CD, compte rendu critique. Verdi : Aida. Jonas Kaufmann, Pappano (3 cd Warner classics, 2015)

aida-warner-papanno-362x362CD, compte rendu critique. Verdi : Aida. Jonas Kaufmann, Pappano. 3 cd Warner classics. AprĂšs un sublime rĂ©cital monographique dĂ©diĂ© Ă  Verdi, (Verdi Album , 2013) puis Puccini, (RĂ©cital discographique “Nessun Dorma”, Ă©galement enregistrĂ© avec Antonio Pappano) le plus grand tĂ©nor du monde actuel, capable d’ĂȘtre fin diseur dans sa langue native chez Wagner, Schubert, cultivant avec une Ă©gale finesse d’intonation et la puissance et l’intelligence nuancĂ©e du texte, signe ici une nouvelle incarnation qui en fait manifestement un superbe verdien (comme d’ailleurs les actuels engagements de la super soprano Anna Netrebko, elle aussi, preuve Ă  l’appui : Leonora, Lady Macbeth et bientĂŽt Giovanna-, : passionnĂ©ment verdienne. La force de Kaufmann, c’est son intelligence dramatique qui sur les pas de ses grands ainĂ©s disparus (Vickers) ou vivant (mais devenu baryton : Placido Domingo auquel le munichois ressemble d’ailleurs physiquement de plus en plus), rĂ©alise l’inconciliable, Ă©blouir chez Wagner comme chez Verdi ; son RadamĂšs fait toute la valeur de cette nouvelle intĂ©grale Aida, une version luxueuse rĂ©alisĂ©e avec soin en studio (ce qui nous change des live devenus standards actuels aux rĂ©sultats Ă©videmment irrĂ©guliers), accomplissement discographique auquel le chef Pappano apporte aussi un mĂȘme souci d’intĂ©rioritĂ© et de sincĂ©ritĂ© surtout dans les deux derniers actes III et IV, oĂč le souffle crĂ©pusculaire qui dessine progressivement le sĂ©pulcre terrifiant fantastique qui va bientĂŽt ensevelir les amants maudits et condamnĂ©s, s’affirme avec une subtilitĂ© orchestrale et poĂ©tique, Ă©vidente. Du bel ouvrage (Ă  part quelques Ă©carts superfĂ©tatoires voire grandiloquents de la baguette, certes bien trop infimes pour compter) qui renouvelle ici notre perception d’Aida : Ă  l’appui de son formidable soliste Kaufmann,  Antonio Pappano nous lĂšgue un opĂ©ra intimiste, construit en un huit clos haletant plutĂŽt qu’en une fresque collective continĂ»ment hollywoodienne, ou Ă©quilibre entre les deux dimensions rĂ©tablies dans leur juste dimension. Si l’on trouve sa direction parfois Ă©paisse et grandiloquente (le final du III justement, un peu trop pĂ©taradant justement), le chef, superstar du Royal Opera house de Covent Garden, sait ĂȘtre homme de thĂ©Ăątre passionnĂ© de psychologie thĂ©Ăątrale. Comme on le verra la ciselure que permet le studio (plutĂŽt qu’un live en salle de concert) rĂ©alise une immersion intimiste manifestement rĂ©ussie.

 

 

 

Aida psychologique et nocturne

instrumentalement fouillĂ©e par Pappano oĂč jaillit le gemme Ă©tincelant, noir, incandescent du RadamĂšs de Kaufmann

 

anja harteros aida review critique cmpte rendu classiquenews Aida_Warner_Classics_Antonio_Pappano_Anja_Harteros_Jonas_Kaufmann_Ekaterina_Semenchuk_Ludovic_Te_zier_Erwin_Schrott_Et d’abord que vaut ici Aida ? Son “Qui RadamĂšs verra…” (au III) souligne chez Anja Harteros (partenaire familiĂšre du tĂ©nor, dans un Lohengrin dĂ©jĂ  enregistrĂ© Ă  Salzbourg entre autres) la couleur derniĂšre des deux chanteurs, dĂ©sormais abĂźmĂ©s dans le renoncement funĂšbre, l’oubli, le dĂ©tachement. Le studio permet des Ă©quilibres tĂ©nus dans le format et la balance globale : ainsi ici comme c’est le cas de nombreux airs, le travail de ciselure sur le rapport voix et orchestre, plutĂŽt timbre et instruments y gagne un relief et une intensitĂ© dĂ©cuplĂ©s qui s’avĂšrent, au service de la juste intonation des solistes, totalement superlatifs. Ce Verdi peintre subtil et intĂ©rieur surgit de nouvelle façon, Ă©voquant plus Wagner que tous ses contemporains italiens, plus inspirĂ©s par la performance et le bruit plutĂŽt que la couleur et le caractĂšre psychologique de chaque situation. Le rĂ©alisme Ăąpre, noir spĂ©cifiquement verdien qui s’impose Ă  partir de Rigoletto, s’affirme de façon Ă©loquente dans une conception introspective.

