Compte rendu, opéra. Shanghai, Shanghai Symphony Hall, le 18 décembre 2015. Haendel : Alcina. Opera Fuoco. David Stern, direction. Raffaella Milanesi (Alcina), Jeunes chanteurs de l’Atelier Lyrique d’Opera Fuoco.

STERN-david-maestro-chef-orchestre-gallery_03HD_DAVID_STERN-582-594-UNE-HOMEDavid Stern à Shanghai. En décembre 2015, la présence du fils d’Isaac Stern, le chef David Stern dans la mégapole chinoise (23 millions de citadins, la concentration urbaine la plus importante au monde) relève d’une aventure romanesque qui prend l’ampleur d’une légende telle qu’on les aime. Les amateurs, mélomanes avisés ou connaisseurs voire historiens de la musique savent combien la tournée du père, Isaac Stern, en Chine, en 1979, passant ainsi significativement à Shanghai, -immortalisée par un célèbre documentaire intitulé “De Mao à Mozart” (édité en 1980), a profondément marqué l’histoire de la musique occidentale dans l’Empire du milieu : c’est même à partir de cet événement choc, – rare et exceptionnelle rencontre culturelle entre deux mondes distincts, qu’est née l’aventure de la musique occidentale en Chine. A la lueur de ce précédent, on estimera aisément la mesure de la déjà 2ème édition du Festival Baroque à Shanghai, en décembre 2015, événement porté et piloté par David Stern (qui en est le directeur artistique) en collaboration étroite avec l’Orchestre Symphonique de Shanghai (SSO). Il estv vrai que la programmation 2015 comprenait outre les rvs avec Opera Fuoco, un programme où les musiciens de l’orchestre shanghaiais jouaient avec leurs confrères européens dans un programme redoutable (Telemann, Haendel) sous la direction de maestro Stern.

 

 

 

Opera Fuoco et David Stern à Shanghai

 

 

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Comme hier, Isaac ouvrait une nouvelle perspective en faisant jouer Mozart et Brahms aux jeunes violonistes chinois, élèves du Conservatoire de musique de Shanghai (l’institution participe aussi à la réussite du festival baroque en 2015), David en continuateur inspiré et défricheur, plus de 35 ans après, poursuit l’aventure paternelle en terre asiatique, mais la renouvelle et sait stimuler la curiosité des chinois pour Haendel et Telemann, sans omettre Bach et ses fils (pour ne citer que les compositeurs mis à l’honneur en 2015). Pour Alcina, se sont les élèves de ce même Conservatoire qui ont assuré la tenue des parties chorales le 18 décembre dernier, lors du concert officiel de l’opéra de Haendel ainsi donné dans l’impressionnant Concert Hall du SSO (Shanghai Symphony Orchestra : un écrin acoustiquement fabuleux). L’épopée gagne donc une cohérence inédite et surprenante, du père au fils, chacun apportant dans ce rapprochement des peuples et des cultures, tout un continent musical non pas dans l’esprit d’une redite mais dans celui d’un complément, dans la quête d’un accomplissement. Un nouveau jalon sera atteint cet été (août 2016) avec le lancement du Concours international de violon à Shanghai qui portera le nom du pionnier désormais célébré : Isaac Stern.

