Compte-rendu, opéra. Strasbourg. ONR, le 19 oct 2018. DEBUSSY : Pelléas et Mélisande. Lapointe, Gillet, Imbrailo… Ollu / Kosky.

Compte rendu, opéra. Strasbourg. Opéra National du Rhin, le 19 octobre 2018. Pelléas et Mélisande. Debussy. Jean-François Lapointe, Anne-Catherine Gillet, Jacques Imbrailo… Orchestre Philharmonique de Strasbourg. Franck Ollu, direction. Barrie Kosky, mise en scène. Hommage à Debussy à Strasbourg pour cette année du centenaire de sa mort (NDLR : LIRE notre dossier CENTENAIRE DEBUSSY 2018) ; ainsi la production inattendue de Pelléas et Mélisande de Barrie Kosky avec une superbe distribution plutôt engagée ; Anne-Catherine Gillet et Jacques Imbrailo dans les rôles-titres, sous la direction du chef Franck Ollu, pilotant l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg, en pleine forme.

 
 
 

Pelléas de Debussy à Strasbourg : production choc !

Récit d’une tragédie de la vie de tous les jours…

 
 
 

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Le chef d’oeuvre de Debussy et Maeterlinck revient Ă  Strasbourg avec cette formidable production grâce Ă  un concert des circonstances brumeuses … comme l’oeuvre elle mĂŞme. La production programmĂ©e au dĂ©part Ă  Ă©tĂ© annulĂ©e abruptement apparemment pour des raisons techniques qui nous Ă©chappent. Heureux mystère qui a permis Ă  la directrice de la maison Eva Kleinitz de faire appel Ă  Barrie Kosky, le metteur en scène australien, Ă  la direction de l’OpĂ©ra Comique de Berlin (que nous avons dĂ©couvert Ă  Lille en 2014 : lire notre compte rendu de CASTOR et POLLUX de Rameau : ” De chair et de sang”, sept 2014)

Pas de levée de rideau dans une production qui peut paraître minimaliste au premier abord grâce à l’absence notoire d’éléments de décors. La pièce éponyme de Maeterlinck est en soi le bijou du mouvement symboliste à la fin du 19e siècle. Le théâtre de l’indicible où l’atmosphère raconte en sourdine ce qui se cache derrière le texte. Un théâtre de l’allusion subtile qui ose parler des tragédies quotidiennes tout en déployant un imaginaire poétique souvent fantastique. Le parti pris fait fi des didascalies et références textuelles. Pour notre plus grand bonheur ! L’histoire de Golaud, prince d’Allemonde qui retrouve Mélisande perdue dans une forêt et qu’il épouse par la suite. Une fois installée dans le sombre royaume, elle tombe amoureuse de Pelléas, demi-frère cadet de Golaud… Un demi-frère qu’il aime plus qu’un frère, bien qu’ils ne soient pas nés du même père. L’opéra du divorce quelque part, se termine par le meurtre de Pelléas, la violence physique contre Mélisande enceinte, et sa propre mort ultime.

Puisqu’il s’agĂ®t d’une sorte de théâtre très spĂ©cifique, – peu d’action, beaucoup de descriptions-, l’opus se prĂŞte Ă  plusieurs lectures et interprĂ©tations. Celle de Barrie Kosky est rare dans sa simplicitĂ© apparente et dans la profondeur qui en dĂ©coule. Nous sommes devant un plateau tournant, oĂą les personnages ne peuvent pas faire de vĂ©ritables entrĂ©es ou sorties de scènes, mais sont comme poussĂ©s malgrĂ© eux par la machine. Grâce Ă  ce procĂ©dĂ©, le travail d’acteur devient protagoniste.

Quelle fortune d’avoir une distribution dont l’investissement scénique est palpable, époustouflant. Le grand baryton Jean-François Lapointe interprète le rôle de Golaud avec les qualités qui sont les siennes, un art de la langue impeccable, un chant sein et habité, et sa prestance sans égale sur scène. S’il est d’une fragilité bouleversante dans les scènes avec son fils Yniold (parfaitement chanté par un enfant du Tölzer Knabenchor, Cajetan DeBloch) en cause l’aspect meurtri, blessé du personnage, le baryton canadien se montre tout autant effrayant et surpuissant, et théâtralement et musicalement, notamment dans ses « Absalon ! Absalon ! » au 4e acte, le moment le plus fort et forte de l’ouvrage.

