Compte rendu, opéra. Nancy. Opéra National de Lorraine, le 25 novembre 2014. Giuseppe Verdi : Nabucco. Giovanni Meoni, Raffaella Angeletti, Alexander Vinogradov, Diana Axentii, Alessandro Liberatore. Rani Calderon, direction musicale. John Fulljames, mise en scène

Vague verdienne en juin 2014Peu représenté dans l’Hexagone, le Nabucco de Verdi a eu bien de la chance grâce à cette nouvelle production montée par l’Opéra National de Lorraine. La maison nancéenne a fait appel au même metteur en scène que pour sa triomphale Clémence de Titus la saison dernière : John Fulljames. Le scénographe anglais a imaginé un unique décor surprenant, reproduisant jusque dans ses moindres détails une synagogue d’Europe centrale, bâtiment laissé à l’abandon au cœur duquel se retrouvent les fidèles qui perpétuent la mémoire de leur foi. Bien souvent, on se prend à penser que l’histoire qui nous est contée n’est elle-même qu’une représentation théâtrale qui permet au groupe de cimenter sa ferveur pour garder force et cohésion. Les nombreux enfants présents sur le plateau, qui escortent le roi de Babylone, représentent l’indispensable transmission, vitale pour toute spiritualité. On n’oubliera pas de sitôt la valse lente que dansent les hébreux sur la musique de leur supplice au quatrième acte, comme la nostalgie d’un passé désormais révolu. Et ce mystérieux vieil homme, qui paraît veiller sur les destinées de chacun et de tous, dont l’omniprésence muette dans l’ombre du plateau ne cesse d’interroger sur son identité humaine ou… divine.

 

 

 

Un Nabucco de mémoire

 

Les costumes, simples mais élégants, participent de cette atmosphère intime, loin de tout faste grandiloquent, surprenante de prime abord mais d’une belle justesse émotionnelle.
Cette proximité se voit renforcée par la direction remarquable de Rani Calderon, audiblement adopté par l’orchestre. Nonobstant quelques regrettables décalages, la pâte sonore développée par le chef israélien sert magnifiquement la musique de Verdi, toute de legato et de profondeur. Les airs lents se voient ainsi superbement phrasés et le chœur « Va pensiero » tant attendu s’élève avec une pudeur qui transparaît jusque dans les voix du chœur, admirable d’homogénéité et de justesse.
La distribution, comme à l’ordinaire, a été particulièrement soignée. Même lorsque la fatalité – et la chance – s’en mêlent. Initialement prévue dans le rôle d’Abigaille, la soprano allemande Silvana Dussmann a du être remplacée par Elizabeth Blancke-Biggs, que nous avions applaudie à Genève au printemps dernier. La loi des séries ayant décidé de continuer son œuvre, la chanteuse américaine s’est vue contrainte de déclarer forfait après la répétition générale. Et c’est sur l’italienne Raffaella Angeletti que le rideau s’est levé en ce soir de première. Une révélation, pas moins. Visiblement accoutumée aux rôles réputés inchantables, cette valeureuse artiste paraît ne rien craindre de l’écriture terrible du personnage. Aigus triomphants, graves sonores, médium charnu et arrogance des accents, elle subjugue dès son entrée par son port altier et son magnétisme en scène. Avant d’étonner dans la deuxième partie avec une cantilène piano chantée archet à la corde, dans une suspension du son qu’on n’imaginait pas, et conduite avec l’art d’une grande musicienne. Toute la représentation se déroule ainsi, avec évidence, jusqu’à une mort poignante qui achève de nous faire admirer cette cantatrice trop méconnue.
Face à elle, on rend les armes devant le chant invariablement racé et châtié de Giovanni Meoni, percutant dans l’attaque, mordant dans l’émission et imperturbable dans la ligne vocale. Sa grande scène est à ce titre éloquente, grâce à un « Dio di Giuda » qui rappelle une fois de plus Renato Bruson par la noblesse de son exécution, et une cabalette à la fierté conquérante, couronnée par un la bémol aigu de toute beauté, une note qu’on n’attendait pas chez le baryton italien.
Mention spéciale au Zaccaria surprenant d’Alexander Vinogradov, tant la silhouette adolescente de cette jeune basse ne laisse rien présager de l’ampleur de l’instrument qu’elle abrite. Une voix puissante et riche, parfois un rien engorgée, mais dont on admire le grave caverneux et l’aigu robuste.
Après son Des Grieux liégeois, le ténor Alessandro Liberatore trouve en Ismaele un rôle qui convient mieux à sa vocalité transalpine, tandis que Diana Axentii profite de son air dans la dernière partie pour faire valoir la pureté de son timbre et le raffinement de son chant. Belle surprise également avec le Grand-Prêtre de Baal incarné avec force et conviction par Kakhaber Shavidze.
Un beau spectacle, chaleureusement salué par le public au rideau final, qui prouve qu’il n’est pas impossible de servir dignement le drame verdien.

 

 

Nancy. Opéra National de Lorraine, 25 novembre 2014. Giuseppe Verdi : Nabucco. Livret de Temistocle Solera. Avec Nabucco : Giovanni Meoni ; Abigaille : Raffaella Angeletti ; Zaccaria : Alexander Vinogradov ; Fenena : Diana Axentii ; Ismaele : Alessandro Liberatore ; Le Grand-Prêtre de Baal : Kakhaber Shavidze ; Abdallo : Tadeusz Szczeblewski ; Anna : Elena Le Fur ; L’Homme : Yves Breton. Chœur de l’Opéra National de Lorraine. Chef de chœur : Merion Powell. Chœur de l’Opéra-Théâtre de Metz Métropole. Chef de chœur : Jean-Pierre Aniorte. Orchestre Symphonique et Lyrique de Nancy. Direction musicale : Rani Calderon. Mise en scène : John Fulljames ; Décors : Dick Bird ; Costumes : Christina Cunnigham ; Lumières : Lee Curran ; Chorégraphie : Maxine Braham

 

 

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