CRITIQUE, opéra. TOULOUSE. Capitole le 2 juillet 2021. R. STRAUSS : ELEKTRA.  R.MERBETH ; V.URMANA ; N.GOERNE ; F. BEERMANN / M.FAU

CRITIQUE, opĂ©ra. TOULOUSE. Capitole le 2 juillet 2021. R. STRAUSS : ELEKTRA.  R.MERBETH ; V.URMANA ; N.GOERNE ; F. BEERMANN / M.FAU. Il nous a fallu assister deux fois Ă  ce fabuleux spectacle (2 puis 4 juillet) pour en percevoir la richesse et en rendre compte. Le choc attendu avec cet opĂ©ra hors normes a Ă©tĂ© au rendez-vous. Une saison capitoline sacrifiĂ©e (comme partout) porte sa revanche avec une production superlative. Le dispositif scĂ©nique est insolite et 
gĂ©nial. La fosse du Capitole ne permet pas d’entasser les musiciens nĂ©cessaires Ă  cette partition sans risques sanitaires. L’orchestre a donc Ă©tĂ© plus confortablement installĂ© en fond de scĂšne, l’occupant plus de la moitiĂ©. Un trĂšs beau rideau de tulle peint fait sĂ©paration. La fosse recouverte permet sur le proscĂ©nium des mouvements d’acteurs rĂ©duits mais percutants. La scĂšne est encombrĂ©e d’une gigantesque statue d’Agamemnon abattue au-dessous du genou. Un souterrain s’ouvrant permet d’évoquer le terrier d’Elektra. A cour et Ă  ardin, les entrĂ©es et sorties suggĂšrent l’extĂ©rieur et le palais sans vraie rigueur.  La statue d’Agamemnon envahit l’espace scĂ©nique comme le pĂšre envahit l’espace mental et affectif d’Elektra.

ELEKTRA Tutta Forza au Capitole !

elektra michel fau apitole merbeth gornerLa fusion musicale et scĂ©nique voulue par le tandem si intime Hofmannsthal / Strauss se retrouve parfaitement dans cette production inouĂŻe. La grandeur et la richesse de la scĂšne sont enchĂąssĂ©es dans une direction musicale Ă  la fois retenue au niveau du tempo et trĂšs analytique, permettant de dĂ©guster toutes les finesses orchestrales de Strauss. Le drame se tend lentement mais avec une puissance orchestrale extraordinaire que le chef allemand arrive Ă  tenir afin de ne pas couvrir les chanteurs. L’Orchestre du Capitole est absolument flamboyant. PlacĂ©e si habilement, la dimension symphonique est enthousiasmante.
La direction de Franck Beermann retrouve les belles qualitĂ©s de son Parsifal la saison derniĂšre. Direction dramatique tenue tout du long, grands arcs construits, dĂ©tails subtils sculptĂ©s et un Ă©quilibre parfait avec le plateau. La riche orfĂšvrerie orchestrale de Richard Strauss est scintillante tout du long. Le mĂȘme scintillement se retrouve sur scĂšne. Je crois peu Ă©lĂ©gant de dĂ©tailler les Ă©lĂ©ments vus sur scĂšne, il le faut pourtant pour rendre Ă  chacun la part de son travail inestimable mais le travail d’ensemble est remarquable pour la cohĂ©rence de la vision, car tout se complĂšte.

Rendons Ă  Christian Lacroix, la palme de la brillance. Son goĂ»t pour les couleurs est bien connu. Il a dessinĂ© des costumes de toute beautĂ©, si trop beau est possible nous n’en sommes pas loin ! Quelle subtilitĂ© dans l’outrance et quel goĂ»t dans le choix des matiĂšres. Le dĂ©cor repose sur les crĂ©ations de Phil Meyer avec cette extraordinaire statue d’Agamemnon et son trĂšs beau rideau de fond de scĂšne. Les lumiĂšres de Joel Fabing sont magiques et permettent une variĂ©tĂ© presque infinie de lieux. Jouant sur la transparence du rideau et la franchise des couleurs des costumes, il crĂ©e des espaces infinis. La dominante rouge pour Clytemnestre, l’or pour ChrysothĂ©mis, le vert pour Oreste, le blanc aprĂšs les deux meurtres : cela a aussi pour effet de changer les visages trĂšs maquillĂ©s et qui « prennent » la lumiĂšre trĂšs fortement. Le jeu des acteurs est emphatique sans ĂȘtre grandiloquent. La noblesse des personnages principaux nous rappelle que nous sommes chez les Atrides tout de mĂȘme ! Les servantes sont plus caricaturales avec un jeu outrĂ© comme si chacune Ă©tait l’un des membres d’une pieuvre. Groupe mouvant tentaculaire.