 
 
 

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La Mélisande d’Anne-Catherine Gillet est aérienne dans le chant mais très incarnée et captivante dans son jeu d’actrice, tout aussi frappant. Le trouble du personnage mystérieux se révèle davantage dans cette production. Le Pelléas de Jacques Imbrailo, bien qu’un peu caricatural parfois, est une découverte géniale. Encore le jeu d’acteur fait des merveilles progressivement, mais il y a aussi une gradation au niveau du chant, avec une pureté presque enfantine dans les premier, second et troisième actes, il devient presque héroïque au quatrième.

Des compliments pour l’excellente Geneviève de Marie-Ange Todorovitch, redoutable actrice, et aussi pour l’Arkel de Vincent Le Texier, dont les quelques imprécisions vocales marchent en l’occurrence. L’autre rôle, principal, si ce n’est LE rôle principal, vient à l’orchestre, en pleine forme, presque trop. Si les chanteurs doivent souvent s’élever au dessus de la phalange, nous avons eu la sensation parfois pendant cette première qu’il s’agissait d’un véritable combat, sans réels gagnants. Parce que l’exécution des instrumentistes a été très souvent …incroyable, notamment lors des interludes sublimes, nous soupçonnons que la direction de Franck Ollu a impliqué des choix qui ne font pas l’unanimité. Le chef a été néanmoins largement ovationné aux saluts comme tous les artistes collectivement impliqués.

 
 
 

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A voir et revoir sans modération pour le plaisir musical pour l’année du centenaire DEBUSSY 2018, mais aussi et surtout pour découvrir l’art de Barrie Kosky et son équipe (impeccables costumes de Dinah Ehm, décors et lumières hyper efficaces de Klaus Grünberg notamment), que nous voyons trop rarement en France. A l’affiche à Strasbourg les 21, 23, 25 et 27 octobre, ainsi que les 9 et 11 novembre 2018 à Mulhouse.

 
 
 

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Compte rendu, opéra. Strasbourg. Opéra National du Rhin, le 19 octobre 2018. Pelléas et Mélisande. Debussy. Jean-François Lapointe, Anne-Catherine Gillet, Jacques Imbrailo… Orchestre Philharmonique de Strasbourg. Franck Ollu, direction. Barrie Kosky, mise en scène. Illustrations : © Klara Beck / Opéra national du Rhin 2018

 
 
  
 
  
 
 

Compte-rendu, opéra. Nantes. La Cité, le 4 février 2014. Georges Bizet : Les Pêcheurs de perles. Anne-Catherine Gillet, Frédéric Antoun, Etienne Dupuis, Nicolas Courjal. Mark Shanahan, direction musicale

bizet_georges_carmenAngers Nantes Opéra réussit un coup d’éclat avec des Pêcheurs de perles de grande qualité. Grâce à l’acoustique excellente de la Cité des Congrès nantaise, à la réverbération idéale pour l’aisance des chanteurs, la richesse de l’orchestration imaginée par Bizet se déploie dans toute sa force, chaque détail instrumental trouvant sa juste place et les couleurs s’entremêlant avec bonheur. Le chef Mark Shanahan tire ainsi le meilleur de l’Orchestre National des Pays de la Loire, sculptant les sonorités et galvanisant les musiciens. Seuls les tempi choisis paraissent parfois un rien rapides, notamment dans la romance de Nadir et l’air de Leila – qui demandent à notre sens davantage d’abandon et de rubato pour exhaler pleinement leurs parfums –, mais il faut reconnaître que l’urgence dramatique s’en trouve accrue dans les moments d’éclat.

