Compte-rendu, concert. Montpellier, le 24 juillet 2018. Vents d’Est / Nemanja Radulovic

NEMANJA RADULOVIC violon cd dg par classiquenews cd review critique cdCompte-rendu, concert. Montpellier, le 24 juillet 2018. Vents d’Est (Moniuszko/Tchaikovsky/Khatchaturian). I, Culture Orchestra / Kirill Karabits / avec Nemanja Radulovic, violon. Enfant chéri des plateaux télévisés, reconnaissable entre mille, avec sa volumineuse crinière, la silhouette du violoniste Nemanja Radulovic est familière. Un très nombreux public s’est dérangé pour le voir jouer « son » concerto de Tchaïkovsky. Il en est très familier – ce fut sa carte de visite – et l’a enregistré l’an passé pour Deutsche Grammophon.  Soyons franc : le battage médiatique autour de ce jeune prodige, d’origine serbe, dont la carrière internationale est impressionnante, son look un tantinet provocateur invitent à la réserve.

Le cas Nemanja Radulovic

L’orchestre surprend dès l’introduction, en retrait, alors qu’on l’attendait affirmée. Ce parti pris, cette lecture renouvelée sont délibérés. Revisitée ou surjouée, il y a des deux dans son approche de l’ouvrage, indéniablement originale. Il prend des libertés manifestes avec la partition, lui imposant sa marque, après en avoir mûri le jeu. Mais il est un point sur lequel laudateurs et détracteurs se retrouveront : la cohérence du propos et l’extraordinaire virtuosité au service d’une expression très  personnelle. Le rêve, la tendresse, retenue, comme la fougue, avec des phrasés à couper le souffle, des changements très rapides de tempi, un indéniable panache, pour une œuvre rabâchée, c’est un souffle nouveau. Le romantisme juvénile, un peu efféminé du premier mouvement, sa fraîcheur  sont  servis par une virtuosité phénoménale, avec toutes les couleurs, tous les coups d’archet imaginables, et des nuances hypertrophiées. La cadence est un morceau d’anthologie à elle seule, et sa fin, avec le solo de flûte, relève du miracle. L’andante (canzonetta) est joué avec simplicité et grâce, sans pathos ajouté, tout juste un soupçon de mélancolie. L’émotion rejoint celle des scènes les plus fortes d’Eugène Onéguine ou de la Dame de pique. Le lyrisme est bien là, dans son expression la plus pure, du vrai Tchaïkovsky. Quant au finale (allegro vivacissimo), il est enchaîné avec fougue, sinon avec rage, au détriment de la joie débridée qu’il prétend traduire. Les épisodes contrastés sont spectaculaires, démonstratifs, pyrotechniques, et c’est à l’orchestre que va d’abord notre admiration : suivre les changements réguliers de tempo et les accélérations avec un tel ensemble traduit une maturité et une virtuosité que l’on n’attendait pas d’une formation de jeunes musiciens.
Les longues ovations sont récompensées par un bis fabuleux, d’une liberté incroyable, bluffant, presque méconnaissable tant c’est une occasion de débauche instrumentale : le premier des 24 caprices de Paganini, la Campanella.
Le concert était opportunément introduit par la mazurka qui clôt le premier acte de Halka (premier opéra de Moniuszko), lorsque Janusz rejoint les danseurs après avoir quitté celle qu’il a séduite. La page, pittoresque, introduit parfaitement ce concert intitulé « Vent d’Est ». C’est l’occasion pour son chef,  Kirill Karabits (lui-même fils d’un chef réputé, Ivan Karabits), d’animer l’orchestre de sa baguette vigoureuse et claire.
Pour conclure,  La première des suites de Spartacus, le ballet de Khatchaturian, suivie de l’adagio – célèbre – de la deuxième suite. Le ballet, qui reprend l’histoire de la révolte des esclaves conduite par Spartacus, valut le prix Lénine au compositeur (Prokofiev, à titre posthume, et Choastakovitch allaient suivre). Musique évidemment marquée par les critères de Jdanov : pédagogique, aisée à percevoir dans son langage le plus souvent tonal, spectaculaire, démonstrative. L’art naissant le plus souvent de la contrainte, il faut bien reconnaître les mérites réels de ces pages, colorées, cinématographiques, où le technicolor grandiose voisine le lyrisme et la poésie. La maîtrise de Khatchatourian, sa connaissance du genre, des ressources de chaque instrument et de l’orchestre nous valent de beaux moments. L’adagio qui ouvre la 2ème suite, qui a été repris dans de multiples musiques de film, emprunte à tel ou à tel, à travers l’ostinato de quarte quasi obsessionnel des contrebasses, dont la formule rythmique va se modifier pour aboutir à la débauche d’effets des percussions et des cuivres qui conclut. Entretemps, on entend des relents du Boléro de Ravel, avec un beau solo de clarinette, et des combinaisons orchestrales qui confirment le talent du compositeur. L’interprétation qu’en donnent l’orchestre et son chef gomment ce qu’il pourrait y avoir de caricatural (Gergiev à ses début, Putukhov en DVD…) pour une version très satisfaisante, claire,  intime comme somptueuse, admirablement dosée, avec la plus large palette expressive.
I, Culture est un orchestre qui permet la professionnalisation de jeunes musiciens de Pologne et des pays de l’est européen, financé par l’Europe, basé à l’Institut Mickiewicz, sous tutelle du ministère de la culture polonais, à Varsovie. Leur tournée les conduit dans 48 h au Concertgebow d’Amsterdam pour le 2ème concerto de Prokofiev; on seul souhaite bon vent.

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Compte rendu, concert, Montpellier, opéra Berlioz, Le Corum, Festival Radio France Occitanie, Montpellier, le 24 juillet 2018. Vents d’Est (Moniuszko/Tchaikovsky/Khatchaturian). I, Culture Orchestra / Kirill Karabits / avec Nemanja Radulovic, violon. Crédit photographique © DR et Luc Jennepin

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