Vocalement les servantes ont toutes de fortes voix mais sans unitĂ© vocale ni recherche d’harmonie, c’est l’opposĂ© de ce que l’on voit. Elektra sort de terre comme d’une tombe en Ă©voquant Agamemnon. L’effet est puissant. Son costume ne tient pas compte de la tradition, entorse qui est en fait trĂšs signifiante. Sa robe pourrait ĂȘtre une robe de mariĂ©e avec couronne de fleurs. Cela nous suggĂšre que la vie mentale d’Elektra la domine complĂštement.  Ce mariage avec son pĂšre n’est donc pas interdit mais « raté ». Toute la nĂ©vrose hystĂ©rique est contenue en ce costume
  Cette Elektra ne renonce pas totalement Ă  plaire et n’est pas une souillon.
L’interprĂ©tation de Riccarda Merbeth est totalement convaincante : elle est Elektra sur le plan vocal et scĂ©nique. La voix est somptueuse, admirablement conduite afin de ne jamais la mettre en danger. Elle terminera la sĂ©rie de cinq reprĂ©sentations avec une voix en totale santĂ©. Et pourtant elle donne gĂ©nĂ©reusement sa voix sur toute la vaste tessiture. Les graves sont magnifiquement timbrĂ©s sans effets de poitrinage et les aigus se dĂ©veloppent en rayons de soleil progressifs que le geste large du chef encourage. Cette maniĂšre magistrale de placer le son puis le dĂ©velopper est remarquable et permet de comprendre l’extraordinaire carriĂšre qui lui permet d’enchainer les rĂŽles les plus terrifiants (Isolde, les trois Brunnhilde et Turandot entre autres). Ce rĂŽle d’Elektra, elle l’a beaucoup chantĂ©, et je ne sais pas si elle dira la mĂȘme chose mais je trouve qu’entre le confort des arcs tendus par la direction du chef et une certaine Ă©lĂ©gance du personnage autorisĂ©e par la mise en scĂšne, la noblesse du personnage de cette production sied particuliĂšrement Ă  la cantatrice allemande, dont la tenue vocale a tant d’élĂ©gance. Dans la mise en scĂšne de Michel Fau, le personnage gagne en complexitĂ©. Le travail d’acteur est efficace et renouvelle le rĂŽle. Du coup les relations avec les autres personnages sont Ă©galement enrichies. Le combat avec sa terrible mĂšre est tout en subtilitĂ©s. Violetta Urmana est une Clytemnestre pleine de sĂ©duction. Vocalement elle est trĂšs Ă  l’aise et scĂ©niquement rien que par le costume somptueux, elle est une reine indĂ©trĂŽnable. Le face Ă  face est monstrueux Ă  souhait entre la mĂšre et la fille. ChrysotĂ©mis est un personnage qui gagne Ă©galement en complexitĂ©. J’ai regrettĂ© que vocalement il ait manquĂ© une lumiĂšre dans le timbre de Johanna Rusanen  et une petite fragilitĂ© qui permettrait d’en faire une sƓur seconde par rapport Ă  Elektra. Mais cette maniĂšre de se tenir Ă  Ă©galitĂ© face Ă  Elektra y compris vocalement donne de la profondeur au drame. Il m’est arrivĂ© de penser qu’il n’est pas frĂ©quent d’avoir sur scĂšne trois Elektra, une titulaire, une qui aurait pu l’ĂȘtre (Violetta Urmana) et une en devenir (Johanna Rusanen ). Car la puissance vocale sur tous les registres des trois cantatrices est Ă©quivalente.
L’autre grand rĂŽle, plus attendu qu’entendu mais fondamental pour le drame est Oreste. Pour une prise de rĂŽle Nelson Goerne est royal d’allure et de voix. Le timbre somptueux, le texte est si bien dit qu’il est un Oreste mĂ©morable. Le jeu est retenu, le costume de velours griffĂ© vert est peut-ĂȘtre plus sobre mais au combien Ă©lĂ©gant. Les gestes sont rares, le personnage attend, et se concentre. La tendresse vis Ă  vis d’Elektra est vraie ainsi esquissĂ©e d’un simple geste. Le matricide est sobre avec un beau geste de la mĂšre vers son fils en son dernier instant. LĂ  aussi la maniĂšre de traiter le personnage convainc Ă  la noblesse de l’interprĂšte. Valentin Thill  en jeune serviteur est remarquable de clartĂ© de timbre et d’émission agrĂ©able. Barnaby Rea en serviteur d’Oreste est d’une belle prĂ©sence face pourtant Ă  de terribles monstres vocaux. L’Egisthe de Frank van Aken tient son rang en tout et sa mise Ă  mort ressemble Ă  un film qu’Elektra regarde. Comme si cette piĂšce indispensable mais de deuxiĂšme importance dans le dĂ©lire hystĂ©rique d’Elektra ne mĂ©ritait plus d’importance.

C’est donc avec un spectacle total et sur une rĂ©ussite exceptionnelle et sans faiblesse que le Capitole gĂąte son public in fine. Cette Elektra intelligemment revisitĂ©e par Michel Fau restera dans les mĂ©moires.

CRITIQUE, opĂ©ra. TOULOUSE, ThĂ©Ăątre du Capitole,  les 2  et 4 Juillet 2021 ; Richard STRAUSS :( 1864-1949) : Elektra ; tragĂ©die  en un acte ; Livret  de Hugo von Hofmannsthal ; CrĂ©ation  le 25 janvier 1909 au Semperoper de Dresde ; Michel Fau,  mise en scĂšne ; HernĂĄn Peñuela,  scĂ©nographie ; Phil Meyer,  sculpture et peinture ; Christian Lacroix,  costumes ; Joel Fabing,  lumiĂšres ; Ricarda Merbeth : Elektra ; Johanna Rusanen : ChrysothĂ©mis ; Violeta Urmana : Clytemnestre ; Matthias Goerne :  Oreste ; Frank van Aken : Égisthe ; Sarah Kuffner : La Confidente, la Surveillante ; Svetlana Lifar,  PremiĂšre Servante ; Grace Durham,  DeuxiĂšme Servante ; Yael Raanan-Vandor :  TroisiĂšme Servante, La Porteuse de TraĂźne ; Axelle Fanyo : QuatriĂšme Servante ; Marie-Laure Garnier : CinquiĂšme Servante ; Valentin Thill : Un Jeune Serviteur ; Barnaby Rea,  Le prĂ©cepteur d’Oreste ; Thierry Vincent : Un vieux Serviteur ; Zena Baker, Mireille Bertrand, Catherine Alcoverro, Judith Paimblanc, Biljana Kova, StĂ©phanie Barreau : Six servantes ; Orchestre National du Capitole ; ChƓur du Capitole, Alfonso Caiani  direction; Frank Beermann,  direction musicale – Photo : © Mirco Magliocca

