DVD. Reynaldo Hahn : Ciboulette, 1925 (2 dvd Fra Musica)

Ciboulette-Fra-Musica-DVD_1_155x225CLIC D'OR macaron 200DVD. Reynaldo Hahn : Ciboulette, 1925. (Fuchs, OpĂ©ra Comique fĂ©vrier 2013. 2 dvd FRA Musica). En 1925, au cĹ“ur des annĂ©es folles, celles de l’entre deux guerre, Reynaldo Hahn (1874-1947) revivifie l’esprit enivrĂ© des opĂ©rettes de Johann Strauss et d’Offenbach : c’est une succession de tableaux populaires et collectifs d’oĂą jaillissent de subtiles personnalitĂ©s (Ciboulette, Antonin), qui Ă©voque aussi en une fresque sociale et politique, le Paris des Halles et de l’OpĂ©ra : mixitĂ© des classes comme si elles Ă©taient Ă  bord du Titanic : emportĂ©es malgrĂ© leurs diffĂ©rences qui s’entrechoquent mais acculĂ©es Ă  l’inĂ©luctable, non pas fractionnĂ©es ni opposes mais fusionnĂ©es des officiers de hussards aux maraĂ®chers des Halles, des courtisanes aux aristos… : un traumatisme vĂ©cu par tous sans distinction en 1914 et 1918, bientĂ´t Ă  venir en 1939… La nostalgie d’une ère bĂ©nie perdue, celle des premiers amours – ivresse de l’innocence bercĂ©e d’illusion amoureuse (le baryton soudainement grave et sombre et très tendre du contrĂ´leur Duparquet), surtout cet Ă©tat choquĂ©, celui des lendemain de griseries et d’orgies conduisant Ă  un rĂ©veil difficile : on pense constamment aux climats de La Chauve souris (mĂŞme confusion des classes grâce au truchement des masques et du carnaval, mĂŞme difficultĂ© face au rĂ©el… avec cet Ă©panchement Ă©perdu, sincère vers l’amour). Tout l’opĂ©ra est construit sur la lente et progressive rĂ©vĂ©lation du pur amour, le vrai, le plus authentique, celui qu’éprouve le jeune richard Antonin et la belle maraichère aux Halles, Ciboulette, si piquante et astucieuse du haut de ses 21 ans. La dĂ©licatesse et le raffinement du style de Hahn Ă©clate au grand jour : une intelligence des contrastes, une sensibilitĂ© surtout qui en font un gĂ©nie de la lĂ©gèretĂ© grave. Evidemment, les airs de Ciboulette qui exige un soprano agile, ne comportent malheureusement aucune coloratoure ni vocalises car le style verse toujours dans la chanson, la revue, et la comĂ©die musicale, Ă©poque oblige.

Reynaldo_Hahn_NadarL’autre composante qui assure la rĂ©ussite du spectacle reste l’incrustation de scènes purement théâtrales qui convoquent la prĂ©sence de Bernadette Lafont (Madame Pingret, marchande de poissons et voyante extralucide…, Michel Fau et l’ex directeur des lieux, JĂ©rĂ´me Deschamps soi mĂŞme ; ce sont aussi de multiples rĂ©fĂ©rences dans le style parodique propre Ă  l’opĂ©ra comique des scènes du grand opĂ©ra : quand le capitaine Roger retrouve son aimĂ© Zenobie, courtisane parisienne, Hahn singe avec finesse les retrouvailles de Manon et Desgrieux composĂ©es par Massenet (son professeur).

