Compte rendu, Festivals. Festival « Bonjour Frankreich », Potsdam, les 16, 17, 18 juin 2016.

Compte rendu, Festivals. Festival « Bonjour Frankreich », Potsdam, les 16, 17, 18 juin 2016. En Ă©cho aux relations Ă©troites nouĂ©es par la Prusse de FrĂ©dĂ©ric II avec la France de Voltaire, le Festival de Potsdam a consacrĂ© fort judicieusement sa thĂ©matique annuelle Ă  la musique française, moins goĂ»tĂ©e que la musique italienne par les Allemands qui ne juraient que par l’opĂ©ra sĂ©ria des Italiens. Porter Ă  la connaissance du public germanophone le rĂ©pertoire Renaissance des chansons madrigalesques, les airs populaires des rĂ©gions de France et de la Nouvelle-France, avant de lui offrir la quintessence du gĂ©nie lullyste, permettait aussi de rappeler que ce rĂ©pertoire n’était pas totalement Ă©tranger Ă  la culture allemande, quand on songe notamment Ă  l’influence qu’elle a pu avoir sur le rĂ©pertoire lyrique hambourgeois au dĂ©but du XVIIIe siĂšcle.

 

 

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DE QUÉBEC À VERSAILLES : Postdam à l’heure française

 

Lors du premier concert, le 16 juin, les Musiciens de Saint-Julien ont Ă©bloui le public avec des musiques populaires, associĂ©es aux airs de cour plus savants d’un BoĂ«sset. De façon originale, le programme soulignait Ă  la fois le point de vue français d’un Ă©tranger (les danses bretonnes ou les branles du Poitou d’un Praetorius) et le point de vue Ă©tranger d’un Français (Pierre PhalĂšse, Gaillarde d’Écosse), auxquels s’ajoutaient les piĂšces plus classiques de Purcell (« O Solitude ») ou de Rameau (les « Rossignols amoureux » d’Hyppolite et Aricie). La flĂ»te Ă  la fois ductile, virtuose et prĂ©cise de François Lazarevitch donnait l’impression d’une improvisation constante, tout comme le violon sautillant de David Greenberg, Ă©poustouflant de naturel dans les Irische et Scottische Suiten. Dans l’acoustique merveilleuse de la Ovidesaal des Neuen Kammern tous les instruments sonnaient avec plĂ©nitude et accompagnaient une Élodie Fonnard Ă  la diction exemplaire, y compris dans la dĂ©clamation du français restituĂ© qui sonne ici, dans le contexte des voyages musicaux intercontinentaux, comme dĂ©licieusement exotique (ce dont tĂ©moigne en particulier un air sacrĂ© chantĂ© en dialecte huron !). On soulignera en outre l’extraordinaire performance du danseur Luc Gaudreau dans l’éloquence du geste chorĂ©graphiĂ©, d’une prĂ©cision entomologique. La virtuositĂ© se fait alors grĂące infinie, Ă  l’image des interprĂštes et d’un programme en tous points exemplaire.

Le lendemain (17 juin), dans l’écrin somptueux de la Raphaelsaal du chĂąteau de l’Orangerie, les ClĂ©ment Janequin, associĂ©s aux Sacqueboutiers de Toulouse, ont repris leur lĂ©gendaire programme Rabelais (enregistrĂ© par Harmonia Mundi). Ils Ă©taient accompagnĂ©s par le comĂ©dien Pierre Margot qui lisait entre les piĂšces des extraits du roman de Gargantua (y sont Ă©voquĂ©s la naissance du personnage, son Ă©ducation, l’abbaye de ThĂ©lĂšme, sa passion effrĂ©nĂ©e pour la boisson) avec une truculence et une drĂŽlerie trĂšs communicative. La soirĂ©e fut lĂ  encore mĂ©morable. Le temps dĂ©cidĂ©ment n’a guĂšre de prise sur cet ensemble, et en particulier sur Dominique Visse, dont la voix flĂ»tĂ©e et juvĂ©nile, quarante aprĂšs ses dĂ©buts, n’a pas pris une ride. Il fallait entendre les aboiements de la Chasse, les onomatopĂ©es de la Guerre et de « Nous sommes de l’ordre de Saint-Babouyn » de Loyset CompĂšre, mais aussi les piĂšces plus Ă©lĂ©giaques de Roland de Lassus ou d’Antoine Bertrand, mettant en musique des sonnets de du Bellay ou de Louise LabĂ©, pour goĂ»ter l’étendue du gĂ©nie interprĂ©tatif des Janequin, aussi Ă  l’aise dans la rigueur joyeuse du dĂ©sordre que dans la mĂ©lancolique cantilĂšne de la plainte.

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Mais le point d’orgue fut constituĂ© le surlendemain (18 juin 2016) par la premiĂšre d’Armide de Lully, importĂ©e du Festival d’Innsbruck, et marquant le dĂ©but d’une Ă©troite collaboration entre le Festival de Potsdam et le CMBV. La reprise fut marquĂ©e par des changements dans la distribution (les deux rĂŽles principaux) et une nĂ©cessaire adaptation au lieu (l’acoustique en plein air peu gĂ©nĂ©reuse de la cour de la FacultĂ© de ThĂ©ologie laissa la place Ă  celle beaucoup plus gratifiante de l’Orangerie). On pourrait regretter les coupes opĂ©rĂ©es dans la partition (le prologue, de larges pans de l’acte IV et de nombreux chƓurs, dont ceux de la passacaille), mais la cohĂ©rence dramaturgique est parfaitement respectĂ©e et l’Ɠuvre est servie admirablement par l’orchestre des Folies françoises aux couleurs chatoyantes, rehaussĂ©es par certains instruments « originaux » reconstituĂ©s par le CMBV (les quintes de violon impressionnants tenus sous le menton) et une direction roborative de Patrick Cohen-Akenine, toujours attentif Ă  la rhĂ©torique du drame, mĂȘme si on pouvait regretter certains choix de tempi rapides. Les chanteurs, jeunes, pour la plupart laurĂ©ats du concours « Cesti » d’Innsbruck, et provenant de multiples horizons gĂ©ographiques (Italie, IsraĂ«l, Canada, Grande-Bretagne) ont montrĂ© une exceptionnelle capacitĂ© Ă  s’adapter aux difficultĂ©s redoutables de la diction française. L’Armide d’Émilie Renard impressionne par sa puissance dramatique, alors qu’elle atteint dans les derniĂšres scĂšnes une rĂ©elle grandeur tragique (« Renaud, ĂŽ ciel ! O mortelle peine ! »), tandis que le Renaud de Rupert Charlesworth, personnage finalement assez secondaire, a la grĂące d’une vraie voix de Haute-contre Ă  la française, Ă  peine embarrassĂ©e dans les moments les plus tendus. Enguerrand de Hys, pourtant peu habituĂ© Ă  ce rĂ©pertoire, confirme son immense talent : son timbre clair et sonore, d’une parfaite Ă©locution, fait merveille ; talents plus que prometteurs la PhĂ©nicie de Daniela Skorka, la Sidonie de Miriam Albano ou le Ubalde/Aronte de Tomislav Lavoie (pour nous la rĂ©vĂ©lation de la soirĂ©e) : tous ont compris le sens de la notion de discours classique, essentiel dans l’opĂ©ra français. Dans le rĂŽle de la Haine, l’inusable Jeffrey Francis laisse transparaĂźtre derriĂšre son accent amĂ©ricain chantant, un abattage qui fait mouche. Quant Ă  l’Hidraot de Pietro di Bianco, ses graves somptueux font regretter une Ă©locution un peu engorgĂ©e, dans un style plus belcantiste que dix-septiĂ©miste.
POSTADAM-ARMIDE-TUE-RENAUD-LULLY-csm_160618-Armide-by-StefanGloede-01_da9c995da4Mais il faut surtout louer le remarquable travail de Deda Cristina Colonna. Quelle excellente idĂ©e d’avoir confiĂ© Ă  une chorĂ©graphe baroque la mise en scĂšne d’Armide ! La troupe de la Nordic Baroque Dancers, absolument magnifique, n’est pas un Ă©lĂ©ment adventice ou ornemental, mais participe pleinement Ă  l’efficacitĂ© rhĂ©torique de la tragĂ©die. Dramatiser la chorĂ©graphie permet d’unifier avec pertinence les Ă©lĂ©ments hĂ©tĂ©rogĂšnes de l’opĂ©ra et rappelle Ă  quel point celui-ci est nĂ© de la danse. Les costumes d’un grand raffinement, les lumiĂšres et la vidĂ©o pertinente de Francesco Vitali tĂ©moignent d’une utilisation ingĂ©nieuse des moyens limitĂ©s de la production (les mannequins habillĂ©s de pourpoints aux riches brocards, Ă  la fois figurants et Ă©lĂ©ments de dĂ©cor ou la projection d’abord d’un jardin labyrinthique, puis de la galerie de l’Orangerie qui se dĂ©lite, dĂ©truite par les dĂ©mons au moment oĂč Armide part sur un char volant). Au final, une soirĂ©e magnifique, prĂ©lude idĂ©al au jumelage annoncĂ© entre les deux citĂ©s royales de Potsdam et Versailles.

