CD, critique. LULLY : Dies Irae, De Profundis, Te Deum (Millenium Orchestra, L G Alarcon, 1 cd Alpha fev 2018).

Lully_versailles_portraitCD, critique. LULLY : Dies Irae, De Profundis, Te Deum (Millenium Orchestra, L G Alarcon, 1 cd Alpha fev 2018).. Le grand motet versaillais gagne une splendeur renouvelĂ©e quand le Surintendant de la Musique, Lully (nommĂ© Ă  ce poste majeur dĂšs 1661), s’en empare ; finit le canevas modeste d’une tradition lĂ©guĂ©e, fixĂ©e, entretenue dans le genre par les Sous-MaĂźtres de la Chapelle, Du Mont et Robert jusque lĂ . En 11 Motets exceptionnels, publiĂ©s chez Ballard en 1684, Lully voit grand, Ă  la mesure de la gloire de Louis XIV Ă  laquelle il offre une musique particuliĂšrement adaptĂ©e : les effectifs choraux sont sensiblement augmentĂ©s (2 chƓurs), complĂ©tĂ©s par les fameux 24 violons du Roi. L’apparat, la majestĂ©, le thĂ©Ăątre s’emparent de la Chapelle; mais ils s’associent Ă  l’effusion la plus intĂ©rieure, rĂ©alisant entre ferveur et dĂ©corum un Ă©quilibre sublime. Equilibre que peu de chefs et d’interprĂštes ont su comprendre et exprimer. Quand le Roi installe la Cour Ă  Versailles en 1682, l’étalon incarnĂ© par Lully reprĂ©sente la norme de l’ordinaire de la Messe : Louis ayant goĂ»ter les fastes ciselĂ©s par son compositeur favori, nĂ©s de l’association nouvelle des effectifs de la Chambre et de la Chapelle. Ainsi le Motet lullyste marque les grandes cĂ©rĂ©monies dynastiques : Dies irae puis De Profundis sont « crĂ©Ă©s » pour les FunĂ©railles fastueuses de la Reine Marie-ThĂ©rĂšse (juillet 1683), respectivement pour « la prose » et pour « l’aspersion du cercueil royal », en un vĂ©ritable opĂ©ra de la mort.
Mais le succĂšs le plus Ă©clatant demeure le Te Deum, donnĂ© pour la premiĂšre fois dans la chapelle ovale de Fontainebleau, pour le baptĂȘme du fils ainĂ© de Lully (9 sept 1677), hymne glorifiant ses parrain et marraine, Louis XIV et son Ă©pouse, Ă  force de timbales et de trompettes rutilantes, roboratives. 10 ans plus tard, le 8 janvier 1687, Lully dirige son Ɠuvre victorieuse aux Feuillants Ă  Paris, emblĂšme de la gloire versaillaise mais se blesse au pied avec sa canne avec laquelle il bat la mesure ; le 22 mars suivant, le Surintendant auquel tout souriait, meurt de la gangrĂšne.

Lully dies irae de profundis te deum motets de lully cd critique review cd ALPHA-444-DIGIPACK-gabaritA_309-42625x271mm-190419-17h30-300x278Sans disposer du timbre spĂ©cifique qu’apporte l’orchestre des 24 Violons, le chef rĂ©unit ici des effectifs nourris dans un lieu que Lully aurait assurĂ©ment apprĂ©ciĂ©, s‘il l’avait connu : la Chapelle royale actuelle, Ă©difiĂ©e aprĂšs sa mort. La lecture live (fĂ©vrier 2018 in loco) offre certes des qualitĂ©s mais la conception d’ensemble sacrifie l’articulation et les nuances au profit du grand thĂ©Ăątre sacrĂ©, quitte Ă  perdre l’intĂ©rioritĂ© et la rĂ©elle profondeur. NĂ©anmoins, ce tĂ©moignage repointe le curseur sur une musique trop rare, d’un raffinement linguistique, dramatique, choral comme orchestral 
 pour le moins inouĂŻ. Saluons le ChĂąteau de Versailles qui s’emploie depuis quelques annĂ©es Ă  constituer de passionnantes archives de son patrimoine musical.

Que pensez du geste d’Alarcon dans ce premier enregistrement de musique française, de surcroĂźt dĂ©diĂ© Ă  Lully ? Suivons le sĂ©quençage du programme