Sincérité, raffinement : Ciboulette révélée

Laurens-Behr-Fuchs-SaragosseSous l’ivresse, l’enivrement, la dĂ©licatesse (ode au muguet du final du I) se cache un vrai sentiment de nostalgie et de gravitĂ© Ă  mettre en relation avec l’époque de Hahn, avec sa propre vie ; avec ses oeuvres aussi car Ciboulette appartient au genre lĂ©ger dans un catalogue plus fourni en Ĺ“uvres sĂ©rieuses. Hahn est un grand tendre, jamais maniĂ©rĂ© ni sirupeux, dont les scènes si les interprètes savent en prĂ©server le format originel, plus chambriste et scintillant que dĂ©claratif et spectaculaire, approchent souvent la grâce et l’enchantement. CrĂ©Ă© au Théâtre des VariĂ©tĂ©s le 7 avril 1923, Ciboulette synthĂ©tise l’élĂ©gance et le raffinement que Hahn sait accorder au naturel et la sincĂ©ritĂ©. Dans la mise en scène de Michel Fau, la double Ă©criture, entraĂ®nante et sombre Ă  la fois, drĂ´latique et amère, entre théâtre et chant, se dĂ©voile sans fard laissant toute sa place Ă  ce qui plaĂ®t au directeur de l’OpĂ©ra-comique, ex Deschiens : ce goĂ»t pour le théâtre pur, dĂ©lirant, incongru, savoureux oĂą brillent souvent des dialogues parlĂ©s aux rĂ©fĂ©rences actuelles (« Maline comme Marine, pardon Martine »… glisse Ciboulette dans son air de prĂ©sentation dĂ©diĂ© Ă  la dĂ©fense de son prĂ©nom). Ainsi, cerise sur le gâteau d’un ouvrage riche en surprise et acteurs invitĂ©s : Michel Fau, lui-mĂŞme, irremplaçable Comtesse de Castiglione, et celle de JĂ©rĂ´me Deschamps qui joue son propre rĂ´le en directeur d’opĂ©ra.

Agile, brillante, d’une vrai tempérament scénique, d’une voix claire parlée ou chantée, de fait la soprano Julie Fuchs s’impose sans discussion, au point que l’on regrette que l’écriture de Hahn ne lui offre aucune vocalises et coloratoure plus développées : sa facilité chantante appelle constamment une ivresse lyrique qui n’est pas écrite mais présente pourtant par son jeu tout en finesse.

Même talent saillant pour son compagnon à la ville, Julien Behr qui chante Antonin, son futur mari. Même si le jeu est conçu avec trop de contrastes appuyés, plus de retenue aurait été savoureuse, le ténor frappe comme Ciboulette, par son angélisme gauche, sa tendresse séduisante. Mentor pour les deux oiselets à l’école de l’amour naissant, le contrôleur Duparquet gagne grâce au chant noble et sincère du baryton Jean-françois Lapointe, une vérité théâtrale surprenante. Le baryton se fait diseur, exprimant cette gravité sincère propre au Hahn des mélodies par exemple.

Jean-Francois-Lapointe-Julie-Fuchs-CibouletteMĂŞme engagĂ©e, Laurence Equilbey est certes vive, mais manque de cette profondeur et de cette exquise nostalgie indĂ©finissable qui fondent aussi l’esthĂ©tique de Hahn : les choeurs et l’orchestre chantent et jouent trop fort, mettant en pĂ©ril ce format originel ; et malgrĂ© les qualitĂ©s de l’Orchestre Symphonique de l’OpĂ©ra de Toulon, on peine Ă  vraiment se dĂ©lecter d’une partition constellĂ©e de raffinement mĂ©lodique et harmonique : il est temps de jouer Hahn sur un orchestre avec instruments d’époque (Les Siècles auraient Ă©tĂ© plus lĂ©gitimes). La direction d’acteurs est soignĂ©e, le jeu manque parfois de vraie finesse (plongeant souvent dans la caricature), mais la distribution est amplement satisfaisante. Hahn touche par sa sincĂ©ritĂ© et sa tendresse, sa nostalgie et son raffinement naturel. La production mĂ©rite lĂ©gitimement ce transfert en dvd : la rĂ©habilitation de Hahn est en marche. En voici un premier jalon. Notre CLIC rĂ©compense la cohĂ©rence superlative du plateau vocal et la place accordĂ©e au dĂ©lire théâtral, magistralement relevĂ©.

Reynaldo Hahn : Ciboulette, 1925. (Fuchs, Opéra Comique février 2013. 2 dvd FRA Musica).

Illustrations : E. Carecchio

Comments are closed.