Illustrations : Armide © Stefan Gloede

 

 

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VIDEO, reportage. Nouvelle Armide de Lully à Innsbruck (août 2015)

Nouvelle production d'Armide de Lully Ă  Innsbruck et PostdamVIDEO, reportage. Nouvelle Armide de Lully Ă  Innsbruck (aoĂ»t 2015). AoĂ»t 2015 : le Festival de musique ancienne et baroque Ă  Innsbruck (Autriche) accueille pour la premiĂšre fois de son histoire, un opĂ©ra français : Armide de Lully (1686) dans une nouvelle production rĂ©alisĂ©e par le Centre de musique baroque de Versailles dans laquelle participent jeunes instrumentistes sur instruments d’Ă©poque, jeunes chanteurs dont les laurĂ©ats du Concours Cesti 2014. Dans Armide derniĂšre opĂ©ra de Lully, l’interaction de la danse et du drame intĂ©rieur de l’enchanteresse impuissante face Ă  Renaud est exceptionnelle. La partition permet aussi au CMBV Centre de musique baroque de Versailles de diffuser l’opĂ©ra baroque français Ă  l’Ă©tranger, tout en transmettant aux jeunes chanteurs le goĂ»t du thĂ©Ăątre et de la langue baroques. Reportage vidĂ©o : entretiens avec les chanteurs, BenoĂźt Dratwicki, Deda Cristina Colonna (mise en scĂšne), Patrick Cohen-AkĂ©nine (direction musicale). DurĂ©e : 15mn © studio CLASSIQUENEWS.TV – RĂ©alisation : Philippe-Alexandre Pham. Lire aussi notre prĂ©sentation de la production d’Armide de Lully Ă  Innsbruck (aoĂ»t 2015)

 

 

 

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Nouvelle Armide Ă  Innsbruck

innsbruck-2015-vignetteInnsbruck (Autriche). Nouvelle Armide de Lully, les 22,24 et 26 aoĂ»t 2015. C’est depuis sa crĂ©ation, le premier opĂ©ra baroque français qu’accueille le festival d’Innsbruck, une claire volontĂ© de changement voulue par Alessandro De Marchi nouveau directeur artistique depuis 2010 (Ă  la succession de RenĂ© Jacobs). C’est l’ultime ouvrage lyrique de Lully, l’objet aussi de sa dĂ©faveur dans le cƓur du Roi qui l’avait jusque lĂ  toujours soutenu et favorisĂ© ; c’est que depuis le dĂ©but des annĂ©es 1680, Versailles est passĂ© sous l’emprise de la ferveur et de la contrition.  GuĂšre prisĂ© par la nouvelle compagne et Ă©pouse du souverain, Madame de Maintenon, l’opĂ©ra est devenu divertissement suspect qui dĂ©tourne des justes croyances. Ainsi Armide, pourtant aboutissement de toute l’esthĂ©tique Lullyste, est crĂ©Ă© hors de Versailles, Ă  Paris au Palais-Royal en 1686 (en prĂ©sence du Grand Dauphin).

 

 

Nouvelle production d'Armide de Lully Ă  Innsbruck et Postdam

 

 

 

InspirĂ© du Tasse et de sa fameuse JĂ©rusalem DelivrĂ©e, Armide incarne l’impuissance de la passion, celle de l’amoureuse sarrasine pourtant magicienne qui ennemi du chevalier chrĂ©tien Renaud, l’aime malgrĂ© elle et malgrĂ© la guerre qui fait rage. La violence des sentiments balaie la menace et le choc des armes. C’est dans le sillon du Combat de TancrĂšde et Clorinde de Monteverdi – au siĂšcle prĂ©cĂ©dent, 1638-), un regard pĂ©nĂ©trant sur la folie amoureuse (Armide appelle la Haine Ă  son aide) qui s’empare d’une Ăąme pourtant puissante et qui finit en fin d’opĂ©ra, dĂ©truite, humiliĂ©e, blessĂ©e, seule.
Lully_versailles_portraitPour dĂ©fendre l’expression de la dĂ©sillusion et du dĂ©senchantement, Innsbruck accueille une Ă©quipe de jeunes chanteurs, nouveaux espoirs du chant baroque et en partie, laurĂ©ats des Ă©ditions du Concours Cesti, crĂ©Ă© ici mĂȘme par Alessandro de Marchi. La nouvelle production intĂšgre aussi les ballets, rĂ©alisĂ©s pour l’occasion par la troupe des Nordic Baroque Dancers, sous la houlette de la chorĂ©graphe et metteur en scĂšne Cristina Deda Colonna. Spectacle total, qui bĂ©nĂ©ficie donc de jeunes voix prometteuses. Prochain compte rendu critique sur classiquenews.com

Spectacle dĂ©jĂ  critiquĂ© au Festival d’Innsbruck 2015 : Il Germanico de Porpora (1732)

 

 

 

 

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VOIR le grand reportage vidĂ©o Nouvelle Armide de Lully au festival d’Innsbruck 2015

 

Armide de Lully

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Lully_versailles_portrait OpĂ©ra d’Ă©tĂ©. Armide de Lully. Beaune, le 3 juillet. Innsbruck, les 22,24,26 aoĂ»t 2015. Devant Damas oĂč rĂ©sident les musulmans, Armide et son pĂšre Hidraot, l’armĂ©e de croisĂ©s chrĂ©tiens commandĂ©e par Godefroy de Bouillon, a Ă©tabli son siĂšge. La magicienne Armide a conquis et soumis tous les chevaliers chrĂ©tiens grĂące Ă  ses pouvoirs… C’Ă©tait compter sans le pouvoir de l’amour : possĂ©dĂ©e, dĂ©munie, impuissante, l’enchanteresse doit bien se rĂ©soudre Ă  accepter la souveraine domination du chevalier Renaud car il a conquis son coeur. L’opĂ©ra expose la mĂ©tamorphose de la magicienne en amoureuse bouleversante, dĂ©faite, impuissante. La musique de Lully et le livret de Quinault explicitent l’emprise que Renaud exerce peu Ă  peu sur la sublime musulmane…
AprĂšs le Prologue oĂč la Gloire et la Sagesse chantent les vertus du Roi (Louis XIV), place Ă  l’action proprement dite.
A l’acte I, les musulmans cĂ©lĂšbrent la toute puissance d’Armide et d’Hidraot : la belle magicienne dĂ©clare Ă©pouser celui qui saura vaincre le plus valeureux de leurs ennemis : le chevalier Renaud.
Au II, Renaud exilĂ© par Godefroy, s’endort au bord d’une riviĂšre. Les esprits malins suscitĂ©s par Hidraot et Armide en font leur prisonnier et Armide, s’apprĂȘtant Ă  le tuer, tombe d’impuissance face au visage du beau chevalier : l’amour est plus que son devoir guerrier. Elle emporte Renaud ensorcelĂ© dans les airs…

 

 

 

Armide, l’opĂ©ra passionnel et tragique de Lully

 

L’Acte III est dĂ©volu Ă  la guerre intĂ©rieure qui saisit le coeur d’Armide : cet a mour pour Renaud faisant sa honte doit devenir haine pour la libĂ©rer. Mais la femme amoureuse se dĂ©voile et ne pouvant haĂŻr celui qu’elle aime, elle chasse la Haine venue rĂ©aliser ses premiers desseins.
Acte IV. Le compagnons de Renaud, Ubalde aidĂ© du chevalier Danois partent Ă  la recherche de Renaud pour le dĂ©livrer d’Armide : ils doivent Ă©prouver les charmes de Melisse, Lucinde, sĂ©ductrices destinĂ©es Ă  les perdre. Les hĂ©ros parviennent Ă  se libĂ©rer des enchantements.
Acte V. L’impuissance tragique d’Armide. Dans son palais Armide s’inquiĂšte toujours de la domination de Renaud dans son cƓur. Surviennent Ubalde et le chevalier Danois : Renaud prend conscience du charme dont il est victime et s’enfuit quittant Armide malgrĂ© ses plaintes. Armide de fureur, d’amoureuse devenue haineuse impuissante et dĂ©munie, dĂ©truit son palais et s’enfuit elle aussi sur son char.