La priĂšre d’une Aida dĂ©truite, dĂ©faite mais digne qui pleure Ă  jamais son lien Ă  sa patrie s’y rĂ©vĂšle troublante, noire, d’une Ă©pure lacrymale, trĂšs investie et humainement juste et sincĂšre : d’autant que le chef sait dĂ©tailler et ciseler la caresse si vaine mais si tendre des instruments complices (“Patria mia, mai piu, ti revedro…”, avec hautbois et flĂ»tes en halo spiritualisĂ© / Ă©thĂ©rĂ©). Sans avoir l’angĂ©lisme Ă©tincelant d’une Tebaldi, Anja Harteros – timbre lisse d’un velours voilĂ© (aigus feutrĂ©s) mais trĂšs articulĂ©-, peut face au micro, ciseler son texte et affiner sa propre conception du rĂŽle d’Aida avec une finesse qui fusionne avec celle de son partenaire amoureux, RadamĂšs. La lĂ©gĂšretĂ© d’une Adelina Patti, belcantiste bellinienne que souhaitait Verdi pour le rĂŽle, est bien loin ici, mais reconnaissons que malgrĂ© son grain vocal, sa nature charnelle et mĂ»re, Harteros offre une belle leçon incarnĂ©e.

verdi pappano jonas kaufmann aida 3 cd warner classicsEvidemment, l’argument majeur du coffret reste Jonas Kaufmann. Le grand duo entre les deux (RadamĂšs / Aida) qui marque ce basculement dans l’intime et le tragique amoureux au centre du III, reste un sommet de finesse poĂ©tique, dĂ©fendu par un orchestre nuancĂ©, deux diseurs absolus, jamais en puissance, toujours proches de l’intention et des enjeux profonds du texte. IntensitĂ©, justesse prosodique, feu progressif, extĂ©rieur conquĂ©rant du gĂ©nĂ©ral victorieux, puis de plus embrasĂ©, intĂ©rieur Ă  mesure qu’il dĂ©cide de tout sacrifier Ă  son amour pour Aida, le tĂ©nor maĂźtrise toutes les colorations de sa voix fĂ©line et sombre qui en fait le tĂ©nor le plus crĂ©pusculaire et romantique de l’heure (et d’ailleurs finira-t-il comme son mentor, Domingo… en baryton ? Tout le laisse penser). Sa figure qui paraĂźt au IV devant AmnĂ©ris qui l’a dĂ©noncĂ© et condamnĂ©, indique une Ăąme dĂ©sespĂ©rĂ©e qui a renoncĂ© Ă  tout, car il pense qu’Aida est morte… Puis le fin tissage vocal opĂ©rĂ© dans le dernier tableau du IV, au tombeau, façonne un chant transfigurĂ© et simple qui touche directement. Ici, s’affirme la dĂ©termination victorieuse d’un amant qui se croyant seul et condamnĂ©, retrouve au moment d’expirer, le seul objet de son amour.

tezier ludovic amonasro verdi aida critique classiquenewsLa noblesse naturelle du français Ludovic TĂ©zier apporte au rĂŽle d’Amonasro, pĂšre d’Aida, un profil fĂ©lin et carnassier d’une distinction articulĂ©e, elle aussi de trĂšs grande classe : leur duo attendri et Ă©perdu, – accent emblĂ©matique de la tendresse verdienne pĂšre / fille tant de fois incarnĂ©e dans son thĂ©Ăątre  – au III, qui de duo s’achĂšve sur le trio avec RadamĂšs-, y est magnifiquement rythmĂ©, articulĂ©, exprimĂ© par Pappano, trĂšs intimiste et d’un geste amoureux pour les effusions sincĂšres de chaque situation. Le pĂšre combine un amour vĂ©ritable pour sa fille et aussi la nĂ©cessitĂ© de l’utiliser pour assurer la victoire des Ă©thiopiens contre les Ă©gyptiens. Sentiment, devoir, sincĂ©ritĂ© et stratĂ©gie, les termes inconciliables sont rĂ©unis pourtant par un TĂ©zier, fin, allusif, princier (ou plutĂŽt royal, personnage oblige), mordant.