De nouvelles perles Ă  pĂŞcher

Puissants et admirablement préparés, les chœurs d’Angers-Nantes et Montpellier réunis offrent les points culminants de la soirée, dans des déferlements sonores dévastateurs et proprement jouissifs, toujours d’une absolue précision dans les attaques et la précision du texte. Beau également, le quatuor de solistes réuni sur le plateau.
Luxueux Nourabad, Nicolas Courjal met sa grande voix de basse au service de ce rôle qu’on aimerait plus long, toujours dans la grande tradition française dont il est depuis plusieurs années un héritier.
Familier du rôle de Zurga et entendu dans ce personnage à l’Opéra du Rhin en mai dernier, le baryton canadien Etienne Dupuis confirme son adéquation avec cette écriture vocale. L’instrument sonne sans effort jusqu’à l’aigu, l’intelligibilité du texte demeure excellente, et son air, intensément vécu, touche sincèrement par sa vérité émotionnelle. Seule l’émission vocale pourrait gagner en hauteur, trahissant parfois une attache laryngée, mais la performance du chanteur reste à saluer.

 

 

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Nous pressentions une belle réussite de la part de Frédéric Antoun pour son premier Nadir, c’est chose faite, mais à rebours de nos prévisions. Nous attendions sa célèbre romance, c’est dans les passages les plus vaillants du rôle que le ténor canadien nous a impressionnés. Comme nous l’écrivions à l’occasion de son Gérald parisien, l’instrument paraît s’être corsé en un an et demi, gagnant en éclat ce qui paraît pour l’instant se perdre en délicatesse pure. « Je crois entendre encore » est ainsi superbement phrasé, mais le chanteur semble ne pas oser cette voix mixte qui nous avait enchantés dans l’Amant jaloux de Grétry à l’Opéra Comique en 2010 et qui nous faisait voir en lui l’héritier d’Alain Vanzo.
Peut-être aussi doit-il simplement remplir la salle, bien plus grande que le Théâtre Graslin, et ne peut-il tenter pareilles nuances. Nonobstant cette remarque, nous tenons ici un magnifique Nadir, au style exemplaire, à l’aigu facile et à la musicalité jamais prise en défaut.
Il forme un couple idéalement assorti avec la Leila d’Anne-Catherine Gillet, dont c’est également la prise de rôle. La soprano belge nous émeut toujours par son timbre à la vibration si particulière, doté d’une couleur aussi pure que de l’eau de roche, qui rend parfaitement crédible l’innocence de la jeune femme.
Son placement haut et la limpidité de ses voyelles lui permettent ainsi de passer l’orchestre sans effort, semblant littéralement flotter au-dessus. La musicienne demeure toujours sincère et à fleur de peau, et c’est avec les honneurs qu’elle sert la ligne de chant que lui offre Bizet. Son air reste ainsi un des plus beaux moments de la soirée, malgré un souffle parfois court mais admirablement géré. Sa confrontation avec Zurga paraît la pousser dans ses retranchements en terme de largeur vocale, notamment dans le bas du registre, mais en grande interprète qu’elle est, l’émotion affleure une fois encore, bouleversante de justesse.
Une très belle Leila, qui nous permet d’espérer d’autres prises de rôles dans le répertoire français, qui convient si bien à la vocalité de la chanteuse.
Grand succès de la part d’un public conquis, une réussite de plus à porter au crédit d’Angers Nantes Opéra, une des maisons françaises qui comptent et où l’on se sent bien.

Nantes. La Cité, 4 février 2014. Georges Bizet : Les Pêcheurs de perles. Livret d’Eugène Cormon et Michel Carré. Avec Leila : Anne-Catherine Gillet ; Nadir : Frédéric Antoun ; Zurga : Etienne Dupuis ; Nourabad : Nicolas Courjal. Chœur d’Angers Nantes Opéra ; Chef de chœur : Xavier Ribes. Chœur de l’Opéra National Montpellier Languedoc-Roussillon ; Chef de chœur : Noëlle Geny. Orchestre National des Pays de la Loire. Mark Shanahan, direction musicale

 

Illustration : Les Pêcheurs de perles de Buzet en version de concert © Jef Rabillon 2014