VOIR le TEASER VIDEO ici :
https://www.youtube.com/watch?v=cgrQPWujEOY&t=13s

COMPTE-RENDU, opéra. PARIS, le 30 mars 2019. ADAM : Le Postillon de Lonjumeau. Spyres / Fau / Rouland.

ADAM critiqie opera critique concert critique festival _postillon_de_lonjumeau_3_dr_stefan_brionCOMPTE-RENDU, opĂ©ra. PARIS, OpĂ©ra-Comique, le 30 mars 2019. Adolphe Adam : Le Postillon de Lonjumeau. Michael Spyres / Michel Fau / SĂ©bastien Rouland. Le 13 octobre 1836 fut une grande date dans l’histoire de l’OpĂ©ra-Comique avec la crĂ©ation du Postillon de Lonjumeau (sans g) d’Adolphe Adam ; l’ouvrage fut accueilli triomphalement pour sa musique enjouĂ© et le talent de ses deux interprĂštes principaux. Il connut plus de 500 reprĂ©sentations pendant le XIXe siĂšcle avant de disparaĂźtre de l’affiche en 1894
 pour rĂ©apparaĂźtre enfin ces jours-ci dans l’institution qui l’a vu naĂźtre. Le Postillon d’Adam, alias Chapalou, c’est d’abord un tĂ©nor qui se doit d’affronter, avec une vocalitĂ  typiquement rossinienne, l’une des tessitures les plus pĂ©rilleuses du rĂ©pertoire. Tout est basĂ© sur sa performance : c’est en chantant son air « Mes amis, Ă©coutez l’histoire », au premier acte – dont Donizetti se souviendra peut-ĂȘtre dans sa Fille du rĂ©giment, quatre ans plus tard -, et en poussant un retentissent contre-RĂ© qu’il est engagĂ© dans la troupe de l’opĂ©ra Royal. Devenu cĂ©lĂšbre, Chapelou apparaĂźt au II sous les traits de Saint-Phar, le plus adulĂ© des tĂ©nors, qui joue les Divos en se produisant devant Louis le quinziĂšme.

 

  

 

Retour réussi du Postillon de Lonjumeau au Comique

De sauts d’octaves en contre-rĂ©,
Michael Spyres rayonne en Postillon

 

 

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Pour rendre crĂ©dible un tel livret et donner Ă  sa musique sa vĂ©ritable identitĂ©, il fallait le plus expert des interprĂštes, notamment sur le plan vocal. Le nom de Michael Spyres, qui a dĂ©jĂ  connu d’immenses succĂšs sur cette mĂȘme scĂšne et dans rĂ©pertoire proche, s’est imposĂ© Ă  Olivier Mantei, et le moins que l’on puisse dire est que le tĂ©nor amĂ©ricain n’a pas déçu les attentes. Avec sa diction française impeccable (mais un petit accent charmant dans les dialogues parlĂ©s), son style parfait, il impressionne surtout par ses sauts d’octaves et ses contre-RĂ© Ă©mis sans effort, qui ont fait dĂ©lirer le public. A ses cĂŽtĂ©s, la jeune soprano quĂ©bĂ©coise Florie Valiquette, avec sa voix fraĂźche et bien timbrĂ©e, trouve des accents d’un beau pathĂ©tisme, surtout Ă  la fin du I oĂč cet opĂ©ra-comique (qui annonce dĂ©jĂ  l’opĂ©rette de demain
) bascule dans le drame semi-serio, Ă  l’image du meilleur Rossini. Au II, elle a le piquant et l’espiĂšglerie de Madeleine, l’épouse dĂ©laissĂ©e par Chapelou, transformĂ©e, grĂące Ă  un riche hĂ©ritage, en Ă©lĂ©gante Madame de Latour, dont elle possĂšde la tierce aiguĂ« et l’abattage. De son cĂŽtĂ©, l’inĂ©narrable Frank LeguĂ©rinel campe le plus crĂ©dible des Marquis de Corcy, mĂ©prisant et cruel Ă  souhait, et vocalement d’une diction exemplaire. Enfin, le baryton wallon Laurent Kubla, Ă  l’émission franche et sonore, est Ă  la fois le jaloux Biju, rival en amour du Postillon, puis Alcindor, le cocasse compagnon de route de Saint-Phar. (Illustration ci dessus : Frank LeguĂ©rinel et Michael Spyres)

 

 

ADAM le postillon_de_lonjumeau_2_dr_stefan_brion critique classiquenews critique opera critique concertsAprĂšs ses succĂšs dans l’univers lyriques – Ciboulette de Hahn ici-mĂȘme / avril 2015 ; ou Ariadne auf naxos tout derniĂšrement au ThĂ©Ăątre du Capitole / mars 2019 -, Michel Fau signe une production qui respecte Ă  la fois certaines rĂšgles propres Ă  l’opĂ©ra-comique, mais en les revoyant par le prisme de son propre univers, kitsch et fellinien Ă  la fois. Les dĂ©cors colorĂ©s et acidulĂ© d’Emmanuel Charles, la plupart sous formes d’immenses toiles peintes, font penser Ă  l’univers des cĂ©lĂšbres photographes Pierre et Gilles, tandis que les costumes baroques de Christian Lacroix sont un rĂ©gal pour les yeux. Travesti en Rose, la suivante de Madame de Latour, Michel Fau nous fait son habituel numĂ©ro, mais avec moins de gĂ©nie que de coutume ici, l’hilaritĂ© qu’il suscite Ă©tant plus souvent forcĂ©e que naturelle.