 

Armide lully livret_front_BallardL’opĂ©ra en peignant surtout le dĂ©chaĂźnement des passions qui suscite un amour artificiellement provoquĂ© (Renaud tombe amoureux d’Armide par envoĂ»tement), cible l’impuissance de la magicienne. L’opĂ©ra s’achĂšve sur l’abandon d’Armide par Renaud qui a recouvrĂ© la raison et sur la haine solitaire de la musulmane qui s’enfuit (elle aussi) dans les airs, de rage et d’impuissance (ce parti final est aussi retenu par Noverre dans sonballet cĂ©lĂšbre, sujet Ă  un dĂ©cor et des machineries spectaculaires Ă  l’Ă©vocation de l’Ă©croulement du palais d’Armide et de l’Ă©lĂ©vation de la magicienne sur son char cĂ©leste). L’ouvrage de Lully crĂ©Ă© en 1686 prĂ©sente une telle intensitĂ© Ă©motionnelle, Ă©quilibre avec soin, scĂšnes de tendresse et d’enchantement (ballets et divertissements ponctuent l’action guerriĂšre proprement dite) qu’il devient un modĂšle dans l’imaginaire des compositeurs. Sacchini prĂšs d’un siĂšcle aprĂšs Lully en 1783, adaptera pour Marie-Antoinette et Louis XVI, le sujet d’Armide : son Renaud illustre une rĂ©ussite exemplaire du mythe d’Armide au temps des LumiĂšres, avec une diffĂ©rence importante dans le traitement du sujet : si Lully et Quinault achĂšvent leur ouvrage sur une issue passionnĂ©e et tragique, l’opĂ©ra de Sacchini, gluckiste napolitain Ă  paris, prĂ©fĂšre, goĂ»t du temps oblige, rĂ©soudre l’intrigue par les retrouvailles heureuses des deux protagonistes, aprĂšs avoir longuement offert Ă  Armide (mezzo soprano), de sublimes airs d’ivresse, de vertiges passionnels affine le portrait de la femme qui dĂ©voile avec une profondeur dĂ©jĂ  prĂ©romantique en pleine pĂ©riode classique, une sincĂ©ritĂ© de ton irrĂ©sistible (Ă  l’acte II aprĂšs le duo avec Renaud, brunoProcopio dirige Renaud sacchinil’air fameux “barbare amour”). AprĂšs Christophe Rousset Ă  Metz (avec marie Kalinine dans le rĂŽle titre, c’est rĂ©cemment le claveciniste et chef d’orchestre, lui-mĂȘme ancien Ă©lĂšve au clavecin de Rousset, Bruno Procopio qui a assurĂ© les 21 et 22 mars 2015, la crĂ©ation du Renaud de Sacchini Ă  Rio de Janeiro au BrĂ©sil (Sala Cecilia Meireles), dans une rĂ©alisation exceptionnelle oĂč perce tel un diamant imprĂ©vu, l’Ă©clat indicible et troublant de la mezzo brĂ©silienne Luisa Francesconi.

 

  

 Armide de Lully, opĂ©ra pour l’Ă©tĂ© 2015

 

 

Armide de Lully reprend du service au fil des festivals de l’Ă©tĂ© 2015. Beaune et Innsbruck affichent chacun dans des productions diffĂ©rentes, le chef d’oeuvre tragique et passionnel de Lully.

 

  

 

Beaune, festival
Le 4 juillet 2015, 21h
Rousset. Henry, PrĂ©gardien, Schroeder, van Wanroij, Chappuis, Mauillon, VĂ©ronĂšse, Guimaraes, Bennani…

AprĂšs PersĂ©e, PhaĂ«ton, BellĂ©rophon nous clĂŽturons avec le chef Christophe Rousset le cycle d’opĂ©ras de Lully avec Armide, son dernier opĂ©ra, considĂ©rĂ© par Rameau comme son plus grand chef-d’oeuvre. Il est jouĂ©, acclamĂ© et encensĂ© sur la scĂšne francaise tout au long du 18e siĂšcle. Dans sa dĂ©dicace au roi, Lully Ă©crit : “Sire, de toutes les tragĂ©dies que j’ay mises en musique voicy celle dont le Public a tesmoignĂ© estre le plus satisfait: c’est un spectacle oĂč l’on court en foule, et jusqu’icy on n’en a point veu qui ait receu plus d’applaudissements”. Le Cerf de La ViĂ©ville, contemporain de Lully et auteur de la fameuse “Comparaison de la musique italienne et de la musique française” (1704), dĂ©crivait dans cet ouvrage l’effet que produisait sur ses auditeurs le cĂ©lĂšbre monologue d’Armide qui clĂŽt l’acte 2 (“Enfin il est en ma puissance”), considĂ©rĂ© comme un des clous de la partition : « J’ai vu vingt fois tout le monde saisi de frayeur, ne soufflant pas, demeurer immobile, l’Ăąme tout entiĂšre dans les oreilles (…) puis, respirant lĂ  avec un bourdonnement de joie et d’admiration ». Au cinquiĂšme acte, l’impressionnante passacaille avec choeur et solistes est Ă©galement l’un des sommets de la partition.

 
 

 
 

Innsbruck, festivalEVASION en Autriche : le festival d'Innsbruck 2015
Les 22, 24, 26 août 2015
Avec les chanteurs lauréats du Concours de chant baroque coorganisé avec le Centre de musique baroque de Versailles
39Ăšme Festival international de musqiue ancienne d’Innsbruck / Festwhchen der Alten Musik. Innsburck, Innenhof der Theologischen FakultĂ€t)
C-Akenine, Colonna
Hache, Cabral, Skorka, Albano, di Bianco, Lavoie, Francis, de Hys

(au moment oĂč nous publions, la date du 24 aoĂ»t est dĂ©jĂ  complĂšte)

 

 

Illustration : les amours de Acis et Galate par Nicolas Poussin : sensualitĂ© crĂ©pusculaire et vĂ©nitienne (XVIIĂšme – DR)

Festival d’Innsbruck (Autriche), du 8 au 28 aoĂ»t 2015

Innsbruck-festival-2015-austria-august--8-28-2015-classiquenews-selection-summer-2015Innsbruck (Autriche), festival estival 8 du 28 aoĂ»t 2015. Pourquoi aller Ă  Innsbruck en aoĂ»t prochain ? Pour la qualitĂ© des Ɠuvres programmĂ©es (Innsbruck est un festival de musique ancienne et baroque), les interprĂštes qui les dĂ©fendent et aussi l’attrait du site comme les thĂ©matiques affichĂ©es : Fantastique, extravagance 
 voilĂ  les clĂ©s d’accĂšs, pour une invitation prometteuse, celle du 39Ăšme festival de musique ancienne d’Innsbruck. Concerts et rĂ©citals au chĂąteau d’Ambras (y paraissent entre autres les sopranos Roberta Invernizzi, Anna Prohaska, le violoniste Giulano Carmignola), recrĂ©ation lyrique attendue (Germanico in Germania, crĂ©Ă© Ă  Rome en 1732, de Porpora, avec mise en scĂšne sous la direction d’Alessandro de Marchi, le directeur  artistique du Festival : premiĂšre mondiale les 12 et 14 aoĂ»t, 18h puis le 16 Ă  15h)
 les Ă©vĂ©nements ne manquent pas.

 

 
Porpora, Lully, Hasse, Jommelli…

Germanico, Armide, Romolo ed Ersilia


Moissons d’évĂ©nements lyriques Ă  Innsbruck

 

lully_portrait_mignard_lebrunMais fiertĂ© hexagonale oblige, c’est peut-ĂȘtre en plus de ce Germanico du Napolitain Porpora (le maĂźtre et compositeur attirĂ© du prodige Farinelli
 lequel crĂ©e le rĂŽle titre), une autre production attendue est celle de l’Armide de Lully, – les 22, 24 et 26 aoĂ»t 2015 : la partition tragique majeure traite du mythe de la guerriĂšre enchanteresse, proie dĂ©munie et si humaine, dĂ©passĂ©e par l’amour brĂ»lant que suscite Ă  ses yeux, le beau chevalier chrĂ©tien Renaud. InspirĂ© du Tasse, et dĂ©jĂ  traitĂ© par le Monteverdi madrigalesque des dĂ©buts (le plus audacieux, le plus sensuel, le plus expĂ©rimental aussi, celui du Livre II de madrigaux de 1590), le profil fĂ©minin inspire aussi en 1686, le compositeur de Louis XIV Ă  Versailles : la distribution Ă  Innsbruck rĂ©unit la fine fleur du jeune chant baroque, distinguĂ©e l’annĂ©e derniĂšre (Ă©tĂ© 2014, lord du premier Concours Cesti de chant baroque : Elodie Hache, Daniela Skorka, Miriam Albano
). PremiĂšre tragĂ©die française crĂ©Ă©e Ă  Innsbruck (avec chorĂ©graphie de la compagnie suĂ©doise spĂ©cialisĂ©e Nordic Baroque dancers), Armide est aussi le chef d’oeuvre de Lully, ultime offrande du Florentin au genre lyrique français qu’il a crĂ©Ă© pour Louis XIV. Le spectacle pilotĂ© en partie par le CMBV Centre de musique baroque de Versailles, met Ă  l’honneur la puretĂ© digne du chant baroque versaillais, tel que l’aimait le Roi-Soleil : Ă©loquence sensible d’un chant expressif aussi articulĂ© et convaincant que le thĂ©Ăątre parlĂ©. Tous les chanteurs sont coachĂ©s par BenoĂźt Dratwicki et Jeffrey Francis dans leur approfondissement du chant baroque Ă  la française  (en particulier pour la rĂ©ussite des recitatifs).