Compte-rendu : Liège. OpĂ©ra Royal de Wallonie, le 7 juin 2013. GrĂ©try: Guillaume Tell, 1791. Marc Laho (Guillaume Tell), Anne-Catherine Gillet (Madame Tell)… Claudio Scimone, direction. Stefano Mazzonis di Pralafera, mise en scène.

grĂ©try portraitParis, 1791 : la France RĂ©publicaine retrouve l’inusable mĂ©lodiste GrĂ©try qui associĂ© au dramaturge Sedaine met en musique la lĂ©gende du hĂ©ros suisse, rĂ©voltĂ© patriote : Guillaume Tell. Il est Ă©vident qu’ici les vertus du peuple, plein acteur de son destin et menĂ© par le libertaire Tell, sont clairement cĂ©lĂ©brĂ©es : contre la barbarie d’un pouvoir abusif et despotique, l’arbalètrier prodigieux en osant dĂ©fier l’autoritĂ© de Guesler (l’Autrichien honni) sème le vent de la rĂ©volution et permet au bon peuple suisse, opprimĂ© mais solidaire, de trouver les voies de son Ă©mancipation.

Au dĂ©but de l’opĂ©ra, nous assistons Ă  la noce rustique entre la fille Tell (Marie) et le fils du Bailly (Melktal fils), heureuse idylle qui rapproche les classes diffĂ©rentes ; puis l’action se prĂ©cipite et sombre dans le cynisme froid du tyran local avant que Guilaume Tell, vainqueur de l’Ă©preuve qui devait l’humilier, ne soulève tous les cantons derrière lui pour destituer le despote satanique : le choeur final cĂ©lĂ©brant la libertĂ© des patriotes souligne assez le vrai sujet de l’ouvrage de GrĂ©try: la libertĂ© du peuple contre le pouvoir despotique (anticipation par son sujet et aussi par certains Ă©lĂ©ments formels et musicaux de … Fidelio de Beethoven ?).
Nous sommes bien loin des galanteries aimables du GrĂ©try versaillais propre aux annĂ©es 1780, quand il servait encore la Cour de France, comme favori de Marie-Antoinette, avec les opĂ©ras tels surtout La Caravane du Caire (1783), ou Richard coeur de Lion (1784) … Avec le changement de rĂ©gime et la RĂ©volution, GrĂ©try sait se renouveler ; il fait encore Ă©voluer le genre opĂ©ra comique vers … l’opĂ©ra patriotique et rĂ©publicain. De fait, sa science des chansons courtes et facilement mĂ©morisables (la chanson de Roland Ă  Roncevaux au III) dont le principe ont tant oeuvrĂ© pour le rendre dĂ©finitivement populaire, une nouvelle unitĂ© dramatique qui enchaĂ®ne les tableaux avec un rĂ©el sens du rythme et de la gradation expressive … tout cela souligne les qualitĂ©s d’une Ă©criture lyrique assurĂ©e et mĂ»re qui impressionne Mozart, voire annonce donc, d’une certaine manière Fidelio de Beethoven, sans omettre les ensembles d’un Rossini.
Certes la mise en scène prĂ©sentĂ©e Ă  Liège (conçue par le directeur des lieux, Stefano Mazzonis di Pralafera) regarde du cĂ´tĂ© des théâtres et trĂ©teaux de la Foire dont les effets de machineries d’Ă©poque (changements Ă  vue) sont idĂ©alement rĂ©tablis ; oĂą la parodie et la dĂ©clamation grandiloquente semblent faire le procès des sujets d’actualitĂ© et des genres passĂ©s de mode, selon une approche mordante voire loufoque bienvenue ; prĂ©cisĂ©ment aussi, aborde avec une fausse lĂ©gèretĂ©, les Ă©vocations très couleurs locales, d’une Suisse lĂ©gendaire … Mais tout cela n’empĂŞche pas, non sans raison, la profondeur et la gravitĂ© d’une tragĂ©die franche, plutĂ´t intensĂ©ment menĂ©e. Les tableaux collectifs (fin du I), puis le grand air de Madame Tell (d’un vĂ©ritable souffle pathĂ©tique, d’une grandeur grecque : n’oublions pas que GrĂ©try fut capable de commettre Andromaque, vrai tableau grandiose et ” sĂ©vère” Ă  la façon nĂ©oantique) convoquent aussi le genre tragique et mĂŞme saisissant le mieux tissĂ© : le choeur des partisans, jurant de dĂ©mettre le tyran Guesler est aussi un grand moment : c’est soudainement le peuple de la RĂ©volution française qui surgit sur les planches sous l’inspiration du citoyen GrĂ©try.

