Compte rendu, opéra. Paris. Opéra Bastille, le 11 février 2015. Claude Debussy : Pelléas et Mélisande. Stéphane Degout, Elena Tsallagova, Paul Gay… Orchestre et choeur de l’Opéra National de Paris. Philippe Jordan, direction. Robert Wilson, mise en scène et décors.

Debussy Claude PelleasMystérieuse et élégante reprise à l’Opéra de Paris. L’Opéra Bastille affiche en reprise la production de Pelléas et Mélisande de Bob Wilson, dont la création eut lieu en 1997 au Palais Garnier. Philippe Jordan à la baguette de l’Orchestre de l’Opéra assure la direction musicale. Nous retrouvons de grands et plutôt convaincants habitués dans la distribution, notamment le baryton Stéphane Degout et la soprano Elena Tsallagova, présents dans la reprise précédente en 2012.

« On dirait que la brume s’élève lentement… »

Chef d’œuvre incontestable du XXème siècle, Pelléas et Mélisande voit le jour à l’Opéra Comique en 1902. L’histoire est celle de la pièce de théâtre symboliste éponyme de Maurice Maeterlinck. La spécificité littéraire et dramaturgique de l’œuvre originelle permet plusieurs lectures de l’opéra. La puissance évocatrice du texte est superbement mise en musique par Debussy. Ici, Golaud, prince d’Allemonde, perdu dans une forêt, retrouve une jeune femme belle et étrange, Mélisande, qu’il épouse. Elle tombera amoureuse de son beau-frère Pelléas. Peu d’action et beaucoup de descriptions font de la pièce une véritable rareté, d’une beauté complexe.

Dans la mise en scène de Bob Wilson, avec ses costumes, ses peintures et ses incroyables lumières (collaboration avec Heinrich Brunke pour ces dernières) le symbolisme est protagoniste. Peu d’insistance sur les didascalies, des décors épurés, et le système Wilson mélangeant théâtres orientaux et commedia dell’arte, donnent à l’œuvre un fin voile quelque peu métaphysique, mais transparent, comme quelques éléments des décors, et ceci s’accorde brillamment à la nature de l’œuvre. Rien n’est caché, rien n’est montré, rien n’est expliqué, et pourtant Wilson met en évidence certaines strates profondes de signification qu’un grand public n’est pas forcément disposé à comprendre ou accepter. Il s’agît bien d’une question de disposition, plus que d’une quelconque capacité intellectuelle, précisément à cause du sujet ni évident ni facile, mais si pertinent (plus de 100 ans après!). L’étrange et sublime créature qu’est Pelléas et Mélisande a tout le potentiel de troubler un auditoire. Dans une œuvre où la brume est l’aspect le plus réaliste d’un royaume lointain en un Moyen-Age imaginé, avec des mers sauvages, un peuple ravagé par la maladie et la pauvreté, et un sentiment apocalyptique subtile mais omniprésent, la violence conjugale et le fratricide sont représentés aussi clairement que le brouillard ; on avance peureusement dans un chemin escarpé où il fait très sombre, vers une tragédie inattendue mais inéluctable. L’opéra du divorce ou l’opéra qui dérange. Grâce au travail et à l’esthétique distinguée de Wilson, l’œuvre vole gracieusement et caresse l’audience plus qu’elle ne la frappe, même si elle vole vers le désespoir et la mort.

« Je suis heureuse, mais je suis triste »

Une mise en scène de ce style laisse la musique s’exprimer davantage. Dans ce sens, félicitons d’abord les protagonistes, Stéphane Degout et Elena Tsallagova. Lui, dans le rôle de sa vie, faisant preuve d’une prosodie remarquable, d’un art de la diction confirmé, campe un Pelléas au grand impact théâtral, un Pelléas de transition, le petit demi-frère qui constate que le temps passe et que pour lui rien ne se passe… Un Pelléas qui deviendrait Golaud éventuellement. Il est aussi l’un des chanteurs qui sait remplir l’immensité de l’Opéra Bastille avec sa voix, sa projection parfaite, il régale l’auditoire avec sa performance mise en orbite autour de l’anxiété amoureuse troublante et le frémissement juvénile incertain. La soprano russe offre une Mélisande au chant aérien, tout autant nourri d’émotion, tout particulièrement remarquable dans la beauté étrange de l’air de la tour qui ouvre le 3e acte. L’Arkel de Franz-Josef Selig rayonne de musicalité, et son timbre a la chaleur idéale. Si nous peinons à l’entendre au premier acte, question d’équilibre avec l’orchestre, peut-être, il gagne en assurance au cours de actes et termine l’œuvre au sommet. Nous sommes moins certains de la performance de Paul Gay en Golaud. Si nous apprécions toujours l’art du baryton-basse (qui même malade arrive à assurer un excellent Barbe-Bleue par exemple à l’Opéra de Bordeaux en février 2014, lire ici notre compte rendu critique du Château de Barbe-Bleue de Bartok), ce soir nous le trouvons un peu en retrait. Sa violence n’est pas très offensive et son chagrin pas si triste que cela… Il a quand même quelque chose de troublant et de touchant dans son jeu, ma non tanto. Solide. Remarquons également l’Yniold de la soprano Julie Mathevet, sauterelle attendrissante dans le rôle de l’enfant à la musique si redoutable.

Finalement que dire de Philippe Jordan dirigeant l’orchestre ? Sa lecture insiste sur l’aspect wagnérien de l’orchestration… Nous avons droit ainsi à des interludes fantastiques, aux cuivres délicieux et puissants, parfois trop. Une lourdeur ponctuelle qui, dans ce cas, agrémente le spectacle. Or, nous aurions préféré qu’il insiste aussi sur l’aspect anti-wagnérien de la partition (Debussy lui-même déclarait son intention de créer un opéra après Wagner et non pas d’après Wagner). Si une telle lecture peut causer des effets surprenants, l’atmosphère toujours tendue (sans doute l’une des caractéristiques principales de l’opus) devient seulement remarquable après l’impact wagnérien ici et là, quand elle devrait, à notre avis, être omniprésente, plus ondulante qu’impétueuse.
Le chef fait donc preuve de lourdeur et de finesse dans une même soirée, exploitant avec panache les cuivres et les bois, enchanteurs. Une prestation solide d’une œuvre limpide. Un chef d’œuvre absolu de l’histoire de la musique à revisiter dans cette production d’une grande valeur signée Bob Wilson. Encore à l’affiche à l’Opéra Bastille les 13, 16, 19, 22, 25, et 28 février 2015.

Compte rendu, opéra. Paris. Opéra Bastille, le 11 février 2015. Claude Debussy : Pelléas et Mélisande. Stéphane Degout, Elena Tsallagova, Paul Gay… Orchestre et choeur de l’Opéra National de Paris. Philippe Jordan, direction. Robert Wilson, mise en scène et décors.

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