Au demeurant, l’activité de David Stern à Shanghai, prend aussi une dimension spécifique car en liaison avec la création de sa propre compagnie d’opéra, Opera Fuoco, il s’agit d’accomplir tout un cheminement artistique et donc pédagogique vécu avec le noyau de jeunes chanteurs qui constitue les tempéraments les plus prometteurs de l’Atelier Lyrique de la Compagnie : des jeunes interprètes auxquels le maestro, généreux et toujours disponible, veut apporter les clés de leur futur métier : travailler le texte, l’articuler, l’incarner ; comprendre les enjeux dramatiques, écouter les autres, trouver sa place dans une équipe et à l’autre bout du monde, gérer stress, fatigue (décalage horaire), tension, concentration… Avec les années, parce qu’aussi l’accompagnement et l’aide aux jeunes se réalisent sur plusieurs années, des liens se sont tissés ; un esprit de troupe et de famille s’est renforcé ; tout cela concourt à la réussite d’une aventure lyrique unique au monde. Le dépassement de soi, le partage, et le plaisir dans la discipline font le miracle de ce qui s’est produit à Shanghai en décembre dernier. Opera Fuoco réinvente l’idée d’une équipe d’opéra : à la fois laboratoire, pépinière, fabrique vocale…. C’est un collectif qui depuis quelques années a acquis une identité renforcée grâce à la conjonction des talents complémentaires et distincts (la compagnie, aujourd’hui productrice de spectacles ; l’orchestre sur instruments anciens ; la troupe de jeune chanteurs d’un niveau plus que prometteur…) que le chef a su marier, et qui assurent la réussite de chaque production.

 
 

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alcina-stern-shanghai-raffaella-milanesiALCINA A SHANGHAI. Emblématique à tous égards, la production de cette Alcina de rêve, présentée sur le plateau du Shanghai Symphony Hall, ce 18 décembre 2015 indique le chemin parcouru et le niveau d’exigence de la troupe ; un niveau exemplaire car ici a contrario d’autres expériences de transmission et de savoir partagé, il s’agit de nouer un mode de travail sur le long terme ; la notion de talent soudain n’existe pas ; c’est une vue (dangereuse) du marketing outrancier. Rien ne remplace l’œuvre du temps ; les acquis façonnés pas à pas ; la lente mais sûre maturation d’un jeune tempérament… David Stern l’a bien compris ; lui qui avec un instinct exceptionnel et toujours sûr, sait choisir chaque voix pour son rôle idéal et au bon moment : cette acuité et ce discernement artistique fondent aussi les vertus de sa démarche. Autour du chef se retrouvent de jeunes tempéraments qui ont pris l’habitude de jouer et de chanter ensemble. L’esprit de complicité prévaut chez Opera Fuoco ; une émulation fraternelle cultivée par la bienveillance et la confiance, qui profite aussi de la proximité de professionnels aguerris, …. des pointures vocales à la présence charismatique : c’est évidemment le cas de la soprano italienne Raffaella Milanesi : ardente et subtile Alcina dont elle exprime les moindres tiraillements intérieurs, surtout le parcours psychologique, de la magicienne triomphante à l’amoureuse détruite, abandonnée (par Roger/Ruggiero), basculant finalement dans l’amertume haineuse et destructrice. C’est peu dire que Raffaella Milanesi marque le rôle ; funambule, féline, habitée voire possédée par le rôle, la jeune diva s’empare du caractère, le décortique au millimètre, l’analyse, révélant le génie psychologique de Haendel ; continument en contrôle et d’une concentration optimale (il en faut pour enchaîner ses deux airs monstrueux au II), elle se taille une voie royale par une prise de rôle éblouissante, de justesse comme d’intensité. On a guère vécu une telle décharge directe et juste, sauf précédemment avec la regrettée Lorraine Hunt (autre

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haendélienne de premier plan). C’est une performance ponctuée de moments de grâce absolue, en étroite symbiose avec le geste du chef et la finesse de l’orchestre : un modèle de concentration et de chant projeté, nuancé et souple pour les jeunes qui l’entourent ; le duo amoureux (style je t’aime moi non plus) qu’elle compose alors avec le Ruggiero juvénil de la jeune et suave Lea Desandre (photo ci dessus avec Alexandre Artemenko) atteint un sommet de sensualité envoûtante (à quand son Ariodante, prolongement naturel et complémentaire de sa formidable prise de rôle à Shanghai ?) ; de toute évidence, les deux forment un couple où la grâce le dispute à la vérité. Timbre de miel, voix à la fois fine et puissante, la jeune mezzo subjugue car comme ses partenaires, l’interprète apporte sur scène, une personnalité dotée de profondeur (la marque de la troupe Opera Fuoco ?) ; c’est pour chacun une histoire, un vécu, une sensibilité dont la sobriété du geste, l’efficacité du jeu dévoilent les tensions, la précision des intentions, la justesse du style ; tout ce qui enrichit ici la palette expressive de vrais chanteurs-acteurs. On aura rarement décelé chez de jeunes artistes, l’émergence d’une telle compréhension profonde, plurielle, intime des oeuvres. Pilotés par David Stern et son équipe, chaque interprète sait trouver son périmètre expressif qui convient à sa tessiture, sa personnalité, ses possibilités réelles.