 

 

Le Guillaume Tell du citoyen Grétry

 

L’opĂ©ra vrai grand succès de la France rĂ©publicaine, est mĂŞme repris jusqu’en 1828 Ă  Paris, influençant certainement le Guillaume Tell de Rossini, crĂ©Ă© Ă  l’OpĂ©ra de Paris l’annĂ©e suivante (1829) qui y fixe les règles et vertus du grand genre lyrique français : c’est dire la valeur de la partition ainsi dĂ©voilĂ©e Ă  Liège, nouveau jalon mĂ©morable en cette annĂ©e du Bicentenaire de sa mort (1813). La preuve est mĂŞme donnĂ©e que Rossini rĂ©utilise le premier motif poursuivant l’ouverture (la mĂ©lodie Ă©noncĂ©e par la clarinette puis sa reprise en coulisse) de GrĂ©try, base du grand choeur final de son Guillaume Tell.
Voici donc le GrĂ©try mĂ»r et maĂ®tre de ses effets, qui Ă  50 ans en 1791 dĂ©montre sa capacitĂ© Ă  renouveler les règles lyriques et théâtrales. En dĂ©pĂ®t des dialogues (finalement courts) et des rĂ©cits parlĂ©s, l’unitĂ© et la cohĂ©rence du drame, l’enchaĂ®nement des Ă©pisodes relèvent d’une pensĂ©e globale assez saisissante voire singulière : contrairement Ă  Rossini qui pourtant sait dĂ©velopper et approfondir en airs impressionnants, le profil des protagonistes, GrĂ©try comme frappĂ© par l’essentiel et la concision, concentre l’intensitĂ© voire la violence expressive sur les femmes : Ă  aucun moment chez Rossini, nous ne trouvons cette incandescence, telle qu’elle paraĂ®t dans l’air de dĂ©ploration de Madame Tell en seconde partie ; mĂŞme la fillle Tell, Marie, se distingue aussi avec un relief spĂ©cifique. Ce sont des appuis majeurs pour la rĂ©ussite du hĂ©ros ; autant d’efficacitĂ© dramatique reste rare … elle rappelle Ă©videmment la science des dispositions scĂ©niques du peintre David, une dĂ©cennie plus tĂ´t, quand l’artiste crĂ©ait ce style nĂ©oclassique adulĂ© par Louis XVI sur le thème des Horaces par exemple… VoilĂ  donc le dramaturge GrĂ©try confirmĂ©.
A Liège, la distribution est Ă©patante pour un spectacle qui allie avec justesse le dĂ©lire parodique, la tension hĂ©roĂŻque, comme la gravitĂ© tragique : pas si facile pour les chanteurs de rĂ©aliser une telle alliance. Et la performance inspire Anne-Catherine Gillet, Marc Laho qui font un couple Tell très convaincant : la soprano rĂ©ussit sa dĂ©clamation avec une vivacitĂ© souvent espiègle, trouvant le ton juste dans son grand air d’imploration dĂ©jĂ  citĂ©, quand le tĂ©nor très en voix, articule son texte avec l’aplomb d’un acteur diseur, sachant projeter et nuancer avec d’autant plus de mĂ©rite qu’il n’a pas d’airs proprement dits Ă  dĂ©fendre tout au long de l’action. Tout cela prĂ©serve la vĂ©ritĂ© et la justesse d’un théâtre qui n’est pas que lĂ©ger et badin comme il est Ă©crit trop souvent : le lecteur de Jean-Jacques Rousseau dont il acheta la propriĂ©tĂ© Ă  Ermenonville, l’amateur de philosophie, idĂ©alement pĂ©nĂ©trĂ© par l’esprit des Lumières et de la Raison, marquĂ© aussi par l’Ă©preuve que fut le dĂ©cès de ses trois filles, n’a in fine rien d’un volage sans conscience ni engagement critique. RĂ©publicain, GrĂ©try le devint ou le rĂ©vĂ©la par conviction ; c’est pourquoi ce Guillaume Tell somme toute assez tardif dans son oeuvre recueille la maĂ®trise liĂ©e aux nombreux ouvrages prĂ©cĂ©dents, tout en dĂ©veloppant sur un sujet rĂ©volutionnaire, une forme et un langage d’un nouveau genre. Le dĂ©coratif et le badin n’empĂŞchent pas la vĂ©ritĂ©.