 

 


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A la tĂȘte d’un Orchestre de l’OpĂ©ra de Rouen chatoyant, le jeune chef français SĂ©bastien Rouland n’a pas peur de s’engager corps et Ăąme dans une Ɠuvre aux visages multiples, et accompagne avec amour ses chanteurs, tout en restituant la verve des pages les plus savoureuses et pĂ©tillantes.

Une heureuse rĂ©surrection qu’il ne faut surtout pas manquer à Paris
 ou Ă  Rouen oĂč le spectacle sera repris pour les fĂȘtes de fin d’annĂ©es 2019 ! 

  

 

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COMPTE-RENDU, opĂ©ra. PARIS, OpĂ©ra Comique, le 30 mars 2019. ADAM : Le Postillon de Lonjumeau. Michael Spyres / Michel Fau / SĂ©bastien Rouland. Illustrations : © S Brion 2019 - A l’affiche de l’OpĂ©ra-Comique Ă  PARIS, jusqu’au 9 avril 2019 – Diffusion sur France Musique, le 28 avril 2019, 20h 

  

  

 

COMPTE-RENDU, opéra. TOULOUSE, le 1er mars 2019. R. STRAUSS: Ariane à Naxos. Fau, Hunhold, Savage. Orch Nat Capitole. E.ROGISTER

COMPTE-RENDU, opĂ©ra. TOULOUSE, Capitole, le 1er mars 2019. R. STRAUSS: Ariane Ă  Naxos (nouvelle production). Fau, Belugou, Fabing, Hunhold, Savage, Morel, Sutphen. Orch National du Capitole. E.ROGISTER, direction. Donner l’opĂ©ra le plus Ă©lĂ©gant de Richard Strauss et Hugo von Haufmannstahl, le plus exigeant au niveau thĂ©Ăątral avec des voix hors normes, toutes surexposĂ©es, est une vĂ©ritable gageure que Christophe Ghristi, nouveau directeur de l’auguste maison toulousaine, relĂšve avec brio. Il a trouvĂ© en Michel Fau un homme de thĂ©Ăątre respectueux de la musique, capable de donner vie Ă  Ariane Ă  Naxos en un Ă©quilibre parfait entre thĂ©Ăątre et musique, entre le prologue et l’opĂ©ra lui-mĂȘme.
J’ai toujours jusqu’à prĂ©sent trouvĂ© que la partie musicale dĂ©passait le thĂ©Ăątre et que des deux parties l’une dominait l’autre. Au disque la musique sublime de bout en bout de l’opĂ©ra s’écoute en boucle et sans limites, Ă  la recherche de timbres rares et de vocalitĂ©s exactes. A la scĂšne souvent le prologue est trop ceci ou pas assez cela ; et en fait ne convainc pas ; trop souvent l’opĂ©ra peut s’enliser. Pourtant je parle de productions Ă  Aix (avec  l’Ariane de Jessye Norman) ou Paris (avec la Zerbinetta de Natalie Dessay)
 Je dois dire que ce soir le travail extraordinairement intelligent et dĂ©licat de Michel Fau mĂ©riterait une analyse de chaque minute.  L’humour y est d’une subtilitĂ© rare et sur plusieurs plans. La beautĂ© des costumes (David Belugou)  et des maquillages (Pascale Fau)  ajoutent une Ă©lĂ©gance rare Ă  chaque personnage quelque soit son physique.

Ariane Ă  Naxos de Strauss/Hofmansthal
Production géniale à Toulouse

STRAUSS-ariane-capitole-toulouse-opera-critique-annonce-classiquenews-critique-opera-Issachah-Savage-(Bacchus)-et-Catherine-Hunold-(Ariane)---crédit-Cosimo-Mirco-Magliocca

C’est Ă©galement David Belugou qui a rĂ©alisĂ© deux dĂ©cors intelligents et qui Ă©clairĂ©s avec subtilitĂ© par JoĂ«l Fabing, semblent bien plus complexes et profonds qu’ils ne paraissent. Il est rarissime de trouver Ă  l’opĂ©ra travail thĂ©Ăątral si soignĂ© dans un respecte absolu de la musique. Dans la fosse les instrumentistes de l’orchestre du Capitole choisis pour leur excellence jouent comme des dieux sous la baguette inventive et vivante d‘Evan Rogister. Il aborde par exemple le prologue de l’opĂ©ra avec une allure presque expressionniste et sĂšche avant de colorer toute la subtile orchestration de Strauss en son poids exact. N’oublions pas que les 38 instrumentistes demandĂ©s par Strauss sont Ă©videment de parfaites solistes ou chambristes avĂ©rĂ©s, mais ensemble ils sonnent comme un orchestre symphonique complet (dans le final).