DIES IRAE : d’emblĂ©e Ă©merge du collectif affligĂ©, le timbre noble et tendre de la basse Alain Buet d’une Ă©lĂ©gance toute « versaillaise » (sidĂ©ration du MORS STUPEBIT), d’une intention idĂ©ale ici : on s’étonne de ne l’écouter davantage dans d’autres productions baroques Ă  Versailles. Idem pour la taille de Mathias Vidal (Quid sum miser
), prĂ©cis, tranchant, implorant et d’un dramatisme mesurĂ© comme son partenaire Alain Buet (Rex Tremendae). Les deux solsites sont les piliers de cette lecture en demi teintes. La nostalgie est le propre de la musique de Lully, d’une pudeur qui contredirait les ors louis le quatorziens ; mais parfois, la majestĂ© n’écarte pas l’intimisme d’une ferveur sincĂšre et profonde.
LG Alarcon opte pour un geste trĂšs affirmĂ©, parfois dur, martial
 Ă  la Chapelle. Pourquoi pas. Un surcroĂźt de sensualitĂ© mĂ©lancolique eusse Ă©tĂ© apprĂ©ciĂ©. Car c’est toute la contradiction du Grand SiĂšcle Ă  Versailles : le dĂ©corum se double d’une profondeur que peu d’interprĂštes ont Ă©tĂ© capables d’exprimer et de dĂ©celer (comme nous l’avons prĂ©cisĂ© prĂ©cĂ©demment) : Christie Ă©videmment ouvrait une voie Ă  suivre (mais avec des effectifs autrement mieux impliquĂ©s). Tout se prĂ©cipite Ă  partir de la plage 9 (INGEMISCO Tanquam reus), vers une langueur dĂ©tachĂ©e, distanciĂ©e que le chef a du mal Ă  ciseler dans cette douceur funĂšbre requise ; mais il rĂ©ussit la coupe contrastĂ©e et les passages entre les sĂ©quences, de mĂȘme que le « voca me » (CONFUTATIS), – priĂšre implorative d’un infini mystĂšre, dont la grĂące fervente est plus esquissĂ©e que vraiment
 habitĂ©e. Idem pour l’ombre qui se dĂ©ploie et qui glace avant le LACRYMOSA
 aux accents dĂ©chirants. MalgrĂ© un sublime PIE JESU DOMINE entonnĂ© solo par Mathias Vidal, le surcroit instrumental qui l’enveloppe, rappelle trop un rĂ©alisme terre Ă  terre. Le geste est lĂ  encore pas assez nuancĂ©, mesurĂ©, trouble, dĂ©concertant : il faut Ă©couter Christie chez Charpentier pour comprendre et mesurer cette profondeur royale qui n’est pas dĂ©monstration mais affliction : tĂ©moignage humain avant d’ĂȘtre reprĂ©sentation. Dommage. Manque de pulsions intĂ©rieures, lecture trop littĂ©rale, respirations trop brutales; la latinitĂ© du chef qui sait exulter chez Falvetti, et d’excellente maniĂšre, peine et se dilue dans le piĂ©tisme français du premier baroque.

Que donne le DE PROFUNDIS ? lĂ  encore malgrĂ© l’excellence des solistes (et les premiers Buet et Vidal en un duo saisissant de dramatisme glaçant), le chef reste en deçà de la partition : manque de profondeur (un comble pour un De Profundis), manque de nuances surtout dans l’articulation du latin, dĂšs le premier choeur : l’imploration devient dure et rien que dĂ©monstrative. Les tutti plafonnent en une sonoritĂ© qui manque de souplesse comme d’intĂ©rioritĂ©. Mais quels beaux contrastes et caractĂ©risations dans le relief des voix solistes (ici encore basse et taille : d’une dĂ©chirante humanitĂ©, celle qui souffre, dĂ©sespĂšre, implore). Les dessus n’ont pas la prĂ©cision linguistique ni la justesse Ă©motionnelle de leurs partenaires. Les vagues chorales qui rĂ©pondent aux solistes (QUIA APUD DOMINUM) sonnent trop martiales, trop Ă©paisses, affirmĂ©es certes mais sans guĂšre d’espĂ©rance au salut.

L’ultime Ă©pisode qui Ă©voque la lumiĂšre et le repos Ă©ternel ralentit les tempos, souligne le galbe funĂšbre, Ă©paissit le voile jusque dans le dernier Ă©clair choral, fougueux, impĂ©tueux, quasi fouettĂ© (et lux perpetua luceat eis), mais volontairement sĂ©quencĂ©, avec des silences appuyĂ©s, qui durent, durent et durent
 au point qu’ils cisaillent le flux de la dĂ©ploration profonde. Nous sommes au thĂ©Ăątre, guĂšre dans l’espĂ©rance de la grĂące et du salut. Comme fragmentĂ©e, et mĂȘme saucissonnĂ©e, la lecture, lĂ  encore en manque de respiration globale, frĂŽle le contre sens. Ce De Profundis ne saisit pas.

Par contre dans le TE DEUM, les instrumentistes – trompettes et timbales Ă  l’appui convoquent aisĂ©ment les fastes du dĂ©corum versaillais. Le chef y trouve ses marques, affirmant avant la piĂ©tĂ© et le recueillement pourtant de mise, l’éclat du drame, l’or des splendeurs versaillaises. A chacun de juger selon sa sensibilitĂ© : mais pour nous, Lully sort dĂ©sĂ©quilibrĂ©. Moins intĂ©rieur et grave que fastueux et solennel. A suivre.

 
 

________________________________________________________________________________________________

CD, critique. LULLY : Dies Irae, De Profundis, Te Deum (ChƓur de chambre de Namur, Millenium Orchestra, L G Alarcon, 1 cd Alpha fev 2018). Collection “ChĂąteau de Versailles”.

 

 

 

________________________________________________________________________________________________

 

 

 

VOIR Lacrymosa de Lully par LG Alarcon / Millenium Orch / Ch de ch de Namur (festival NAMUR 2015) :

https://www.youtube.com/watch?time_continue=229&v=3G4Dc1NjKXA

 
 

Comments are closed.