Strauss : Hélène d’Egypte (1928)

STRAUSS_R_moustache_juene_golden_age_composer_straussDossier opéra. Richard Strauss : Hélène d’Egypte (1928). Genèse, enjeux, synopsis. Hélène d’Egypte ou Hélène Egyptienne … Avec Elektra, Daphné, L’Amour de Danée,  Hélène égypienne raconte un épisode (inédit voire imaginaire) de l’histoire antique. Strauss n’a cessé d’illustrer la force et la violence des mythes inspirés par l’Antiquité et la mythologie grecque. Mais dans deux directions apparemment antinomiques qui ne manquent pas d’enrichir la tension de chaque ouvrage : d’une part, la flamboyance d’une orchestre suractif, philharmonie permanente exprimant, commentant, infirmant parfois le chant des protagonistes sur la scène ;  d’autre part, l’intimisme ardent d’une écriture ciselée qui, mettant en avant le verbe (au point d’être taxé souvent de bavardage), sert surtout les dialogues entre les héros. Entre comédie verbale où règne le chambrisme du chant, et de superbes évocations orchestrales qui convoquent la profondeur de sentiments sertis ou qui rendent tangibles souffle et spectaculaire de l’épopée héroïque et légendaire, chaque chef doit trouver le juste équilibre comme la bonne dynamique pour préserver,  la solennité des tableaux, l’intelligibilité du texte et la continuité de l’action théâtrale.

 

 

Hélène d’Egypte,
opéra psychologique

 

Hofmannsthal_portraitEn outre, au moment de la conception théâtrale, Strauss et son librettiste entendent éclairer la cohérence psychologique de chaque personnage et aussi servir un thème que le compositeur aime illustrer sous l’influence du poète Hugo von Hofmannsthal avec lequel il a constitué un duo miraculeux : la métamorphose qui révèle le héros ou l’héroïne à leur véritable identité, dyonisienne ou apollinienne, introspective et solitaire ou compatissante, altruiste et fraternelle. Exclusion ou intégration, chaque protagoniste fait l’expérience d’une ” catastrophe ” qu’il partage avec le spectateur tout au long du drame jusqu’à l’accomplissement de la scène finale qui en est la résolution ultime. Le cas le plus flagrant ici en est la dernière scène de Daphné où la nymphe fusionne avec la nature en se métamorphosant en arbre laurier, car depuis le début pourtant sollicitée par le désir du berger Leucippe et d’Apollon dans un premier temps, Daphné n’aspire qu’à réaliser sa nature contemplative et apollinienne, écartant définitivement toute sensualité charnelle. En fin d’action, elle réalise parfaitement son essence solitaire et abstraite. Elle se pétrifie (au sens premier du terme) : quittant son enveloppe humaine et organique pour un état non émotionnel.

 

révélation de sa nature profonde

Il s’agit dans tous les cas d’effacer l’oeuvre des artifices et des intrigues pour affronter en un rituel irréversible et décisif voire salvateur, la vérité pour chacun. Cette révélation ne peut se réaliser sans le concours de l’autre : rencontre, confrontation, compréhension profonde …  Tel serait le sens profond de l’opéra Hélène d’Egypte, une  clé de compréhension qui explique la structure et la dramaturgie de l’opéra conçu par Hofmannsthal et Strauss. L’ouvrage sera ensuite révisé par le chef Clemens Kraus avec l’aval du compositeur en 1933.  Il s’agit de la dernière oeuvre recueillant les fruits d’une prodigieuse collaboration, celle de Strauss et de son librettiste, le poète Hofmannsthal qui devait mourir en 1929.

 

le salut d’Hélène passe par la conscience de Ménélas

Poussin_muse_apollon_sireneHofmansthal choisit de faire d’Hélène une anti Isolde, femme séductrice (douée de toutes les séductions orientales) tournée non vers la nuit extatique, en une ivresse nocturne qui dissout toute conscience (Isolde au II)èe acte de Tristan und Isolde de Wagner), mais vers la lumière pour affronter le regard de l’époux qu’elle a trompé (avec Paris) : Ménélas voit ainsi sa femme revenir à lui : saura-t-il lui pardonner ? La volonté d’assumer sa faute fait d’Hélène une figure admirable de loyauté recouvrée ; elle permet surtout à Ménélas d’évoluer au delà de ses propres limites. Le couple se trouve sublimé et transfiguré par cette expérience désormais vécue à 2. Les deux concepteurs inventent l’épisode d’Hélène en Egypte (après l’épisode homérique qui évoque surtout le siège de Troie pour y délivrer la belle retenue captive).
Revenue de son amour pour Pâris jà Troie, Hélène paraît ici comme coupable et fautive, souhaitant s’amender vis à vis de son époux de l’infidélité qui la ronge et la détruit. L’épisode égyptien est pour Hélène, l’histoire de sa rédemption non plus comme sirène sensuelle mais comme épouse et femme loyale.

