Compte-rendu, récital. Bordeaux, le 18 sept 2018. Récital Jonas Kaufmann, ténor / Liszt, Wolf, Mahler.

thumbnail_kaufmannCompte-rendu, récital. Bordeaux Grand-Théâtre, le 18 septembre 2018. Jonas Kaufmann et Helmut Deutsch dans un programme Liszt, Wolf et Mahler. Après l’avoir accueilli une première fois en 2007 (dans une salle bien clairsemée, il n’était pas encore la star qu’il est devenu…), le Grand-Théâtre de Bordeaux a ouvert sa saison avec un récital de Jonas Kaufmann, le chanteur lyrique le plus couru de la planète. Tellement couru que les places se sont tout bonnement arrachées, et que tout était » sold out » quelques minutes après l’ouverture de la location sur internet… Ce n’était pourtant pas un programme facile qu’il proposait là, aux côtés de son partenaire et ami de toujours le pianiste Helmut Deutsch : des Lieder de Liszt, Wolf et Mahler, bien moins faciles d’accès que les tubes du répertoire lyrique qu’il avait par exemple proposé, quatre jours auparavant, à son public moscovite…

Premier des quatre cycles au programme ce soir, 6 Lieder de Franz Liszt, dans lesquels il apparaît tout de suite évident qu’à la différence du piano, l’écriture pour la voix prend chez le célèbre compositeur allemand une tournure autrement plus concentrée, loin des concessions virtuoses et éphémères qu’avec « l’instrument roi ». Cette assertion, Jonas Kaufmann la fait sienne : le ton est impérieux autant que la phrase est impérative. Dès le « Vergiftet sind meine Lieder » (« Empoisonnés sont mes chants »), la voix se joue des difficultés et séduit irrésistiblement. Suit le très beau « Im Rhein, im schönen Strome » (« Dans le Rhin, dans ce beau fleuve »), où son impressionnant registre grave est mis à contribution, en même temps que des fêlures dans le déploiement de la ligne apparaissent, qui se transforment en une somptueuse plus-value expressive dans le Lied « Ihr Glocken von Marling », sommet absolu de ce premier bouquet de Lieder, traversé d’un bout à l’autre par la sensation d’un aboutissement phénoménal. Le second cycle offre à entendre les fameux 5 Rückert Lieder de Gustav Mahler, à l’origine écrits pour voix de baryton et orchestre. Ici, seulement accompagné au piano, et donc dépouillée de la splendeur des couleurs orchestrales, la voix du ténor allemand semble délestée du poids du monde extérieur, des distractions pesantes et inutiles, comme le dit si bien le Lied « Ich bin der Welt abhanden gekommen ». Et dans le poignant « Um Mitternacht » conclusif, il semble chanter comme pour lui-même, en établissant un calme intérieur pour amener l’auditeur vers l’ineffable…

 

 

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Après une pause bienvenue pour se remettre de ce dernier Lied, c’est le recueil des Liederstrauss de Hugo Wolf d’après des poèmes de Heinrich Heine auquel le duo s’attaque. Tout le talent de Wolf pour les clairs-obscurs et toute la complexité de son écriture sont remarquablement interprétés par les deux acolytes, mais nous nous attarderons cette fois sur le piano de Helmut Deutsch, un instrument qui n’accompagne, ici, pas le chant, mais qui, sous les doigts de ce grand artiste, se fait le double de la voix, épousant la courbe et le poids de chaque note, avec des sonorités incroyablement lumineuses et délicates qui sculptent littéralement l’espace. Et c’est par les sublimes 4 derniers Lieder de Richard Strauss que se clôt la soirée, un cycle expressément écrit pour une voix féminine, et dont les intentions techniques et expressives de l’écriture ne « tombent » donc pas vraiment dans le format naturel de la voix de Jonas Kaufmann… mais c’est sans compter sur le pouvoir d’expression d’un romantisme intérieur qu’il sait parfaitement véhiculer. Grâce à la force de sa sensibilité toute en finesse et en profondeur, on ne peut ainsi que rendre les armes à l’issue du sublime « Im Abendrot », dans lequel le timbre et la concentration extrême du chanteur, ainsi que son incomparable capacité à créer l’intimité, subjuguent les spectateurs bordelais. A ce moment de la soirée, la douceur de sa voix – devenue simple murmure – touche jusqu’à l’extase, rejoignant d’un coup, dans la confidence, la part la plus secrète du moi de l’auditeur… et il ne faudra pas moins de cinq bis (quatre de Strauss et un de Liszt) pour étancher et calmer le trop plein d’émotion d’un public en vénération devant son idole !

 

  

 

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Compte-rendu, récital. Bordeaux Grand-Théâtre, le 18 septembre 2018. Jonas Kaufmann et Helmut Deutsch dans un programme Liszt, Wolf et Mahler.

 

 

 

 

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