Autre Ă©vĂ©nement d’Innsbruck 2015, Romolo ed Ersilia, opĂ©ra seria de Hasse pour les noces Ă  Innsbruck de l’archiduc Pierre-LĂ©opold avec l’Infante Marie-Louise d’Espagne en aoĂ»t 1765. Le festival renoue avec les fastes des cĂ©rĂ©monies dynastiques liĂ©es Ă  la vie des Habsbourg (Gala pour Marie-ThĂ©rĂšse, le 13 aoĂ»t 2015, 20h) dont Innsbruck est l’une des rĂ©sidences officielles. La production rĂ©unit au Landstheater la soprano Sunhae Im, le contretĂ©nor Valer Varna Sabadus au chant irradiĂ© particuliĂšrement expressif (comme son confrĂšre de la mĂȘme gĂ©nĂ©ration et lui aussi rĂ©vĂ©lĂ© par Max Emanuel Cencic : Franco Fagioli).

Donc Innsbruck n’est pas seulement un laboratoire de partitions mĂ©connues et pourtant captivantes, c’est aussi un festival particuliĂšrement dĂ©fricheur, dĂ©nicheur de jeune tempĂ©raments lyriques


Jommelli_portrait_250Enfin, saluons la comĂ©die, Don Trastullo, perle buffa de Jommelli, autre napolitain de la fin XVIIIĂš, qui renaĂźt ici dans la Salle espagnole du ChĂąteau d’Ambras (les 19 et 20 aoĂ»t) ; et le rĂ©cital de la soprano Sandrine Piau dans un programme consacrĂ© aux hĂ©roĂŻnes de Rameau : la cantatrice française offre un chant instrumental d’une sensibilitĂ© Ă©tonnante, d’autant bienvenue ici qu’elle avait marquĂ© les esprits lors des concerts Rameau Ă  l’OpĂ©ra royal de Versailles dans la recrĂ©ation de ZaĂŻs oĂč son incarnation sensible de ZĂ©lidie, Ăąme amoureuse Ă©prouvĂ©e, avait atteint une justesse poĂ©tique bouleversante
 (rĂ©cital Sandrine Piau : Les Surprises de l’amour, le 27 aoĂ»t, 20h).

Soit Porpora, Lully, Hasse, Jommelli
 quel festival européen offre une telle richesse artistique dans le domaine baroque ?

 

 

boutonreservationToutes les infos et les modalitĂ©s pratiques de rĂ©servation sur le site du festival de musique ancienne d’Innsbruck : Innsbruck Festwochen der Alten Musik, du 8 au 28 aoĂ»t 2015.

 

 

Beaune 2015 : Armide de Lully

lully_gravure_450Beaune. Lully : Armide. Le 3 juillet 2015, 21h. La Cour des Hospices cĂ©lĂšbre en 2015 le gĂ©nie lyrique de Lully, dramaturgenĂ© pour exprimer les vertiges de la passion amoureuse ; on pense Ă  CybĂšle, furie dĂ©chaĂźnĂ©e dans Atys, qui rend fou le pauvre berger au point qu’il tue sa propre aimĂ©e, Sangaride puis revenant Ă  la raison, mesure l’horreur de son geste insensĂ©. Terrifiante vengeance de la part de la dĂ©itĂ©… Dans Armide, Lully et son librettiste, le poĂšte Philippe Quinault … atteignent aussi un sommet du terrifiant ; le dernier opĂ©ra du Florentin crĂ©Ă© le 15 fĂ©vrier 1685, fut admirĂ© de Rameau qui se gardera bien d’aborder aprĂšs lui, la geste hĂ©roĂŻque, guerriĂšre et malĂ©fique des amours de Renaud et Armide. InspirĂ© du Tasse (La JĂ©rusalem dĂ©livrĂ©e), le livret de Quinault traite de la folie qui guette les choeurs Ă©pris. Le drame doit Ă  sa concentration psychologique, – laquelle contraste tant avec les ballets que les divertissements qui en ponctuent rĂ©guliĂšrement le dĂ©roulement, sa force tragique ; une maniĂšre lyrique qui Ă©gale sinon surpasse les tragĂ©dies parlĂ©es et dĂ©clamĂ©es de Corneille et surtout Racine. Pour Gluck, et avant lui Rameau, le cĂ©lĂšbre monologue dĂ©clamĂ© d’Armide clĂŽturant l’acte II (“Enfin il est en ma puissance”) reste un modĂšle de noblesse naturelle, de chant souple et racĂ©, idĂ©alement “Lullyste” et tragique. La nostalgie, la tendresse, l’abandon des Ăąmes sur l’autel de l’effusion la plus pure comme la plus intense sont aussi les offrandes admirables de Lully Ă  la musique versaillaise du XVIIĂšme. Un accomplissement servi Ă  Beaune par Les Talens Lyriques et Christophe Rousset qui y ont dĂ©jĂ  prĂ©sentĂ©, en un cycle “opĂ©ras de Lully” : PersĂ©e, BellĂ©rophon, PhaĂ«ton… Du XVIIĂšme, l’Armide de Lully garde sa violence sauvage et passionnelle : l’enchanteresse malgrĂ© ses magies qui captivent et capturent un temps le beau Renaud, ne parvient pas Ă  retenir le chevalier chrĂ©tien : il y a la voix du cƓur, inaccessible et mystĂ©rieuse et celle du pouvoir… La Sarrazine doit le laisser partir au V, non sans libĂ©rer une violence barbare qui dĂ©truit son palais, se vouant dĂ©sormais aux dĂ©mons de la haine vengeresse.
Avatar, de Lully Ă  Sacchini… Il en va tout autrement dans les reprises postĂ©rieures du mythe, en particulier, l’Armide ou plutĂŽt le Renaud de Sacchini de 1783 (qui fait suite Ă  Gluck) : le Napolitain Sacchini, invitĂ© par Marie-Antoinette Ă  Paris, souligne plutĂŽt la tendresse amoureuse de la femme sous le masque de la guerriĂšre magicienne. Il est vrai que le goĂ»t au temps de Louis XVI avait Ă©voluĂ© : plus de tragĂ©die en 5 actes mais en 3, et une fin heureuse qui unit les deux guerriers Renaud et Armide, aprĂšs avoir surtout soulignĂ© les faiblesses, doutes et tendresse d’une Armide plus amoureuse dĂ©sormais que vengeresse.

Armida de Joseph Haydn en tournée

OpĂ©ra en tournĂ©e. Haydn : Armida. 16 janvier > 10 mars 2015. D’aprĂšs La JĂ©rusalem dĂ©livrĂ©e, Armida de Haydn reste une perle lyrique mĂ©connue, jalon contemporain du thĂ©Ăątre mozartien et dĂ©jĂ  prĂ©romantique. Armide, princesse des Sarrazins, est aimĂ©e du chevalier chrĂ©tien Renaud. Celui-ci lui promet son soutien dans la guerre imminente qui devrait les opposer. Mais Ubaldo et Clotarco, guerriers des Croisades, amis de Renaud, le rappellent Ă  sa foi et Ă  ses serments. De plus, lui seul dĂ©tient le pouvoir de briser le myrte magique d’Armide. TiraillĂ©s entre devoir et sentiments, Renaud, tout comme Armide, sont dĂ©chirĂ©s par la douleur amoureuse.

haydn-joseph-582-420-grand-portrait-classiquenewsAprĂšs Lully et Gluck, deux auteurs qui ont mis en musique le livret de Quinault Ă  Paris, Joseph Haydn pour la Cour autrichienne d’Ezsterhaza, traite la lyre hĂ©roĂŻque, sentimentale et tragique du mythe d’Armide, mythe de l’impuissance amoureuse : Armide comme Renaud incarnent le poison d’un sentiment qui les mĂšne inĂ©luctablement Ă  leur perte.  Chez Gluck dĂ©jĂ , l’ambivalence des sentiments d’Armide formait le noyau de l’action : en une scĂšne vĂ©ritable d’exorcisme, menĂ© par la haine, Armida voulait Ă©chapper Ă  l’amour et l’arrachant de son cƓur… mais c’Ă©tait mourir et la femme amoureuse ne pouvait totalement rĂ©pudier son aimĂ©.. Ici, rappelĂ© Ă  son engagement guerrier, Renaud a percĂ© l’intimitĂ© de la magicienne avec d’autant plus de puissance qu’il sait comment briser le  myrte magique de la princesse. Les comĂ©dies dans le genre buffa de Haydn sont bien connues et d’autant plus explorĂ©es que l’auteur reconnaissait son infĂ©rioritĂ© dans le genre grave et tragique comparĂ© Ă  son cadet Mozart. De fait, les comĂ©dies de Haydn sont mieux estimĂ©es depuis l’intĂ©grale signĂ©e par Antal Dorati (Il Mundo della luna…).  DĂ©jĂ  le Cercle de l’harmonie et son chef JĂ©rĂ©mie Rhorer avaient abordĂ© l’Infeldelta Delusa de 1773 en janvier 2009. Les opĂ©ras de Joseph Haydn ont Ă©tĂ© le sujet d’un dossier spĂ©cial sur classiquenews.