 

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A ses côtés, Ménélas (qui incarne comme l’ordre moral un rien psychorigide : la raison, le mariage, les lois de la famille) éprouve aussi les étapes d’un itinéraire en métamorphoses qui le mène du mari cocufié pétrifié dans son humiliation vers un être nouveau capable de se régénérer et de pardonner à Hélène. Strauss et Hofmannsthal permettent donc deux carrières simultanées et presque parallèles dont l’une permet la rédemption de l’autre, et vice versa. Ménélas tente de se défaire de la collectivité masculine (conforme, absente au changement) pour atteindre cette individualité absente au départ, qui lui permet ensuite d’exprimer et de vivre enfin le salut du pardon. Hélène, l’Hélène polygame de l’Orient, séductrice collectionneuse d’aventures et de conquêtes souhaite elle aussi un nouveau statut ou une nouvelle conscience, appartenir entièrement à son époux, être reconnue de lui, être pardonné de ses fautes passées.
Il y a bien un parallèle avec La femme sans ombre : contrairement à l’Empereur, Ménélas ici évolue et change spirituellement, passant de la pétrification psychique au pardon, Ménélas peut enfin comprendre son épouse et l’aimant pour ce qu’elle est viscéralement, refonder leur mariage contre le mensonge d’une frivolité sensuelle. De même, les personnages clés de l’Impératrice comme de la Teinturière illustrent ce passage de l’égoïsme narcissique (la première veut une ombre, la seconde veut s’enivrer au bras du jeune homme fantomatique) à l’amour pur réconciliant les époux. C’est aussi l’application du principe de l’allomatie : chaque destin se trouve dépendant les uns des autres. Aucun être ne peut réaliser son salut sans le concours de l’autre. Une belle allégorie de la compassion et de la fraternité.

 

Là encore, la fresque antiquisante sert un drame construit comme l’approfondissement d’une reconnaissance partagée (qui s’achève par l’apologie du couple comme La Femme sans ombre), d’un humanisme individuel aussi (car la réussite des deux dépend de la transformation individuelle de chaque) ; une révélation vécue à deux qui prend souvent la forme d’un théâtre domestique car comme c’est le cas de beaucoup d’opéras de Strauss, contredisant la flamboyance symphonique de la fosse (ou plutôt la complétant et l’enrichissant), l’ouvrage est très bavard, imposant toujours la force et la tension du texte, un verbe souvent symbolique et spirituel, propre à l’idéal fraternel et humaniste de Hugo von Hofmannsthal.  Ici le mythe rejoint le réalisme d’un fait divers.

 

 

Synopsis

Acte I. Les sortilèges d’Aïthra sauve Hélène de Ménélas. Sur son île non loin du littoral égyptien, Aïthra attend le retour de son amant Poséidon. La conque omnisciente lui dévoile alors ce que se trame sur l’océan : sur un navire proche de l’île, Ménélas furieux tente de tuer son épouse traîtresse Hélène. Aïthra suscite une terrible tempête pour sauver la femme ; le couple fait naufrage sur l’île. Aïthra pour tromper Ménélas lui fait boire la coupe de l’oubli : la magicienne l’informe que la guerre de Troie reprend et qu’Hélène l’attend toujours en son palais égyptien. En outre, Hélène régénérée (à qui Aïthra a fait boire un filtre de jouvence !) paraît dans toute sa beauté saisissante : Ménélas pense alors avoir réllement tuer Hélène et Paris ; son épouse fidèle l’attend toujours, alors qu’à Troie, il s’agissait d’une illusion fantomatique.

 

Acte II. Une oasis dans une palmeraie de l’Atlas. Ménélas et Hélène sont accueillis par les vassaux d’Aïthra : Altaïr, prince de l’Atlas et son fils Da-ud ; ces deux derniers éblouis par la beauté d’Hélène lui font aussitôt une cour assidue. Ménélas qui pense cependant avoir tué Hélène et Paris, doute de l’identité de celle qui prétend être Hélène. La jeune beauté décide alors d’affronter son destin : elle fera boire le philtre du souvenir à son époux soupçonneux pour qu’il comprenne ce qu’elle a fait, pour qu’il lui pardonne, comprenant enfin son désarroi et sa volonté refonder leur couple dans la fidélité et le mariage. Le miracle se produit : Ménélas reconnaît sa femme et l’accepte par amour. Ménélas tue Da-ud et Althaïr doit se soumettre après l’intervention de Poséidon prié par Aïthra. Apologie du couple refondé, le tableau final voit leur fille, Hermione, conduire ses parents pacifiés, Ménélas et Hélène jusqu’à Sparte.

 

CD
strauss_helene_egypte_egyptienne_decca_cdLa seule version digne d’intérêt demeure la lecture d’Antal Dorati, à la tête du Detroit Symphony Orchestra (dont il fut directeur musical de 1977 à 1981), enregistrée à Detroit en 1979. Inimaginable aujourd’hui depuis la crise financière, le projet s’avère aussi somptueux que pertinent, à la mesure d’une partition autant vocale que symphonique. La distribution étonne par sa fine caractérisation : Barbara Hendricks (Aïthra féminine et complice d’Hélène, entre amoureuses, le courant passe  et cette Aithra est bien une fidèle protectrice pour la jeune grecque ; en dépit d’un piètre allemand, la soprano offre d’Aithra un portrait tendre et ardent); à ses côtés, l’Hélène de Gwyneth Jones est stupéfiante, d’embrasement lyrique, une muse hollywoodienne qui se montre de plus en plus proche de Ménélas (honnête Matti Kastu aux aigus trop faibles et savonnés). Déjà l’Altair de Willard White accroche l’écoute par sa noblesse débordante : arrogance et nervosité du prince oriental, vite éconduit. Les mille couleurs de l’orchestre offrent une fresque toute en accents, vitalité, rugissements, mais aussi ivresse flamboyante (les deux finals) sont ici passionnants. Une nuance d’humanité cependant manque à cette intégrale très recommandable. 2 cd Decca.

 

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