Que dire des chanteurs Ă  prĂ©sent ? Ayant chacun les notes incroyables exigĂ©es et des timbres intĂ©ressants, dans un tel contexte, ils n’ont qu’à chanter de leur mieux pour devenir 
divins dans un environnement si favorable. Jusqu’aux plus petites interventions, chacun est merveilleux. L’Ariane de Catherine Hunold est sculpturale, sa prima Donna caricaturale.  En Bachus,  le tĂ©nor Issachah Savage,  est Ă©blouissant de panache vocal avec une quinte aiguĂ« et une longueur de souffle qui tiennent du surnaturel ;  dans le prologue, sa brutalitĂ© pleine de morgue un est vrai rĂ©gal de suffisance, pardonnĂ©e aprĂšs le final. Car la puissance du duo final justement, est historique ; une telle plĂ©nitude sonore dĂ©passe l’entendement. La Zerbinetta d‘Elisabeth Sutphen mĂ©rite des Ă©loges pour un Ă©quilibre thĂ©Ăątre-chant de haut vol, alors qu’il s’agit d’une prise de rĂŽle. Elle passe du moqueur au profond en un clin d’ oeil ; virtuose ou languide, elle peut tout.
Le trio de voix, rondes et nuancĂ©es, qui tiennent compagnie Ă  Ariane sur son rocher sont d’une qualitĂ© inoubliable que ce soit Caroline Jestaedt,  en NaĂŻade, Sarah Laulan en Dryade ou Carolina Ullrich en Echo. Les quatre messieurs qui accompagnent Zerbinetta ne sont pas en reste au niveau vocal mais jouent Ă©galement avec beaucoup de vivacitĂ© et d’énergie (Pierre-Emmanuel Roubet,  Scaramouche ; Yuri Kissin,  Truffaldino ; Antonio Figueroa,  Brighella).  Philippe-Nicolas Martin, en  Arlequin ajoutant une belle touche de vraie-fausse mĂ©lancolie dans son lied.
Dans le Prologue, le compositeur d’AnaĂŻk Morel est trĂšs sympathique ; c’est vraiment Strauss lui-mĂȘme qui se questionne sur la folie d’oser composer des opĂ©ras dans un monde si absurde. La rĂ©ponse est OUI :  la beautĂ©, l’intelligence, la finesse sont le remĂšde Ă  l’absurditĂ© et la bĂȘtise du monde. Aujourd’hui Ă  Toulouse, le flambeau a Ă©tĂ© rallumĂ© avec panache. Oui en une soirĂ©e la beautĂ© peut ragaillardir tout un thĂ©Ăątre et le succĂšs public a Ă©tĂ© retentissant. Les mines rĂ©jouies en quittant la salle du Capitole en disent long sur la nĂ©cessitĂ© de croire, et ce soir de l’avoir vue rĂ©alisĂ©e, en cette alchimie subtile  qui se nomme opĂ©ra. GĂ©nialement, unanimement apprĂ©ciĂ©e, la production capitoline aborde le rivage de la perfection !

 STRAUSS ARIANE A NAXOS capitole critique opera classiquenews mars 2019

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COMPTE-RENDU, opĂ©ra. Toulouse, Capitole, le 1er Mars 2019. RICHARD STRAUSS (1864-1949) : ARIANE Ă  NAXOS, Opera  en un acte et un prologue, Livret  de Hugo von Hofmannsthal, CrĂ©ation  le 4 octobre 1916 au Hofoper de Vienne, Nouvelle production du ThĂ©Ăątre du Capitole/OpĂ©ra Orchestre  national  de  Montpellier – Occitanie.  Michel Fau,  mise en scĂšne ; David Belugou,  dĂ©cors et costumes ; JoĂ«l Fabing,  lumiĂšres ; Pascale Fau ,  maquillages.  Avec : Catherine Hunold,  Primadonna / Ariane ; Issachah Savage,  TĂ©nor / Bacchus ; AnaĂŻk Morel,  Le Compositeur ; Elisabeth Sutphen,  Zerbinetta ; Philippe-Nicolas Martin , Arlequin ; Pierre-Emmanuel Roubet,  Scaramouche; Yuri Kissin,  Truffaldino ; Antonio Figueroa,  Brighella ; Caroline Jestaedt,  NaĂŻade ; Sarah Laulan,  Dryade ; Carolina Ullrich,  Echo; Florian Carove,  Le Majordome ; Werner Van Mechelen,  Le MaĂźtre de musique ; Manuel Nuñez Camelino,  Le MaĂźtre Ă  danser; Alexandre Dalezan, Le Perruquier ; Laurent Labarbe,  Un Laquais ; Alfredo Poesina,  L’Officier ; Orchestre national du Capitole ; Evan Rogister :   direction musicale. / Photos: © Cosimo Mirco Magliocca / Capitole de Toulouse 2019

COMPTE-RENDU CRITIQUE, comĂ©die musicale. MARSEILLE, le 23 janv 2019. NEVROTIK HÔTEL. Michel Fau

COMPTE-RENDU CRITIQUE, comĂ©die musicale. MARSEILLE, le 23 janv 2019. NEVROTIK HÔTEL. Michel Fau / Antoine Kahan 
 Chambre, oui, d’hĂŽtel et rose comme un bonbon ou un smashmallow qui, s’il ne dĂ©gouline pas des murs, c’est qu’ils ont la rigiditĂ© du carton-pĂąte rigidement dĂ©coupĂ© et peint tels les dĂ©cors de Picasso pour les Ballets russes ou de Cocteau sous l’Occupation. Pompeuse entrĂ©e de rideaux de vrai ou faux thĂ©Ăątre, de guingois, mur de traviole pour un lit et appliques murales en simili style Louis XV stylisĂ©, fĂ©tiche Ă©pate-bourgeois, ou plutĂŽt Louis Caisse LĂ©vitan pour la sous-catĂ©gorie populaire d’un peuple qui, pour avoir guillotinĂ© un roi, ne s’en remit jamais, bĂ©atement admiratif et nostalgique des fastes de la royautĂ©. Le tout abondamment, hyperboliquement fleurdelysĂ© au pochoir pour que nul n’en ignore. Un angelot baroque dorĂ© sur la table de nuit et, de l’autre cĂŽtĂ©, un tĂ©lĂ©phone rose hollywoodien. Deux chaises aux pieds de biche de mĂȘme faux style viennent complĂ©ter la chambre.