Face à cette tigresse magicienne, à la fois souveraine et mendiante, que ce Roger a de panache et aussi de candeur, accent d’une noble et sincère adolescence. Aucune faute à la distribution : en soeur complice, souvent émerveillée (par l’amour que lui inspire Bradamante, la première compagne de Roger, déguisée en … homme), la Morgane de Daphné Touchais (partenaire fidèle d’Opera Fuoco depuis des années), affirme le rayonnement de son personnage, une âme solaire contrastant évidemment avec la ténébreuse Alcina. Même solide assurance pour Angélique Noldus, familière du rôle travesti de Bradamante.

 
 


 
 

alcina-oronte-sahy-ratia-tenor-classiquenews-shanghai-classiquenews-copyright-philippe-alexandre-pham-shanghai-david-stern-582JEUNES TEMPERAMENTS DRAMATIQUES. Saluons parmi les plus jeunes solistes de l’Atelier Lyrique, trois autres tempéraments qui sont aussi de superbes voix, pas seulement caractérisées mais déjà polies et assurées, des sensibilités vives au relief dramatique captivant : le ténor Sahy Ratianarinaivo (Oronte, photo ci contre), juvénilité, flexibilité au bel canto irrésistible (son “momento di contento” est projeté / formulé avec une fraîcheur et une innocence délectable ; c’est un belcantiste né qui devrait demain chanter Bellini…) ; l’Oberto très abouti de la jeune Natalie Perez dont le dernier air, exprime toute l’horreur que lui inspire la magicienne qui a tombé le masque : superbe progression vocale dans l’horreur et la blessure intime ; enfin le baryton Alexandre Artemenko (photo ci dessous) qui assure une sincérité bouleversante dans son seul air de Melisso : même si l’articulation de l’italien est encore perfectible, la sincérité et la sobriété de l’intention, la noble virilité du timbre montrent combien le jeune acteur a saisi l’enjeu du personnage au moment où il chante… encore un accomplissement à mettre au bénéfice du geste Opera Fuoco. Outre la volonté de les aider à prendre conscience de toutes les composantes du métier, l’équipe offre surtout aux jeunes chanteurs une ambiance idéale pour accomplir leur tempérament, approfondir alcina-melisso-alexandre-ARTEMENKO-review-critique-alcina-shanghai-classiquenews-decembre-2015-copyright-classiquenewsleur caractère ; d’autant que sans mise en scène (est ce vraiment utile ici ?), chacun doit nécessairement se dépasser pour exprimer par un jeu dramatique mesuré et un chant d’autant mieux exposé, la vérité de leur personnage. Il n’est pas de formation aussi décisive pour le jeune chanteur que celle offerte par Opera Fuoco. Préalable à cette Alcina chinoise, les jeunes ont peu suivre au cours des mois précédents, plusieurs masterclasses où à chaque fois, c’est un style et une langue spécifique qu’il a fallu comprendre, pratiquer, exprimer, ciseler. Au cœur du projet d’Opera Fuoco et selon l’objectif de David Stern, c’est surtout le sens et le texte qui impriment la vision globale : “il ne s’agit pas seulement d’avoir une belle voix ; il faut encore savoir ce que l’on dit, ce qui est en jeu, ce que l’on peut exprimer dans chaque situation“, ne cesse de préciser le maestro pédagogue.