Avec Armide, il s’agit de redĂ©couvrir le tempĂ©rament unique et singulier d’un compositeur de cour qui sut rĂ©concilier Ă©lĂ©gance et profondeur, gravitĂ© et justesse poĂ©tique.  Comme un Ă©cho aux troubles Ă©motionnels du couple protagoniste, Haydn et son librettiste traitent aussi le fil amoureux qui unit d’autres ennemis : Zelmira, tombĂ©e amoureuse de Clotarco, s’emploie Ă  contrer les noirs desseins du roi sarrazin Idreno… La guerre entre Sarrazins et ChrĂ©tiens paraĂźt bien faible contre les sentiments qu’amour tisse entre les ĂȘtres de deux clans affrontĂ©s.

 

 

 

trouble des genres, guerre amoureuse…

Armida : l’opĂ©ra du doute

 

Armide-Renaud-Hayez-home-582-420-haydn-armidaLes victimes de l’amour… DatĂ©e de 1784, et en cela dĂ©jĂ  prĂ©romantique, Armide peint des ĂȘtres profonds, en souffrance (comme Mozart Ă  la mĂȘme Ă©poque avec Idomeneo… il ira plus loin encore avec le crĂ©puscule ardent de la ClĂ©mence de Titus en 1791) dont le trouble efface les types vocaux du baroque triomphant pour lequel la seule virtuositĂ© vocale exprime l’intensitĂ© des affects. Ici rĂšgnent le doute, le soupçon, la perte des Ă©quilibres, une nouvelle sensibilitĂ© introspective et sa caractĂ©risation spĂ©cifique. L’esprit des LumiĂšres colore la partition d’une intelligence sentimentale inĂ©dite, que partage aussi Mozart dans tous ses opĂ©ras.  Elle dĂ©voile la fragilitĂ© des cƓurs quand ils sont sous l’emprise de l’amour. L’Ă©chiquier des intrigues s’y transforme en labyrinthe oĂč la folie et la dĂ©pression menacent. Une telle prĂ©cision servie par une musique subtile et raffinĂ©e (tout Haydn) se prĂȘte naturellement Ă  un jeu collectif qui doit d’abord s’appuyer sur un travail d’Ă©quipe. La souffrance et la solitude d’Armida abandonnĂ©e, les longues et incessantes hĂ©sitations de Rinaldo (en vĂ©ritĂ© le vrai hĂ©ros de l’opĂ©ra quand par exemple c’est plutĂŽt Armide qui est la protagoniste du Renaud de Sacchini, partition quasi contemporaine de 1783 !) sont les facettes d’un drame Ă©conome, particuliĂšrement touchant et moderne. La mise en scĂšne de Marianne ClĂ©ment fait rĂ©flĂ©chir sur l’expression confrontĂ©e des genres en une guerre elle aussi Ă©quivoque, armĂ©e et tendue : c’est un monde nouveau et plus nuancĂ© qui se prĂ©cise entre « la » femme sĂ©ductrice et « le » hĂ©ros vertueux. L’intelligence de Haydn du fait de sa seule musique fait imploser les cadres convenus : sa vision plus nuancĂ©e nous touche. C’est une conception proche finalement de l’opĂ©ra vĂ©nitien (Monteverdi, Cesti, Cavalli…) oĂč la frontiĂšre des genres bouge en permanence : Handel n’a t il pas fait chanter son Rinaldo par une femme ?

 

 

 

Joseph Haydn : Armida
Drame héroïque en 3 actes. Livret inspiré de La Jérusalem délivrée de Torquato Tasso
(Eszterhaza, 1784)

Chantal Santon, soprano : Armida, princesse magicienne
Juan Antonio Sanabria, ténor : Rinaldo, chevalier croisé
DorothĂ©e Lorthiois, soprano : Zelmira, fille du sultan d’Egypte
Laurent Deleuil, baryton : Idreno, roi sarrazin
Enguerrand De Hys, ténor : Ubaldo, chevalier croisé
Francisco Fernåndez-Rueda, ténor : Clotarco, chevalier croisé

Le Cercle de l’Harmonie
Julien Chauvin, direction

Opéra chanté en italien, surtitré en français
Marianne Clément, mise en scÚne

Calendrier de la tournée
La production d’Armida a Ă©tĂ© crĂ©Ă©e Ă  saint-Quentin en octobre 2014.

Création le 10 octobre, ScÚne nationale de Saint-Quentin-en-Yvelines
Opéra de Reims, vendredi 16 janvier 2015 à 20h30
Opéra de Massy, vendredi 23 janvier 2015 à 20h
ThĂ©Ăątre d’OrlĂ©ans, ScĂšne nationale, mercredi 11 fĂ©vrier 2015 Ă  20h30
ScÚne nationale de Besançon, jeudi 19 février 2015 à 20h
Centre lyrique Clermont-Auvergne, mercredi 25 février 2015 à 20h
Centre lyrique Clermont-Auvergne, vendredi 27 février 2015 à 20h
L’apostrophe – ThĂ©Ăątre des Louvrais scĂšne nationale de Cergy-Pontoise et du val d’Oise, jeudi 5 mars Ă  19h30
L’apostrophe – ThĂ©Ăątre des Louvrais scĂšne nationale de Cergy-Pontoise et du val d’Oise, samedi 7 mars 2015 Ă  20h30
Le Moulin du Roc, ScĂšne nationale de Niort, mardi 10 mars 2015 Ă  20h30

+ d’informations sur le site de l’Arcal

 

 

Antonio Sacchini (1730-1786)

Antonio_SacchiniBien que florentin de naissance, Arturo Sacchini (1730-1786) est surtout formĂ© Ă  Naples : Durante le remarque ses dons musicaux et l’intĂšgre au conservatoire de San Onofrio et au conservatoire de Santa Maria di Loreto que Durante dirigeait depuis 1742. Sacchini apprend et maĂźtrise trĂšs vite le clavecin, l’orgue, la composition. Il commença sa carriĂšre Ă  Padoue (en 1763, Olimpiade est son premier grand succĂšs), puis cherche la gloire Ă  Rome et Venise : dans la citĂ© des Doges, il dirige l’Ospedaletto dont le conservatoire lui permet d’enseigner le chant. Il compte parmi ses Ă©lĂšves la fameuse Nancy Storace, muse de Mozart, soprano aux performances remarquables. Puis Sacchini rejoint Munich et Stuttgart en Allemagne (Scipione in Cartagena applaudi respectivement en 1770 et 1771). En 1772, Sacchini est Ă  Londres oĂč il vĂ©cut dix ans : Ă  l’époque de ses 40 ans, Sacchini, compositeur mĂ»r et maĂźtre de l’art lyrique, rencontre le plus grand compositeur napolitain avec Jommelli, Traetta : il compose plus de 10 nouveaux opĂ©ras dont Montezuma (1775) et Antigono, surtout L’Amore soldato (1778). EndettĂ©, aux abois, Sacchini reçoit l’invitation de la Cour royale française pour concurrencer Ă  Paris, l’immense Gluck. Sacchini devient comme ce dernier le protĂ©gĂ© de Marie Antoinette qui en fait son maĂźtre de chant. Il arrive dĂšs 1783 : Sacchini recycle ses anciens ouvrages (comme l’avait fait Gluck : Orfeo devenant pour Paris OrphĂ©e) ; ainsi Sacchini reprend son ancienne Armida et en dĂ©duit Renaud… idem pour ChimĂšne, nouvelle adaptation d’Il Gran Cidde… mais les effets attendus ne se rĂ©aliseront pas : le modĂšle gluckiste est bien le plus spectaculaire alors et les Italiens Ă  Paris, Sacchini (et avant lui Piccinni) ne parviendront pas Ă  le surpasser. Comme tous les Ă©trangers invitĂ©s en France par l’AcadĂ©mie royale de musique, Sacchini est invitĂ© aussi Ă  rivaliser avec le modĂšle tragique hĂ©ritĂ© de Lully et Rameau : il ambitionne de remettre en musique Dardanus (1784) mais perd l’estime des Français. Son Oedipe Ă  colonne (1786) confirme un talent raffinĂ© et dramatique d’une envergure europĂ©enne. Sacchini meurt Ă©puisĂ© en 1786. Ironie suprĂȘme : Oedipe Ă  colonne connaĂźt un triomphe un an aprĂšs sa crĂ©ation (jouĂ© Ă  l’OpĂ©ra plus de 580 fois jusqu’en 1844). De nos jours, la rĂ©surrection de Sacchini ne s’est toujours pas produite…