 

 

 

LA VIE EN ROSE (BONBON)
NĂ©vrotik HĂŽtel

 

 

 

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Fait irruption, Ă©ruptive, une dindonnante dondon, plantureuse plante plus Ă  craquer qu’à croquer dans sa robe vĂ©gĂ©tarienne, MarylinisĂ©e comme on dirait caramĂ©lisĂ©e, blond plus filasse que mousseux, escarpins dorĂ©s, embagouzĂ©e et emperlouzĂ©e : tous les voyants attributs multipliĂ©s de la vieille star trop tard durĂ©e, de la diva dĂ©chue de sa divinitĂ©, aussi branlante malgrĂ© son armature apparente que ces lignes dĂ©clinantes du dĂ©cor. Gestes et prolifiques formes impĂ©riales et voix impĂ©rieuse, restes d’une majestĂ© et autoritĂ© perdues, capricieuses et tyranniques exigences exercĂ©es dĂ©sormais sur les sans grade, l’invisible standardiste de la rĂ©ception ou le groom grimĂ©, mince moustachu, cintrĂ© dans son uniforme rose de petit soldat de plomb, dont elle va faire, Ă  son corps dĂ©fendant, ou dĂ©fendu, sinon un souffre-douleur, un mercenaire acteur de jeux de rĂŽle de ses fantasmes apparemment jusque-lĂ  inassouvis, peut-ĂȘtre, faute encore d’atouts, comme un va-tout de la derniĂšre chance,vaisseaux brĂ»lĂ©s d’un dernier voyage sans retour.

Gestes et gĂ©nĂ©rositĂ© thĂ©Ăątralement larges, elle offre pourboires et contrat comme elle jouerait les restes de sa fortune Ă  la roulette, sĂ»rement russe dans on ne sait quel dĂ©sespoir qui perce sous les discours emphatiques, dĂ©clamatoires, d’abord sur la laĂŻcitĂ©, contre le communautarisme, avec une revendication zinzin de zen bouddhique Ă  la mode et, plus tard, une belle tirade sur le prĂ©avis avant licenciement ou dĂ©mission. Pleine d’effets, la voix fait dĂ©filer des registres, de tĂȘte, de poitrine, dans une rhĂ©torique stylisĂ©e du mĂ©lange des genres sexuels, mais sans caricature, adhĂ©rant au personnage et non visant une personne.

Puis Lady Margaret, puisqu’il faut l’appeler par son nom, Lady Margarine pour le groom, son « boy » facĂ©tieux, se lance dans une chanson sur la mer visible de la fenĂȘtre de cet hĂŽtel normand Ă  la Proust, loin de celle de TrĂ©net mais qu’on ne peut manquer d’avoir pour horizon mĂ©moriel. Le texte est intĂ©ressant par ses trouvailles mais difficile Ă  suivre dans ses jeux verbaux, et Ă  mĂ©moriser par une musique qui, en revendiquant ce rĂ©pertoire n’en a pas pour autant la simplicitĂ© musicale qui accroche et reste.Les deux personnages, tour Ă  tour, seront solistes ou duettistes dans des airs dont les vers, difficiles Ă  retenir, sont pleins de fantaisie, avec des rives, des dĂ©rives phoniques parfois oulipiennes et Ɠdipiennes telles les dĂ©clinaisons de « mer » en « mĂšre », allusion au rapport maternel, inconsciemment incestueux, entre les deux personnages, oĂč le son vague, divague, extravague, ou bien la logique des rimes fatalement en —ex du Printemps au Sussex(clin d’Ɠil sexuel grivois ?), ou encore le Syndrome de Stockholm.

C’est intelligent, subtil, peut-ĂȘtre trop pour ĂȘtre bien perçu, comme les clins d’Ɠil ou allusions dont est semĂ© le texte, Barrage contre le Pacifique de Duras ou son Amantasiatique, qui rĂ©vĂšle soudain, aprĂšs l’hystĂ©rie du tableau du Mont Blanc, la faille du personnage d’amour blessĂ© par un amant indien mythifiĂ© dans l’Himalaya de sa perte. Ce qui explique peut-ĂȘtre le nom de Lady Marguerite, autre Marguerite Duras, dont le couple final avec le jeune Yann AndrĂ©s modĂšle implicitement celui sadomasochiste et presque incestueux avec le groom.