C’est cet Ă©lĂ©ment dĂ©terminant qui frappe aujourd’hui et que la production liĂ©geoise de juin 2013, outre ses dĂ©lires scĂ©niques, sait subtilement respecter (grâce Ă  la qualitĂ© des chanteurs requis). Dans la fosse, le pĂ©tillant Claudio Scimone, octogĂ©naire toujours en verve, distille sur instruments modernes, un GrĂ©try dĂ©finitivement indĂ©modable, tendre, fraternel, toujours surprenant. Production Ă  ne pas manquer, Ă  l’affiche de l’OpĂ©ra Royal de Wallonie les 11, 13 et 15 juin 2013.

Liège. OpĂ©ra Royal de Wallonie, le 7 juin 2013. GrĂ©try: Guillaume Tell, 1791. Marc Laho (Guillaume Tell), Anne-Catherine Gillet (Madame Tell), Lionel Lhote (Guesler), Liesbeth Devos (Marie), … choeurs et orchestre de l’OpĂ©ra Royal de Wallonie. Claudio Scimone, direction. Stefano Mazzonis di Pralafera, mise en scène.

Compte rendu, critique : Dialogues des Carmélites à Angers Nantes Opéra

Compte rendu, critique, OpĂ©ra. Jusqu’au 17 novembre 2013, Angers Nantes OpĂ©ra accueille la production de Dialogues des CarmĂ©lites de Francis Poulenc crĂ©Ă©e en fĂ©vrier dernier Ă  Bordeaux. Dans une nouvelle distribution, vocalement dominĂ©e par deux sopranos en Ă©tat de grâce (Blanche et Constance, les deux plus jeunes CarmĂ©lites d’un plateau presque exclusivement fĂ©minin), le spectacle lyrique se rĂ©vèle incontournable.

 

C’est comme un rĂŞve ou un cauchemar Ă©veillĂ©, vĂ©cu du dĂ©but Ă  la fin par la jeune aristocrate Blanche de la Force : victime apeurĂ©e aux heures rĂ©volutionnaires. La mise en scène de Mireille Delunsch cerne au plus près les vertiges et les terreurs d’une jeune âme indĂ©cise, subitement foudroyĂ©e par la grâce divine (concrètement exprimĂ©e par la descente depuis les cintres d’une rangĂ©e de cierges scintillants faisant toute la largeur de la scène Ă  Nantes),  qui devient dès le troisième tableau, soeur Blanche de l’Agonie du Christ : reconnaissons Ă  Anne-Catherine Gillet sa très fine incarnation de la jeune CarmĂ©lite qui dĂ©sormais n’aura d’autre choix moral que de rĂ©aliser jusqu’Ă  la mort et jusqu’au don de soi total, sa foi ardente, Ă  la fois tendre et terrifiante. Aucun doute, Ă  travers ce personnage fragile et fort Ă  la fois, attendrissant voire bouleversant, toute l’interrogation de Francis Poulenc lui-mĂŞme, sur sa foi, dans son rapport surtout Ă  la mort,  surgit sur la scène.