VIDEO

Antonio_SacchiniComme Ă©tranger invitĂ© par Marie-Antoinette en France, le Napolitain Antonio Sacchini (1730-1786) arrive Ă  Paris en 1783, depuis Londres; il succĂšde ainsi Ă  Gluck et son compatriote Piccinni et prolonge Ă©videmment les avancĂ©es stylistiques de ses prĂ©dĂ©cesseurs. Pour le temple international du lyrique qu’est Paris, Sacchini offre une nouvelle musique moderne aux anciens livrets hĂ©ritĂ©s de l’ñge baroque. Renaud ne fait pas exception: contrairement Ă  son titre, l’ouvrage cosmopolite et brillant, fait place nette au personnage clĂ© de l’amoureuse enchanteresse Armide. La magicienne cĂšde ici sa baguette pour dĂ©voiler un visage tendre et implorant qui saura in fine convaincre et sĂ©duire son ennemi jurĂ© Renaud dont elle est tombĂ©e amoureuse malgrĂ© la guerre qui fait rage et qui oppose leurs deux clans respectifs
 Style gluckiste, orchestre flamboyant voire frĂ©nĂ©tique (prĂ©lude du II), alliance des divertissements et du pathĂ©tique, des accents tragiques comme hĂ©roĂŻque (le pĂšre d’Armide, Hidraot tient aussi un rĂŽle important tout en tension virile), surtout arabesques stylĂ©es d’un bel canto italianisant
 Renaud de Sacchini incarne un sommet lyrique français, en une formule europĂ©enne, au temps des LumiĂšres. Reportage exclusif CLASSIQUENEWS.COM. Voir le grand reportage vidĂ©o Renaud de Sacchini

Bruno Procopio, jeune maestro Ă  LiĂšge et Ă  Rio (dĂ©cembre 2014 – mars 2015)

Bruno Procopio dirige Rameau Ă  CaracasBruno Procopio maestroso : LiĂšge, 14 dĂ©cembre 2014. Rio, 21,22 mars 2015. Agenda chargĂ© pour le jeune chef franco brĂ©silien Bruno Procopio : le dĂ©fricheur mobile habile, capable de ciseler sur instruments modernes un Rameau Ă©lĂ©gant, prĂ©cis, dramatique (avec les instrumentistes de Gustavo Dudamel: ceux de l’Orchestre Symphonique Simon Bolivar du Venezuela), porteur d’une nouvelle version des PiĂšces pour clavecin en concerts (nouveau cd paru en 2013 avant l’annĂ©e Rameau et sur instruments anciens), dirige en dĂ©cembre 2014 puis mars 2015, deux programmes prometteurs, attendus, ambitieux. Les deux sont littĂ©ralement originaux, signes extĂ©rieurs d’un tempĂ©rament dynamique qui se passionne pour le dĂ©frichement et les nouvelles postures. D’abord Rameau Ă©videmment et sur instruments modernes, ceux de l’Orchestre philharmonique royal de LiĂšge (une nouvelle expĂ©rience qui renouvelle son expĂ©rience Ă  Caracas), d’emblĂ©e dĂ©cisive pour le perfectionnement et la culture de l’orchestre liĂ©geois ; puis le grand genre lyrique et tragique hĂ©ritĂ© de l’époque des LumiĂšres : Renaud du napolitain Sacchini, champion Ă  Paris et Ă  Versailles Ă  l’époque de Marie Antoinette, d’un style Ă©clairĂ©, raffinĂ©, europĂ©en, et plutĂŽt trĂšs dramatique
 il fut invitĂ© Ă  Paris pour rivaliser avec Gluck, champion de l’opĂ©ra français d’alors. Mais Sacchini finit par faire du.. Gluck, tant le Germanique avait rĂ©gĂ©nĂ©rĂ© le style lyrique français


 

 

Bruno Procopio : de Rameau Ă  Sacchini, de LiĂšge… Ă  Rio de Janeiro

procopio_bruno_chemise_bleueBruno Procopio s’est forgĂ© une trĂšs solide rĂ©putation comme ramiste fervent et engagĂ© : il l’a dĂ©montrĂ© encore Ă  Cuenca en Espagne (Castilla La Mancha) au dernier festival de PĂąques (Semana de MĂșsica religiosa de Cuenca, avril 2014. Voir notre reportage vidĂ©o : Bruno Procopio dirige Ă  Cuenca les Grands Motets de Rameau) : les grands motets de Rameau, offrande de jeunesse d’un compositeur gĂ©nial, ont bouleversĂ© l’audience ibĂ©rique en avril dernier, retrouvant la star baroque ibĂ©rique, Maria Bayo (inoubliable interprĂštre de La Calisto de Cavalli version RenĂ© Jacobs). A LiĂšge en dĂ©cembre prochain, Bruno Procopio s’engage Ă  dĂ©fendre l’enjeu symphonique des ballets et ouvertures des opĂ©ras de Rameau. En mars 2015 Ă  Rio, le jeune maestro, esprit articulĂ© expressif, taillĂ© pour l’opĂ©ra, comme il l’avait fait en dĂ©cembre 2012, de l’opĂ©ra comique facĂ©tieux L’Oro no compra amore de Marcos Portugal – le Rossini brĂ©silien- (ouvrage crĂ©Ă© Ă  Lisbonne en 1804 puis crĂ©Ă© Ă  Rio en 1811), dĂ©voilera une autre partition oubliĂ©e frappante par son raffinement dramatique. Sacchini s’y montre inspirĂ© par son sujet oĂč perce surtout la figure Ăąpre, haineuse, puissante de l’enchanteresse Armide dont l’orchestre rugissant, convulsif exprime les aspirations frustrĂ©es, les dĂ©sirs inapaisĂ©s, la souffrance de la guerriĂšre amoureuse… Sacchini y brosse en 1783 pour la Cour Ă  l’Ă©poque de Marie-Antoinette le portrait de la femme tiraillĂ©e, impuissante et submergĂ©e par la passion… mais finalement tendre et heureuse : un portrait de femme passionnant, une silhouette singuliĂšre qui annonce la future MĂ©dĂ©e de Cherubini Ă  l’extrĂ©mitĂ© du siĂšcle (1797). Pour cette rĂ©surrection d’un opĂ©ra de Sacchini de l’autre cĂŽtĂ© de l’Atlantique, Bruno Procopio suit la direction pionniĂšre de son ex professeur de clavecin, Christophe Rousset, lequel a rĂ©cemment dirigĂ© et enregistrĂ© Renaud de Sacchini (1783). Voir notre reportage vidĂ©o de Renaud de Sacchini...

 

 

 

 

Année Rameau 2014 : concerts, opéras, temps forts de septembre à décembre 2014LIEGE, Philharmonie. Le 14 décembre 2014, 20h
Suites de ballets et ouvertures des opéras de Rameau.
Il s’agit du mĂȘme programme que le disque « Rameau in Caracas » enregistrĂ© avec les instrumentistes du Simon Bolivar Symphonic Orchestra of Venezuela.

 

 

Programme :

Zoroastre, Tragédie Lyrique (Paris, 1756)
Ouverture
PremiÚre et DeuxiÚme Gavotte en rondeau, Acte I, ScÚne 3
Premier et DeuxiÚme Menuet, Acte II, ScÚne 4
Contredanse, Acte II, ScÚne 4
Entrée des Indiens, Acte II, ScÚne 4
Ballet Figuré, Air des Esprits Infernaux, Acte IV, ScÚne 5
Air des Esprits Infernaux, TrÚs vite, Acte IV, ScÚne 5
Loure, Acte III, ScĂšne 9
Ballet FigurĂ© – Air, Acte IV, ScĂšne 5
Premier et DeuxiÚme Passepied, Acte III, ScÚne 9
PremiÚre et DeuxiÚme Gavotte, Acte V, ScÚne 7

Dardanus, Tragédie Lyrique (Paris,1739)
Ouverture
Entrée pour les Guerriers, Acte I, ScÚne III
Premier et DeuxiÚme Tambourin, Prologue, ScÚne II

Naïs, Pastorale héroïque (Paris 1749)
Ouverture
Entrée Des Luteurs, Chaconne & Air de Triomphe

pause

Castor et Pollux, Tragédie Lyrique (Paris, 1737)
Ouverture
Air pour les AthlÚtes, Acte I, ScÚne III
TroisiÚme Air, Acte I, ScÚne IV - 2e Air, Acte II, ScÚne V
Premier et DeuxiÚme Tambourin, Acte I, ScÚne IV
Premier et DeuxiÚme Passepied, Acte IV, ScÚne II
Chaconne, Acte V, ScÚne VII

Acanthe et Céphise ou La Sympathie, Pastorale Héroïque (Versailles 1751)
Ouverture
Tambourin, Acte III
Contredanse, Acte III

Les Indes Galantes, Opéra-Ballet (Paris, 1735)
Chaconne, TroisiÚme Entrée : Les Sauvages, ScÚne VI

+ d’infos :
Pour la rencontre avec le public : le concert Rameau symphonique est prĂ©cĂ©dĂ© d’une rencontre avec Bruno Procopio, le 10 dĂ©cembre 2014 Ă  18h30.
Pour le concert du 14 décembre 2014 

 

 

 

Antonio_SacchiniRIO DE JANEIRO. Sala Cecilia Meireles, Rio de Janeiro
Les 21 et 22 mars 2015 Ă  20h
Largo da Lapa, 47 ‹Centro – Rio de Janeiro. ‹Tel.: (21) 2332-9223
Sacchini : Renaud, tragédie lyrique, 1783

Solistes :
Armide – Adriane Queiroz
Renaud – Geilson Santos
Hidraot – Leonardo Pascoa
Adraste, Arcas, Tissapherne, MĂ©gĂšre – Murillo Neves
MĂ©lisse – Nivea Raf
Doris, Antiope, Iphise – Mariana Lima