vie-en-rose-bobon-nevrotik-hotel-critique-opera-critique-spectacle-sur-classiquenewsLes deux acteurs sont remarquables, Michel Fau laissant entrevoir le vrai sous le faux, la fragilitĂ© dĂ©sespĂ©rĂ©e sous le masque de la matrone autoritaire et, sous l’apparente fragile raideur du groom, Antoine Kahan s’avĂšre un athlĂšte tout muscle qui peut, appuyĂ© sur deux avant-bras, jouer l’angelot cambrĂ© des rĂȘves de la finalement touchante Lady Margaret, sans doute une grande Ăąme trahie par la vie. Plus que chanter Ă  proprement parler si en termes lyriques sĂ©rieux on parle, tous deux jouent Ă  chanter, et bien, variant intentions, intonations et couleurs. À jardin, les trois musiciens, piano, violoncelle qui tapisse les airs, accordĂ©on aux envolĂ©es parfois symphoniques, s’amusent parfois Ă  meubler les scĂšnes d’effets dramatiques dignes d’accompagnements de films muets expressionnistes. Les musiques des chansons, il faudrait les rĂ©Ă©couter pour formuler un jugement plus fondĂ©, toujours belles dira-t-on globalement, mais on n’a rien retenu pour accrocher, du premier coup, l’oreille. Par ailleurs, comme les divers rĂŽles du jeu contraint, hĂ©gĂ©lien de la maĂźtresse et de l’esclave, avec son inĂ©vitablement renversement dialectique, on n’en perçoit pas la logique dramatique et la continuitĂ©, scĂšnes dĂ©cousues, juxtaposĂ©es, de mĂȘme les chansons, enfilĂ©es comme des perles auxquelles, paradoxalement, manquerait le fil.

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LA VIE EN ROSE (BONBON)
NĂ©vrotik HĂŽtel
Comédie musicale de chambre
Marseille, la Criée, le 23 janvier 2019
Présenté du 23 au 26 janvier 2019

Avec Michel Fau, Antoine Kahan

Piano : Mathieu El Fassi.
Accordéon : Laurent Derache.
Violoncelle : Lionel Allemand

Mise en scĂšne : Michel Fau

Trame et dialogues : Christian Siméon. Chansons : Michel Rivgauche, Julie Daroy, Pascal Bonafoux, Jean-François Deniau, Christian Siméon, HélÚne Vacaresco, Claude Delecluse et Michelle Senlis Musiques Jean-Pierre Stora DécorEmmanuel Charles Costumes David Belugou LumiÚres Joël Fabing.Maquillages Pascale Fau. Perruque : Laure Talazac. Assistant à la mise en scÚne : Damien LefÚvre. Collaboration artistique :Sophie Tellier

Production ScenOgraph, ScĂšne conventionnĂ©e thĂ©Ăątre et thĂ©Ăątre musical – Figeac, Saint-CĂ©rĂ© – Festival de Figeac / Production dĂ©lĂ©guĂ©e C.I.C.T. – ThĂ©Ăątre des Bouffes du Nord

Photos : © Marcel Hartmann

 

 

 

DVD. Reynaldo Hahn : Ciboulette, 1925 (2 dvd Fra Musica)

Ciboulette-Fra-Musica-DVD_1_155x225CLIC D'OR macaron 200DVD. Reynaldo Hahn : Ciboulette, 1925. (Fuchs, OpĂ©ra Comique fĂ©vrier 2013. 2 dvd FRA Musica). En 1925, au cƓur des annĂ©es folles, celles de l’entre deux guerre, Reynaldo Hahn (1874-1947) revivifie l’esprit enivrĂ© des opĂ©rettes de Johann Strauss et d’Offenbach : c’est une succession de tableaux populaires et collectifs d’oĂč jaillissent de subtiles personnalitĂ©s (Ciboulette, Antonin), qui Ă©voque aussi en une fresque sociale et politique, le Paris des Halles et de l’OpĂ©ra : mixitĂ© des classes comme si elles Ă©taient Ă  bord du Titanic : emportĂ©es malgrĂ© leurs diffĂ©rences qui s’entrechoquent mais acculĂ©es Ă  l’inĂ©luctable, non pas fractionnĂ©es ni opposes mais fusionnĂ©es des officiers de hussards aux maraĂźchers des Halles, des courtisanes aux aristos
 : un traumatisme vĂ©cu par tous sans distinction en 1914 et 1918, bientĂŽt Ă  venir en 1939
 La nostalgie d’une Ăšre bĂ©nie perdue, celle des premiers amours – ivresse de l’innocence bercĂ©e d’illusion amoureuse (le baryton soudainement grave et sombre et trĂšs tendre du contrĂŽleur Duparquet), surtout cet Ă©tat choquĂ©, celui des lendemain de griseries et d’orgies conduisant Ă  un rĂ©veil difficile : on pense constamment aux climats de La Chauve souris (mĂȘme confusion des classes grĂące au truchement des masques et du carnaval, mĂȘme difficultĂ© face au rĂ©el
 avec cet Ă©panchement Ă©perdu, sincĂšre vers l’amour). Tout l’opĂ©ra est construit sur la lente et progressive rĂ©vĂ©lation du pur amour, le vrai, le plus authentique, celui qu’éprouve le jeune richard Antonin et la belle maraichĂšre aux Halles, Ciboulette, si piquante et astucieuse du haut de ses 21 ans. La dĂ©licatesse et le raffinement du style de Hahn Ă©clate au grand jour : une intelligence des contrastes, une sensibilitĂ© surtout qui en font un gĂ©nie de la lĂ©gĂšretĂ© grave. Evidemment, les airs de Ciboulette qui exige un soprano agile, ne comportent malheureusement aucune coloratoure ni vocalises car le style verse toujours dans la chanson, la revue, et la comĂ©die musicale, Ă©poque oblige.

