Compte-rendu : Orange. Chorégies, 12 juillet 2013. Wagner : Le Vaisseau Fantôme. Orch. Philharmonique de Radio France. Mikko Franck, direction. Charles Roubaud, mise en scène.

Vaisseau Fantôme Orange RoubaudDeux représentions prévues réduites à une seule faute de réservations suffisantes pour éviter le naufrage financier du gigantesque vaisseau au théâtre antique d’Orange : une unique soirée, mais exceptionnelle par la qualité de la production sinon la quantité désirable du public. Que manque-t-il à cet opéra de Wagner pour être populaire ? Rien, à y bien regarder, sinon cette sotte légende noire d’œuvre difficile, dont il faudra bien un jour couper les amarres pour  le laisser voguer sur la mer de la popularité en nos contrées frileuses même en été. Peut-être un effort d’explicitation d’un livret en allemand en vérité guère moins compréhensible que ceux en italien guère plus compris par la majorité des spectateurs.

 

 

De la légende du vaisseau fantôme à un Vaiseau Fantôme de légende …

 


De coupe encore traditionnelle, l’opéra a des airs facilement mémorables (couplets du marin, ballade de Senta, marche de Daland, etc, et une ouverture saisissante que presque tout le monde connaît sans le savoir). La trame est dramatiquement habile dans sa construction : exposition et présentation nette des personnages (Daland, le Hollandais, Senta, Erik), nœud de l’intrigue (deux amours de Senta en compétition), péripéties (crise et méprise) et dénouement tragique, mêlée habilement de scènes chorales de genre (les marins, les fileuses). Les deux héros sont l’âme même du romantisme : Senta, c’est une autre Tatiana romanesque qui a forgé dans ses rêves l’amour idéal, total, sacrificiel, qui l’arrachera à la banalité du quotidien (l’atelier de filature) et au prosaïsme cupide de son père. Le Hollandais maudit en quête de rédemption, est une sorte d’Hernani et il pourrait dire aussi :

Je suis une force qui va !
Agent aveugle et sourd de mystères funèbres !
Une âme de malheur faite avec des ténèbres !
Où vais-je ? Je ne sais. Mais je me sens poussé
D’un souffle impétueux, d’un destin insensé.
Je descends, je descends et jamais ne m’arrête.





Mais à l’inverse du héros de Victor Hugo (1830), c’est une force qui s’en va, qui voudrait s’en aller, qui désire couler doucement vers le gouffre apaisant, le repos éternel qui lui est refusé par Dieu et que seul peut lui octroyer l’amour d’une femme fidèle : face aux Éva pécheresses qu’il a connues dans son errance au long cours, Senta sera enfin, dissipé le malentendu, l’ « Ave », la rédemptrice, l’Éros bénéfique ouvrant la délivrance de Thanatos, la mort par l’amour. Ne pouvant vivre ses rêves, elle rêve sa vie jusqu’au sacrifice final qui donnera corps et vie au songe.

L’œuvre

Des personnages à la fois archétypaux, humains et surhumains. Du romantisme de son temps, Richard Wagner hérite et cultive le goût des légendes. Dans cet opéra en trois actes de 1843 dont il écrit le livret, il s’inspire de quelques pages du poète Heinrich Heine qui vient de publier Aus den Memoiren des Herrn von Schnabelewopski en 1831, ‘Les mémoires du Seigneur Schnabelewopski’ où est relaté une version de la légende ancienne du Hollandais volant et de son vaisseau fantôme.

Vaisseau fantôme : la mer a ses fantasmes, l’océan, ses fantômes, les deux, ses légendes. Une court les flots et les tavernes des marins réchappés aux vagues et tempêtes des vastes espaces marins, l’existence d’un bâtiment hollandais dont l’équipage est condamné par la justice divine qu’il a bafoué à errer sur les mers jusqu’à la fin des siècles. En effet, son capitaine, malgré une tempête effroyable au Cap de Bonne Espérance bien nommé, a décidé de prendre la mer un Vendredi saint, jurant qu’il appareillerait, dût-il en appeler au diable, qui le prend au mot.

Hollandais volant : un capitaine hollandais accomplissant en trois mois un voyage de près d’un an normalement, d’Amsterdam à Batavia (Djakarta), grâce au diable. Cela se passe au XVIIe siècle, époque où les Hollandais ont créé la Compagnie des Indes, courant les océans. La rencontre de ce vaisseau fantôme est considérée comme un funeste présage.

