Compte rendu, concert. Paris. Salle de l’Ancien Conservatoire, le 9 avril 2015. Beethoven, Mozart. Vannina Santoni, soprano. Tami Troman, violon solo. Le Palais Royal. Jean-Philippe Sarcos, direction.

« Tout ce que Mozart éprouvait se transformait naturellement en musique sans que jamais on ressente, à l’entendre, l’impression qu’il ait cherché, d’un sentiment quelconque, une traduction pour l’énoncé de laquelle il ait dû faire subir à sa musique la plus légère déformation; ce n’est que depuis Beethoven que la musique a pris en général cet aspect de traduction de l’ordre psychologique dans l’ordre musical, on pourrait même affirmer que la majeure partie du plaisir de l’auditeur d’aujourd’hui prend à la musique lui est fournie par l’impression de lutte que le compositeur doit engager pour parvenir à exprimer musicalement des phénomènes intérieurs de plus en plus compliqués » Paul Dukas, Ecrits sur la Musique, 1948.

Jean-Philippe Sarcos et son ensemble sur instruments d’époque Le Palais Royal présentent un programme musical intitulé Le Temps des Héros, autour du classicisme héroïque de Beethoven et Mozart. Nous sommes accueillis à la Salle de l’Ancien Conservatoire, première salle de concert de France, ou Hector Berlioz créa notamment sa Symphonie Fantastique et Harold en Italie !

Deux visions du classicisme héroïque viennois

copyright georges berenfeld photo le palais royal maestroLe concert débute avec un discours d’introduction de la part du chef Français, où il explique les parties du programme et les met en opposition. Au début, l’héroïsme « masculin » de la 3ème symphonie de Beethoven, après l’entracte, l’héroïsme « féminin » de Mozart dans plusieurs chÅ“urs de ses opéras et dans 3 airs pour soprano, où nous aurons l’opportunité d’entendre la jeune soprano française Vannina Santoni. Si le discours d’introduction, pimenté d’enthousiasme et d’anecdotes, prend une ampleur presque beethovénienne, nous remarquons que le chef ne mentionne pas la ressemblance étonnante du thème du 1er mouvement de la Symphonie avec celui de l’ouverture (Intrada) du singspiel de Mozart Bastien und Bastienne, composé par le génie salzbourgeois en 1768 à l’âge de 12 ans, soit 2 ans avant la naissance de Beethoven. Ludwig van Beethoven, habité par la réalisation triomphale du rêve de liberté des Lumières, dont il est l’une des derniers figures, par le biais de la Révolution Française et matérialisé dans Bonaparte, veut dédier sa troisième Symphonie au Héros Français, mais faisant volte-face Napoléon se proclame Empereur et Beethoven éclate de colère « Ce n’était donc qu’un homme comme les autres !!! ». Il déchire la dédicace et elle devient l’Eroica.

Classique d’un point de vue formelle, la symphonie se distingue surtout par sa longueur rare à l’époque (le 1er mouvement a la durée de la plupart des symphonies de la période classique), et la charge émotionnelle, augmentée par rapport aux deux précédentes du compositeur. Si nous sommes encore dans le dialogue entre les blocs instrumentaux, l’idée de l’opposition et de la lutte devient de plus en plus évidente. Le Palais Royal interprète l’Allegro con brio, avec du brio, ma non troppo. Une certaine légèreté s’instaure, et si le mouvement perd un peu du punch pompeux et pompier beethovénien, il gagne en vérité, en élégance et en swing. La Marche Funèbre qui suit est progressivement édifiante, les instrumentistes font preuve d’une concentration qui paraît par moments presque spirituelle. Le Scherzo est enjoué et délicieusement interprété par l’orchestre. Dans l’Allegro Molto final, les vents révèlent toute leur beauté champêtre dans une série de variations.

Après l’entracte, nous avons droit à deux choeurs et trois airs de Mozart, mettant en valeur l’héroïsme délicieux du maître. Le choeur de l’Académie de musique de Paris interprète le choeur héroïque et quelque peu solennel extrait de La Clémence de Titus (1791) avec une ferveur princière, où se distinguent les voix aiguës. Dans l’Amanti Costanti extrait des Noces, nous remarquons les bois sublimes de l’orchestre. Vannina Santoni commence avec « Come Scoglio » de Fiordiligi dans Cosi Fan Tutte. Un air d’une difficulté redoutable où elle proclame son amour fidèle et se montre stoïque devant la tentation d’un nouvel amant. Ce morceau, que l’interprète décide d’offrir en bis à la fin du concert, lui permet de montrer sa grande expressivité et une présence scénique déjà frappante. L’instrument est puissant et l’investissement indéniable. Seul bémol, l’excès du vibrato par moments. Lors de l’air avec violon obligé « Non temer amato bene », elle fait davantage preuve de maîtrise et de complicité avec la violoniste Tami Troman, dans une très belle forme. Mais en ce qui nous concerne c’est son dernier air, le « Dove Sono » de la Comtesse des Noces de Figaro, qui nous impressionne et marque le plus. La Santoni est dramatique dans le récitatif accompagné qui le précède et tout à fait exquise lors de l’air sublime… au point d’inspirer des frissons et des soupirs chez l’auditoire. Elle chante la nostalgie de la Comtesse avec sincérité et une émotivité saisissante, on dirait que des larmes de beauté sont prêtes à abandonner le corps de l’être qui les accueillent… Elle remplit la magnifique salle de concert avec un chant puissant et surtout, en l’occurrence, avec la force inhérente des sentiments sincères. (NDLR: Vannina Santoni a récemment créé l’événement sur les planches de l’Opéra de Tours dans successivement La Chauve Souris puis Le Triptyque de Puccini où elle a marqué les esprits dans le rôle de Suor Angelica, intense, subtile, déchirante…).

Une soirée et des performances historiquement informées, habitées par l’honnêteté heureuse des artistes qui aiment leur métier. Un orchestre et une jeune soprano à suivre !

Illustration : Jean-Philippe Sarcos © Georges Berenfeld / Le Palais Royal

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