Reynaldo_Hahn_NadarL’autre composante qui assure la rĂ©ussite du spectacle reste l’incrustation de scĂšnes purement thĂ©Ăątrales qui convoquent la prĂ©sence de Bernadette Lafont (Madame Pingret, marchande de poissons et voyante extralucide…, Michel Fau et l’ex directeur des lieux, JĂ©rĂŽme Deschamps soi mĂȘme ; ce sont aussi de multiples rĂ©fĂ©rences dans le style parodique propre Ă  l’opĂ©ra comique des scĂšnes du grand opĂ©ra : quand le capitaine Roger retrouve son aimĂ© Zenobie, courtisane parisienne, Hahn singe avec finesse les retrouvailles de Manon et Desgrieux composĂ©es par Massenet (son professeur).

Sincérité, raffinement : Ciboulette révélée

Laurens-Behr-Fuchs-SaragosseSous l’ivresse, l’enivrement, la dĂ©licatesse (ode au muguet du final du I) se cache un vrai sentiment de nostalgie et de gravitĂ© Ă  mettre en relation avec l’époque de Hahn, avec sa propre vie ; avec ses oeuvres aussi car Ciboulette appartient au genre lĂ©ger dans un catalogue plus fourni en Ɠuvres sĂ©rieuses. Hahn est un grand tendre, jamais maniĂ©rĂ© ni sirupeux, dont les scĂšnes si les interprĂštes savent en prĂ©server le format originel, plus chambriste et scintillant que dĂ©claratif et spectaculaire, approchent souvent la grĂące et l’enchantement. CrĂ©Ă© au ThĂ©Ăątre des VariĂ©tĂ©s le 7 avril 1923, Ciboulette synthĂ©tise l’élĂ©gance et le raffinement que Hahn sait accorder au naturel et la sincĂ©ritĂ©. Dans la mise en scĂšne de Michel Fau, la double Ă©criture, entraĂźnante et sombre Ă  la fois, drĂŽlatique et amĂšre, entre thĂ©Ăątre et chant, se dĂ©voile sans fard laissant toute sa place Ă  ce qui plaĂźt au directeur de l’OpĂ©ra-comique, ex Deschiens : ce goĂ»t pour le thĂ©Ăątre pur, dĂ©lirant, incongru, savoureux oĂč brillent souvent des dialogues parlĂ©s aux rĂ©fĂ©rences actuelles (« Maline comme Marine, pardon Martine »  glisse Ciboulette dans son air de prĂ©sentation dĂ©diĂ© Ă  la dĂ©fense de son prĂ©nom). Ainsi, cerise sur le gĂąteau d’un ouvrage riche en surprise et acteurs invitĂ©s : Michel Fau, lui-mĂȘme, irremplaçable Comtesse de Castiglione, et celle de JĂ©rĂŽme Deschamps qui joue son propre rĂŽle en directeur d’opĂ©ra.

Agile, brillante, d’une vrai tempĂ©rament scĂ©nique, d’une voix claire parlĂ©e ou chantĂ©e, de fait la soprano Julie Fuchs s’impose sans discussion, au point que l’on regrette que l’écriture de Hahn ne lui offre aucune vocalises et coloratoure plus dĂ©veloppĂ©es : sa facilitĂ© chantante appelle constamment une ivresse lyrique qui n’est pas Ă©crite mais prĂ©sente pourtant par son jeu tout en finesse.

MĂȘme talent saillant pour son compagnon Ă  la ville, Julien Behr qui chante Antonin, son futur mari. MĂȘme si le jeu est conçu avec trop de contrastes appuyĂ©s, plus de retenue aurait Ă©tĂ© savoureuse, le tĂ©nor frappe comme Ciboulette, par son angĂ©lisme gauche, sa tendresse sĂ©duisante. Mentor pour les deux oiselets Ă  l’école de l’amour naissant, le contrĂŽleur Duparquet gagne grĂące au chant noble et sincĂšre du baryton Jean-françois Lapointe, une vĂ©ritĂ© thĂ©Ăątrale surprenante. Le baryton se fait diseur, exprimant cette gravitĂ© sincĂšre propre au Hahn des mĂ©lodies par exemple.

Jean-Francois-Lapointe-Julie-Fuchs-CibouletteMĂȘme engagĂ©e, Laurence Equilbey est certes vive, mais manque de cette profondeur et de cette exquise nostalgie indĂ©finissable qui fondent aussi l’esthĂ©tique de Hahn : les choeurs et l’orchestre chantent et jouent trop fort, mettant en pĂ©ril ce format originel ; et malgrĂ© les qualitĂ©s de l’Orchestre Symphonique de l’OpĂ©ra de Toulon, on peine Ă  vraiment se dĂ©lecter d’une partition constellĂ©e de raffinement mĂ©lodique et harmonique : il est temps de jouer Hahn sur un orchestre avec instruments d’époque (Les SiĂšcles auraient Ă©tĂ© plus lĂ©gitimes). La direction d’acteurs est soignĂ©e, le jeu manque parfois de vraie finesse (plongeant souvent dans la caricature), mais la distribution est amplement satisfaisante. Hahn touche par sa sincĂ©ritĂ© et sa tendresse, sa nostalgie et son raffinement naturel. La production mĂ©rite lĂ©gitimement ce transfert en dvd : la rĂ©habilitation de Hahn est en marche. En voici un premier jalon. Notre CLIC rĂ©compense la cohĂ©rence superlative du plateau vocal et la place accordĂ©e au dĂ©lire thĂ©Ăątral, magistralement relevĂ©.

Reynaldo Hahn : Ciboulette, 1925. (Fuchs, Opéra Comique février 2013. 2 dvd FRA Musica).

Illustrations : E. Carecchio