Une première version écrite de la légende est parue dans un journal britannique en 1821. La première version française a été publiée par Auguste Jal, Scènes de la vie maritime, Paris, 1832. Cela inspira, en 1834, la nouvelle de Heinrich Heine : Les Mémoires du Seigneur de Schnabelewopski qui servit de thème de l’opéra de Wagner quelques années plus tard. Victor Hugo cite aussi cette histoire dans La Légende des siècles :

C’est le Hollandais, la barque
Que le doigt flamboyant marque !
L’esquif puni !
C’est la voile scélérate !
C’est le sinistre pirate
De l’infini.

À notre époque, un film légendaire d’Albert Lewin en 1951 réactualise le mythe du Hollandais volant le mêlant à celui de Pandora, la femme maléfique qui ouvre la fameuse boîte de Pandore des vices, Pandora and the Flying Dutchman, avec la mythique Ava Gardner dans le rôle de l’héroïne qui, par son sacrifice, trouve à la fois sa rédemption et celle du capitaine maudit. Un film plus récent, Pirates des Caraïbes, en 2003, s’en tient au strict vaisseau fantôme.

Mais Heine, à la damnation éternelle du Hollandais ajoute un élément sentimental essentiel : le Hollandais damné a le droit de faire port tous les sept ans et seule la fidélité absolue d’une femme peut lui apporter la rédemption malheureusement, il a toujours été trahi dans son amour lorsqu’il met ses espoirs de rachat dans la dernière, rencontrée, après la tempête, dans le havre inespéré d’un port norvégien. Chez Wagner, c’est Senta,  déjà vaguement amoureuse du portrait du capitaine de la légende, qu’elle rêvait ou inventait, fille d’un capitaine norvégien qui n’hésite pas d’emblée à l’offrir en mariage contre les richesses du mystérieux Hollandais, bien qu’il l’ait déjà promise à Érik, désespéré.

Réalisation

On se répète à dire que Charles Roubaud, qui signe et soigne la mise en scène, est comme un oiseau dans l’eau dans l’immense scène d’Orange avec son habituelle équipe si bien rodée au lieu : il en occupe l’espace sans l’encombrer, le nourrit discrètement sans en appauvrir la grandeur. À jardin, deux cordages immenses tombant du ciel des cintres pour figurer le navire invisible de Daland amarré solidement pendant la tempête sans rompre sans doute des amarres avec Dieu ; à cour, comme le résultat d’une convulsion de la mer ou d’un cataclysme de la terre, lattes et lames soulevées, une formidable et spectrale épave, étrave de navire échoué, pointant du pic un ciel absent, coque, carcasse rouillée, trouée, percée de deux sortes d’orbites du bossoir des ancres solides l’attachant à une terre de chaînes d’un impossible naufrage souhaité : sobre et efficace scénographie d’Emmanuelle Favre. Des caisses, des coffres figurent simplement l’activité maritime et portuaire. Des vidéo discrètes de Marie-Jeanne Gauthé projettent la grisaille d’un mer en fureur et de fantomatiques icebergs, ‘montagnes de glace’ en norvégien, ou des pics vertigineux, de quelque fjord enténébré de nuit de tempête, puis des immeubles en briques sombres percé de fenêtres plus claires et, enfin, un vague décor obscur de grues, poutrelles, engins monstrueux de levage de port brumeux, avant que la carcasse ne soit tête de mort. Clair-obscur, ombre, pénombre, lumière nordique et onirique entre veille et sommeil d’une foule de gens, marins, femmes, que parfois, immobilisés dans le rêve ou le cauchemar, les éclairages ombreux de Jacques Rouveyrollis arrachent partiellement à la nuit avec des effets de peinture nocturne flamande ancienne ou « futuriste ». Les costumes de Katia Duflot, robes, jupes colorées, carreaux et rayures des femmes, hommes en cirés imperméables, se fondent dans la note générale sombre, à l’exception de Senta en clair, parée d’un voile, d’une voile pour l’envol final et du Hollandais, une longue redingote flottante sur un costume ancien gris selon la lumière ou vaguement doré, halo ou hallucination de la jeune femme. Roubaud réussit encore le miracle de faire vivre l’immense espace avec ces foules si maîtrisées en leurs mouvements, et de le rendre intime, familial avec la scène des fileuses devenues tricoteuses sûrement de pulls marins norvégiens, épargnant les encombrant rouets.