 
 
 

La Compagnie lyrique Opera Fuoco réinvente la notion de troupe et de transmission

David Stern et Opera Fuoco : l’école de la vérité

 
 

PARCOURS PRÉALABLE : Cole Porter, Gluck, Berlioz… Ainsi avant Haendel à Shanghai, chaque jeune chanteur a pu (re)découvrir les défis du chant américain (Kiss me Kate de Cole Porter) ; le raffinement de la déclamation française chez Gluck et Berlioz ; à chaque session, un invité spécialiste de ce répertoire complète les indications et les conseils de David Stern et de Jay Bernfeld, conseiller pédagogique : Jeff Cohen pour Porter, Véronique Gens pour la mélodie et l’opéra français classique et romantique. Jamais en reste d’une idée nouvelle, pourvu qu’elle soit formatrice et engage plus encore les jeunes apprentis chanteurs, David Stern a même inventé une nouvelle forme de spectacle : le concert-rencontre où il prend la parole, explique tous les enjeux du répertoire et des œuvres afin que le public mesure l’ampleur du travail effectué par les élèves de l’Atelier Lyrique.

 

opera-fuoco-logo-2015Défenseur du texte au mot près, soucieux de l’histoire, de son explicitation par le geste et le chant, le chef a même conçu un nouveau spectacle avec l’écrivain Eric-Emmanuel Schmitt : à partir de la traduction du livret de Da Ponte des Noces de Figaro de Mozart, les deux passeurs ont élaboré un programme où la mise en regard du français inspiré de Beaumarchais et de l’italien mis en musique par Mozart, révèle les spécificités de chaque langue : encore une affaire de texte, encore et toujours la question du sens et de sa juste et naturelle formulation. Evidemment les jeunes voix sont mises à contribution : chanter en français et en italien, le désir ou l’allusion, sonne différemment. Quelle connotation pour quelle intention ? Ici, le chanteur apprend toutes les nuances du jeu de l’acteur. C’est une nouvelle expérience capitale et enrichissante pour l’interprète. Et la réalisation d’un idéal pour David Stern : la vérité. C’est peut-être cela, au fond, le but ultime du maestro et ce qu’il a construit à travers l’aventure d’Opera Fuoco : l’école de la vérité. Ce concert du 18 décembre à Shanghai restera comme un jalon important de l’histoire d’Opera Fuoco. En plus d’offrir un somptueux tremplin à ses jeunes apprentis, le chef a aussi permis au public chinois, de découvrir sur instruments d’époque, et défendu par une distribution idéale, l’un des sommets de l’opéra baroque. La nouvelle saison d’Opera Fuoco, portée par un tel esprit de complicité et d’accomplissement promet encore bien d’autres surprises et découvertes. Fin janvier, voici l’offrande d’une nouvelle session de travail autour de Candide de Bernstein (le 29 janvier 2016, 20h – Fondation Mona Bismark American Center). Puis, avant l’heure (les célébrations Telemann 2017), Damon opéra oublié de Telemann à Magdebourg en Allemagne (les 12, 13, 18 et 19 mars 2016), – évidemment une nouvelle production (mise en scène) promettant de nouveaux apports tout autant captivant que ceux que nous avons vécu à Shanghai, en décembre 2015, lors du IIè festival de musique Baroque. A suivre.

  

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Compte rendu, opéra. Shanghai, Shanghai Symphony Hall, le 18 décembre 2015. Haendel : Alcina. Opera Fuoco. David Stern, direction. Raffaella Milanesi (Alcina), Jeunes chanteurs de l’Atelier Lyrique d’Opera Fuoco. LIRE aussi notre présentation annonce du 2ème festival de musique Baroque à Shanghai : David Stern dirige Alcina de Haendel avec l’orchestre et l’Atelier lyrique d’Opera Fuoco

Approfondir : tous les programmes et productions d’OPERA FUOCO de la saison 2015-2016, sur le site d’OPERA FUOCO.FR

 
Toutes les photos de la production ALCINA par David Stern / Opera Fuoco Shanghai 2015 © CLASSIQUENEWS.COM / Philippe Alexandre PHAM

 
 

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