 

 

Blanche et Constance, deux jeunes âmes face Ă  la mort …

 

Aura-t-on vu ailleurs, semblable agonie terrifiĂ©e elle aussi quand la Prieure, expire convulsĂ©e par l’angoisse la plus violente que lui inspire le nĂ©ant ? Encore une image saisissante oĂą la faucheuse s’invite sur les planches et ne laisse rien dans l’ombre du doute qui habite Poulenc… Du livret de Bernanos, le compositeur fait un drame spirituel et psychologique Ă©poustouflant que met en lumière la mise en scène toujours très juste de Mireille Delunsch.

 

Plus apaisĂ©e et sereine, le visage rayonnant de la jeune et admirable Sophie Junker dans le  rĂ´le solaire lui, de soeur Constance : un esprit dĂ©jĂ  prĂ©parĂ© qui sait qu’elle mourra jeune dans une indicible ivresse pacifiĂ©e. La prĂ©cision du verbe, l’Ă©lĂ©gance de sa dĂ©clamation rivalise en Ă©clat et en sincĂ©ritĂ© avec celle de sa partenaire, Anne-Catherine Gillet : leur duo dans la blanchisserie (I) reste l’un des moments vocaux les plus sidĂ©rants de cette production : naturel, flexibilitĂ©, justesse Ă©motionnelle, surtout intelligibilitĂ© idĂ©ale. Deux jeunes religieuses s’y dĂ©voilent dans leur fragilitĂ©, leur angĂ©lisme tendre, leur innocence confrontĂ©e et inquiète.

 

S’agissant du plateau vocal, leurs consoeurs et confrères sont loin de partager un mĂŞme Ă©clat linguistique. Il n’est guère que la seconde Prieure, Madame Lidoine, paraissant au II (Catherine Hunold), qui atteigne une Ă©gale vĂ©ritĂ© scĂ©nique (aigus filĂ©s piano, justesse du style), se bonifiant d’Ă©pisodes en Ă©pisodes, sachant accompagner et rĂ©conforter ses filles jusqu’Ă  l’Ă©chafaud. Idem pour Mathias Vidal : son AumĂ´nier proscrit, figure fantĂ´che d’un monde perdu (fin du II), en impose lui aussi par son assise vocale, sa sĂ»retĂ© dĂ©clamĂ©e.

 

Avouons  hĂ©las notre rĂ©serve vis Ă  vis du chef, continĂ»ment brutal et prĂ©cipitĂ©, jouant les forte trop tĂ´t dans une partition qui exige un sens aigu de la gradation expressive ; sa baguette sèche et systĂ©matique, proche d’une mĂ©canique Ă©trangère Ă  toute rondeur intĂ©rieure, finit par expĂ©dier, par manque de subtilitĂ©, la ciselure de la plupart des rĂ©citatifs oĂą doit se distinguer pourtant comme dans PellĂ©as, une maĂ®trise absolue de la prosodie.

 

Visuellement, la mise en scène reste sobre et sensible : c’est un travail très prĂ©cis sur le sens d’un geste, l’interaction d’un regard, la prĂ©sence permanente de la ferveur. D’Ă©vidence, l’expĂ©rience de la metteure en scène, ex grande diva, de La Traviata Ă  la folie dans PlatĂ©e, chanteuse et actrice prĂŞte Ă  tous les risques, pèse de tout son poids.
Grâce aux protagonistes que l’on vient de distinguer, l’ouvrage de Poulenc saisit par sa coupe dramatique intense, une course hâletante jusqu’au couperet, qui depuis son dĂ©but, finit dans sa rĂ©solution par vous glacer le sang. MalgrĂ© nos rĂ©serves sur la direction du chef, le spectacle est une incontestable rĂ©ussite. A dĂ©couvrir jusqu’au 17 novembre 2013 Ă  Nantes puis Ă  Angers. Voir les dates prĂ©cises, visiter le site d’Angers Nantes OpĂ©ra saison 2013-2014
 

 

Nantes. OpĂ©ra Graslin, le 15 octobre 2013. Poulenc: Dialogues des CarmĂ©lites. Anne-Catherine Gillet (Blanche), Sophie Junker (Constance) … Mireille Delunsch, mise en scène. Jacques Lacombe, direction

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