Brazilian Symphony Orchestra
ChƓur : Associação de Canto Coral do Rio de Janeiro
Bruno Procopio, direction

 

 

 

VIDEO. Sacchini : Renaud (1783)

Antonio_SacchiniComme Ă©tranger invitĂ© par Marie-Antoinette en France, le Napolitain Antonio Sacchini (1730-1786) arrive Ă  Paris en 1783, depuis Londres; il succĂšde ainsi Ă  Gluck et son compatriote Piccinni et prolonge Ă©videmment les avancĂ©es stylistiques de ses prĂ©dĂ©cesseurs. Pour le temple international du lyrique qu’est Paris, Sacchini offre une nouvelle musique moderne aux anciens livrets hĂ©ritĂ©s de l’ñge baroque. Renaud ne fait pas exception: contrairement Ă  son titre, l’ouvrage cosmopolite et brillant, fait place nette au personnage clĂ© de l’amoureuse enchanteresse Armide. La magicienne cĂšde ici sa baguette pour dĂ©voiler un visage tendre et implorant qui saura in fine convaincre et sĂ©duire son ennemi jurĂ© Renaud dont elle est tombĂ©e amoureuse malgrĂ© la guerre qui fait rage et qui oppose leurs deux clans respectifs
 Style gluckiste, orchestre flamboyant voire frĂ©nĂ©tique (prĂ©lude du II), alliance des divertissements et du pathĂ©tique, des accents tragiques comme hĂ©roĂŻque (le pĂšre d’Armide, Hidraot tient aussi un rĂŽle important tout en tension virile), surtout arabesques stylĂ©es d’un bel canto italianisant
 Renaud de Sacchini incarne un sommet lyrique français, en une formule europĂ©enne, au temps des LumiĂšres. Reportage exclusif CLASSIQUENEWS.COM

OpĂ©ras de Gluck. D’Alceste Ă  Armide : l’Ă©pure tragique et lugubre

Gluck Ă  Paris (1774-1779)Dossier Gluck 2014 : la femme tragique chez Gluck... HĂ©ritier Ă  l’Ă©poque des LumiĂšres des grands opĂ©ras baroques, Christoph Wilibald Gluck renouvelle et approfondit avant l’Ăšre romantique, le portrait des hĂ©roĂŻnes amoureuses et tragiques : aux cĂŽtĂ©s de ses IphigĂ©nies, le profil qu’il conçoit d’Alceste et d’Armide illustre ses recherches en matiĂšre de caractĂ©risation musicale. Chez lui, l’Ă©pouse loyale jusqu’Ă  la mort, ou la magicienne amoureuse impuissante face Ă  l’amour, apporte dans l’espace thĂ©Ăątral et lyrique, une nouvelle sensibilitĂ© dĂ©jĂ  romantique… Non plus des types interchangeables permettant l’expressivitĂ© psychologique en des formules mĂ©caniques “europĂ©ennes”, mais des individualitĂ©s semĂ©es de doutes et d’espĂ©rances, contradictoires, toujours hautement tragiques… Toutes prĂ©parent l’avĂšnement de la figure romantique, sacrifiĂ©e, solitaire, extatique ou au bord de la folie qui passe par la MĂ©dĂ©e de Cherubini (1797)…

 

 

opéras de Gluck

D’Alceste Ă  Armide : l’Ă©pure tragique et lugubre

 

 

Alceste, reprise parisienne de 1776. OpĂ©ra funĂšbre (liĂ© au dĂ©cĂšs de l’Ă©poux de l’impĂ©ratrice Marie -ThĂ©rĂšse Ă  Vienne), Alceste illustre cette lyre Ă©purĂ©e, dĂ©pouillĂ©e dont la force tragique vient d’un art accompli dans le genre lugubre et la simplicitĂ© terrifiante. Dans la version parisienne de 1776 quand Gluck triomphe en France, acteur d’une rĂ©forme dĂ©cisive de l’opĂ©ra officiel, le compositeur refond totalement son ouvrage crĂ©Ă© auparavant pour les Habsbourg en 1767 : contrastes saisissants entre Ă©pisodes d’effroi et de terreur tragique (quand tous comprennent que c’est l’Ă©pouse d’AdmĂšte qui est prĂȘte Ă  prendre la place du roi aux Enfers pour l’Ă©pargner), ballets innocents et Ă  la grĂące insouciante, surtout, Gluck y Ă©chafaude aprĂšs Orfeo, sa propre maĂźtrise dans le portrait des solitudes Ă©difiantes, Ă©prouvĂ©es, parfaitement admirables : ici, Alceste dĂ©terminĂ©e reste nĂ©anmoins en proie au doute (II, air “Ah malgrĂ© moi, mon faible coeur” au cantabile dĂ©jĂ  bellinien qui rĂ©alise l’apothĂ©ose de la femme aux Ă©lans dĂ©jĂ  romantiques) ; puis qui affronte les enfers (“Ah DivinitĂ©s implacables !”). La sobriĂ©tĂ© des moyens fouille la psychologie d’une Ăąme loyale, vertueuse, impuissante mais digne, sacrifiĂ©e mais dĂ©terminĂ©e. Un modĂšle dont se souviendront tous les auteurs aprĂšs lui, touchĂ©s comme les spectateurs par la tendresse admirable de son hĂ©roĂŻne a contrario de la duretĂ© effroyable de la situation.

 

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Un tel portrait de femme est encore abordĂ© et enrichi par ses deux IphigĂ©nies (en Aulide, 1775 ; puis en Tauride en 1779), et surtout l’opĂ©ra le plus sombre Armide qui tĂ©moigne de la perfection du Chevalier germanique dans l’art de la dĂ©clamation aussi aboutie accomplie que celle de Lully et de Quinault.  Du grand art. Chez Gluck s’affirme un amour pour la clartĂ©, la noblesse Ă©difiante des tableaux noirs et dĂ©sespĂ©rĂ©s oĂč se rĂ©vĂšlent les grandes Ăąmes solitaires auxquelles le chƓur en Ă©cho et miroir apporte une rĂ©ponse valorisante. Tout l’idĂ©al nĂ©o grec et nĂ©o antique de Gluck s’opĂšre ici et c’est le thĂ©Ăątre lyrique qui y gagne une puissance dramatique renouvelĂ©e grĂące Ă  sa nouvelle cohĂ©rence. On est loin de l’opĂ©ra seria napolitain (et son alternance mĂ©canique recitativos – arias da capo). Au final, Alceste renoue avec la force tragique des opĂ©ras sombres “raciniens” de Lully et Quinault, chez lesquels toutes l’action est infĂ©odĂ©e aux mouvements de l’Ăąme des protagonistes.  Et la Chaconne finale permet comme chez Lully de fermer le drame grĂące au seul chant de l’orchestre et de la danse, manifestation d’un ordre rĂ©tabli, pacifiĂ© non sans une certaine solennitĂ© proprement royale (percussions, cors, trompettes). Apollon paraĂźt et comme Hercule venu sauver le couple vertueux, souligne la beautĂ© de cette Ăąme amoureuse prĂȘte au sacrifice ultime pour Ă©pargner son Ă©poux. La fin est heureuse : il en va diffĂ©remment avec Armide qui suit Alceste dans la chronologie des opĂ©ras parisiens du Chevalier Gluck.

 

gluck portraitArmide, 1777. Ecartant le prologue originel, Gluck prend appui sur le livret de Quinault pour Lully. Il s’agit de renforcer la figure de sorciĂšre amoureuse, vĂ©ritable dĂ©itĂ© haineuse et dĂ©lirante qui pourtant se trouve dĂ©munie, impuissante face Ă  l’amour que lui inspire Renaud, l’ennemi de son clan. On a vu depuis Monteverdi (Le combat de TancrĂšde et Clorinde, repris si subtilement par Campra dans son propre TancrĂšde, 1704) que la vĂ©ritable guerre n’est pas celle des armes mais le front oĂč rĂšgne Amour. L’opĂ©ra en cinq actes selon la rĂšgle classique française, s’achĂšve sur un dĂ©chaĂźnement de violence destructrice oĂč l’enchanteresse s’enfuit dans les airs et devant reconnaĂźtre son Ă©chec Ă  soumettre Renaud (dĂ©livrĂ© de ses charmes), Ă  son dĂ©sir. LĂ  encore l’expression tragique dans le portrait d’une femme solitaire et blessĂ©e marquera les consciences de l’Ă©poque, achevant de caractĂ©riser dans les ouvrages suivants, le portrait des figures noires de l’opĂ©ra baroque. Ici, Ă  l’impuissance d’Armide, ses dĂ©chaĂźnements sensuels rĂ©pond la fiertĂ© militaire, une nervositĂ© aiguĂ«, d’esprit martial qui colore aussi le chef d’oeuvre de Gluck (cette expressivitĂ© guerriĂšre spĂ©cifique influencera particuliĂšrement Gossec pour son ThĂ©sĂ©e postĂ©rieur, achevĂ© dĂšs 1778, crĂ©Ă© en 1781).