L’adieu du Hollandais du haut de la proue est saisissant de grandeur et Senta est emportée par une vague lumineuse comme sa chose naturelle pour clore cette épopée fantastique.

Interprétation



Élégant, digne dans son allure et figure, le Hollandais de Egils Silins, baryton-basse letton, a la même noblesse de voix, une belle ligne, une technique subtile qui lui permet de ne pas accentuer des graves peu profonds pour privilégier l’égalité et le volume de sa tessiture. Par une étrange méconnaissance du texte et de la partition, certains lui reprochent de ne laisser tonner sa voix torrentielle et tempétueuse qu’à la fin, logique expression au moment où il se croit trahi, oubliant qu’il est, jusque-là, un spectre torturé, intériorisant son tourment et avouant son espoir de façon confidentielle, en fantôme meurtri mais non tonitruant. Il est vrai, encore incongruité, qu’on veut le mesurer au géant Stephen Milling, basse somptueuse, qui campe un Daland plein d’allant, d’assurance, truculent, vraisemblable, vrai personnage de comédie à la limite de d » l’opéra-bouffe, deux registres différents du même ouvrage. Dans le registre d’opéra italien de son temps, Steve Davislim (Der Steuermann, ‘le marin ‘), ténor, apporte une touche lyrique et poétique, contrepoint léger au drame central. Souvent sacrifié, le rôle d’Erik, amoureux délaissé par Senta est ici puissamment, dramatiquement incarné par le ténor Endrick Wottrich, sorte de Don José du nord, dont la véhémence, l’amour, aussi fou que celui de la jeune femme pour le fantôme ou fantasme, relève du tragique humain se mesurant à la démesure d’une transcendance qui lui échappe.

Marie-Ange Todorovitch prête à Mary, sorte de contre-maîtresse de l’atelier des femmes, toute sa verve, sa gouaille, son aisance scénique et le velours sombre de son mezzo charnu. Quant à la Senta de Ann Petersen, elle est tout à tour, avec des couleurs et des volumes de voix adaptés à chaque moment du drame, la jeune vierge joyeuse et rieuse, fiévreuse, une mouette ou un ange déjà dans le tempête ou le ciel, et la femme décidée, l’héroïne grandiose, Tosca ou Isolde choisissant la mort pour être fidèles à l’amour qu’elles ont choisi pour destin.

Les chœurs d’opéra de région (Nantes-Angers, Opéra-théâtre d’Avignon, du Capitole de Toulouse, ensemble vocal des Chorégies)
sont à la hauteur des parties que leur offre Wagner. L’Orchestre Philharmonique de Radio France est transcendé par la baguette autoritaire et tendre de Mikko Franck : sans tomber dans le pathos, il dégage le pathétique théâtral de la partition, déchaînant la tempête, l’apaisant d’un geste impérieux pour l’éclaircie du thème rêveur de Senta, mêlant et démêlant les thèmes tuilés avec une limpidité de mer transparente pour les brouiller aussitôt dans la houle amère du nord. Il habite les silences, les cuivres, les percussions même, existent dans des nuances presque irréelles de finesse. Son triomphe à la romaine fut mérité.

Der fliegende Holländer, ‘Le Hollandais volant’, Le Vaisseau fantôme de Wagner est venu hanter le mur antique et hantera longtemps notre souvenir.

Chorégies, le 12 juillet 2013. Richard Wagner :
 Der Fliegende Holländer.   Orchestre Philharmonique de Radio France, choeurs des Opéras de Région, direction musicale : Mikko Franck. Mise en scène : Charles Roubaud ; scénographie : Emmanuelle Favre ; costumes : Katia Duflot ; éclairages : Jacques Rouveyrollis ; vidéo : Marie-Jeanne Gauthé.

Distribution : Ann Petersen (Senta), Marie-Ange Todorovitch (Mary), Egils Silins (Der Holländer), Stephen Milling (Daland), Endrick Wottrich (Erik), Steve Davislim (Der Steuermann).

 

Photos :  © Philippe Gromelle

 

 

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