cette production se prĂ©sente en France et nous souhaitons de tous nos cƓurs qu’elle ne soit pas la derniĂšre. Nous avons pu Ă©couter le Choeur du Cape Town Opera interprĂ©ter un rĂ©pertoire choral divers Ă  l’Auditorium de l’OpĂ©ra National de Bordeaux, mĂ©langeant chants traditionnels sud-africains et amĂ©ricains avec Verdi ou encore Gounod, et il n’a fait que confirmer ce qu’on a vu et entendu dans Porgy and Bess : la qualitĂ© des voix, leur tempĂ©rament collectif, un investissement sur scĂšne Ă©difiant et contagieux ! Bravo !