Le quatriĂšme opĂ©ra parisien de Gluck rĂ©ussit Ă  s’Ă©lever aussi haut que le modĂšle lullyste ; un modĂšle qu’avait fortement remis en question Rousseau (trop heureux d’invalider le vieil opĂ©ra français) dĂ©clenchant la Querelle des bouffons (1754). Au contraire, Gluck prouve en 1776 que le canevas français classique sur un texte hĂ©ritĂ© du Grand SiĂšcle, peut conserver toute sa force thĂ©Ăątrale et littĂ©raire grĂące Ă  un traitement musical dĂ©pouillĂ©, inspirĂ© depuis Alceste et Orfeo par l’art antique grec. L’impact est immense : dans le registre tragique (sans alternative aucune : pas de deus ex machina), le Chevalier fait mieux que Mondonville dans son ThĂ©sĂ©e (1765, lui aussi d’aprĂšs Lully et Quinault… mais un Ă©chec vite oubliĂ© du public): Armide se dĂ©voile ici en femme amoureuse qui palpite et s’exaspĂšre dans sa magnifique et dĂ©risoire dĂ©raison (le fameux dĂ©rangement racinien des passions humaines oĂč les hĂ©ros soumis, infĂ©odĂ©s, ne s’appartiennent plus), une Armide dĂ©faite et dĂ©truite, touchante et fascinante par ses faiblesses sensuelles. Tous les auteurs aprĂšs Gluck, dans les annĂ©es 1780, sous le rĂšgne de Marie-Antoinette souhaiteront d’une façon ou d’une autre se confronter au modĂšle fĂ©minin gluckiste lĂ©guĂ© par Armide : Vogel (La toison d’or, 1786), Sacchini (Renaud, 1783), Gossec (ThĂ©sĂ©e, 1778-1782)… Chacun avant Cherubini (et sa MĂ©dĂ©e de 1797 qui profite de cette gĂ©nĂ©alogie fertile de sorciĂšres amoureuses), reprend Ă  son compte et selon sa sensibilitĂ© propre, la figure de femme Ă  la fois monstrueuse et humaine par ses failles Ă©motionnelles, dĂ©voilant sous le masque de ses charmes, les vertiges et les doutes de son cƓur Ă©pris… Car dans sa langue rĂ©gĂ©nĂ©rĂ©e et son instrumentation subtile, sa divine science des contrastes alternant Ă©pisodes choraux et solitudes dĂ©clamĂ©e, Gluck sait inflĂ©chir le modĂšle solennel hĂ©ritĂ© du XVIIĂš, par sa trĂšs grande sensibilitĂ© tournĂ©e vers l’intime et la sensualitĂ© rayonnante. Sa plus grande rĂ©ussite tient Ă  cette coloration particuliĂšre d’une Armide qui souffre et s’Ă©puise face au mystĂšre de l’amour. Au diapason de cette folie qui enchante contre son grĂ© Renaud, qui fait d’Armide une magicienne maudite et condamnĂ©e Ă  souffrir, Gluck explore avec un gĂ©nie inĂ©dit son style frĂ©nĂ©tique, Ăąpre, hautement dramatique et orchestral (en cela hĂ©ritier de Rameau) : comme l’atteste le dĂ©but du IV ; comme fait de mĂȘme sa maniĂšre intimiste et dĂ©pressive (premier duo Renaud et Armide du V). Gluck place bien sa fameuse Chaconne, emblĂšme incontournable de l’opĂ©ra lullyste… mais au dĂ©but de la scĂšne 2 du V, au moment oĂč les charmes de l’envoĂ»tement qui tient aveuglĂ© Renaud, vont se rompre comme s’il s’agissait de souligner la fragilitĂ© d’une magie vouĂ©e Ă  l’Ă©chec, celle d’Armide. L’ultime opĂ©ra de Gluck s’achĂšve sur l’un des rĂ©citatifs les plus complexes lĂ©guĂ©s par Lully : “Quand le barbare Ă©tait en ma puissance“… le Chevalier y excelle dans l’expression d’une dĂ©possession dĂ©sespĂ©rĂ©e, celle d’Armide, abandonnĂ©e, trahie par son ancien amant. Le compositeur brosse l’immensitĂ© d’un cƓur dĂ©vastĂ© qui bascule finalement dans la folie meurtriĂšre et destructrice (percussions et cuivres dĂ©moniaques).

 

 

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A venir : la suite: Gluck et ses deux Iphigénies 
Approfondir : lire aussi notre dossier les opéras de Gluck
Lire aussi notre compte rendu critique du cd Amadis de Jean Chrétien Bach (1779)

 

 

 

 

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REPORTAGES VIDEO

L’essor lyrique Ă  l’Ă©poque de Marie-Antoinette

Gossec (Thésée, 1778-1782)

Piccinni : Atys, 1780

Sacchini (Renaud, 1783)

Grétry : La Caravane du Caire, 1783

Vogel (La toison d’or, 1786)

 
 

Illustrations : Alceste mourante par Peyron (DR), Armide et Renaud par Hayez (DR)

 
 

 

 

 

discographie

 

 

GLUCK coffret cd DECCA Gardiner operas_de_gluck_chez_deccaCoffret GLUCK : The geat operas (15 cd DECCA). Voici rĂ©capitulĂ©e, sa carriĂšre entre Vienne (annĂ©es 1760) et Paris (annĂ©es 1770), qui fait de Gluck, Ă  la veille de la RĂ©volution, le champion de l’opĂ©ra seria en Europe. Le coffret Decca est incontournable en ce qu’il offre aussi une synthĂšse des lectures les plus dĂ©cisives pour la comprĂ©hension de sa maniĂšre propre, de l’apport du maĂźtre au genre lyrique Ă  la fin du XVIIIĂš : cette synthĂšse dont il est le seul Ă  dĂ©fendre lĂ©gitimiment les vertus esthĂ©tiques ; son art est europĂ©en avant la lettre, empruntant Ă  l’Italie (mĂ©lodies suaves), au germanisme (le dĂ©veloppement orchestral souvent stupĂ©fiant), Ă  la France (choeurs et ballets, sens des contrastes dramatiques). A sa source, Berlioz s’abreuve directement. Forme Ă©quilibrĂ©e, drame prĂ©servĂ©, passions exacerbĂ©es
  autant de qualitĂ©s que recueillent tous les auteurs de son vivant et aprĂšs lui : Vogel, Sacchini, Piccini, Gossec
 Voici donc les enregistrements qui ont fait date, en particulier ceux de Gardiner qui en France aura ƓuvrĂ© de façon dĂ©cisive pour la rĂ©Ă©valuation des opĂ©ras de Gluck : les deux IphigĂ©nies, -IphigĂ©nie en Tauride d’aprĂšs Racine de 1779 (Lyon, fĂ©vrier 1985), IphigĂ©nie en Aulide de 1774 (Lyon, juillet 1987)-, puis Orfeo ed Euridice (Londres, mai 1991), sans omettre la sublime Alceste de 1767, point d’accomplissement du Britannique (Londres, Paris 1999) au service d’un sommet tragique de l’opĂ©ra nouvelle formule, celle gluckiste rompant avec l’idĂ©al des LumiĂšres lĂ©guĂ© par MĂ©tastase
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VIDEO. Armide, Médée : les ballets de Noverre ressuscitées (Versailles, 2012)

Vidéo. Les ballets de Noverre ressuscités à Versailles 2012)

Noverre_Perroneau_PortraitOfJeanGeorgesNoverreVersailles : l’art chorĂ©graphique Ă  l’heure des LumiĂšres. L’OpĂ©ra royal de Versailles accueillait en dĂ©cembre dernier (13 et 15 dĂ©cembre 2012), la recrĂ©ation des ballets d’action de Jean-Georges Noverre, l’inventeur du ballet moderne au dĂ©but des annĂ©es 1760… Renaud et Armide et MĂ©dĂ©e et Jason, deux portraits de magiciennes amoureuses, trahies et blessĂ©es… Figures prĂ©romantiques de la passion tragique. Grand reportage vidĂ©o
Dans les annĂ©es 1760, avant la rĂ©volution Gluckiste, l’opĂ©ra français reçoit un type de spectacle total, le ballet d’action dont l’excellence des disciplines associĂ©es marque un sommet de l’Ă©criture chorĂ©graphique. Sur la musique de Jean-Joseph Rodolphe, le chorĂ©graphe Jean-Georges Noverre (1727-1810) imagine ce thĂ©Ăątre parfait oĂč le seul langage du corps dansĂ© exprime les mĂȘmes passions que celle de la tragĂ©die lyrique contemporaine. Le CMBV Centre de musique baroque de Versailles, s’associe au Centre de musique romantique française Palazzetto Bru Zane et restitue l’Ă©loquence d’un genre oubliĂ© qui a marquĂ© les esprits.  Au programme, les mĂȘmes sujets mythologiques que l’opĂ©ra met en scĂšne: MĂ©dĂ©e et Jason (ballet tragique crĂ©Ă© Ă  Stuttgart en 1763) et Renaud et Armide (hĂ©roĂŻ-pantomime crĂ©Ă©e Ă  Lyon en 1760) et repris Ă  l’OpĂ©ra royal de Versailles en 1775.