Saluons l’absolue rĂ©ussite expressive du IV : la solitude dĂ©sarroi qui Ă©prouve l’Ă©gyptienne malheureuse AmnĂ©ris, elle aussi proie tiraillĂ©e entre devoir et sentiment, la grande Ă©quation d’Aida selon Verdi : l’alto Ekaterina Semenchuk a de rĂ©elles moyens qui comparĂ©s cependant Ă  ses partenaires, paraĂźt souvent moins nuancĂ©s et prĂ©cis : dĂ©faillance dans l’articulation de l’italien qui l’empĂȘche dĂ©finitivement de colorer avec une vraie subtilitĂ© chaque accent de son texte. C’est la moins diseuse de tous.
C’est pourtant Ă  travers ses yeux que toute l’action de l’acte IV – principe gĂ©nial- s’accomplit, dĂ©voilant alors dans l’assassinat calculĂ© des deux amants, l’amertume d’un cƓur tĂ©moin et coupable, lui aussi rongĂ©, dĂ©vorĂ©, embrasĂ© par la jalouse impuissance, une haine qui cependant bascule en une compassion finale des plus bouleversantes. La clarinette grave qui accompagne alors une AmnĂ©ris foudroyĂ©e par une situation qui la dĂ©passe, rappelle Ă©videmment une autre figure noire et jalouse, haineuse d’abord, frappĂ©e ensuite par une nouvelle conscience faite pardon, bascule spectaculaire : Vitellia la mĂ©chante dans La ClĂ©mence de Titus de Mozart, qui est soudainement saisie par la conscience de sa noirceur inhumaine : l’opĂ©ra nous offre des situations exceptionnelles : Verdi rejoint ici Mozart. De toute Ă©vidence, Pappano explore cette similitude avec une justesse sobre et prĂ©cise.
MĂȘme couleur sombre et humaine pour l’excellent Ramfis d’Erwin Schrott lorsque Pharaon demande / exhorte Ă  RadamĂšs d’avouer sa trahison et de se repentir… (IV).

Expliciter le feu intĂ©rieur. Dans ce travail sur la pĂąte sonore, sur le relief intĂ©rieur de chaque situation dont l’attĂ©nuation trĂšs fine et prĂ©cise permet la juste projection du texte, l’orchestre Santa Cecilia gagne un prestige inĂ©dit. Sous la conduite de Pappano, les instrumentistes ne semble ĂȘtre soucieux que d’une chose : l’explicitation de feu intĂ©rieur consummant chaque personnage : RadamĂšs sacrifiant sa gloire, son loyautĂ© Ă  Pharaon, son devoir, sa carriĂšre pour servir son seul amour pour Aida ; Aida l’esclave Ă©thiopienne au service de l’Egyptienne malheureuse AmnĂ©ris, sacrifiant elle aussi son pĂšre, sa patrie pour cet amour maudit mais vĂ©ritable ; AmnĂ©ris, princesse impuissante, amoureuse vaine du gĂ©nĂ©ral RadamĂšs … L’expression des individualitĂ©s, ardentes, souffrantes, Ă©perdues s’affirme dans un style sobre, d’une clartĂ© dramatique que le chef prĂ©serve absolument, veillant constamment Ă  l’avancĂ©e de l’action tragique malgrĂ© la succession des tableaux. L’incise tragique exprimĂ©e par l’orchestre souligne la puretĂ© expressive et trĂšs complĂ©mentaire des trois protagonistes : le trio AmnĂ©ris, Aida, RadamĂšs au delĂ  de leur divergence, rassemble en dĂ©finitive trois figures Ă©gales par leur souffrance, leur humanitĂ©, leur impuissance face Ă  un destin irrĂ©vocable. La fin de l’opĂ©ra, huit-clos Ă©touffant dĂ©limitĂ© par le caveau oĂč les deux amants meurent emmurĂ©s vivants, donne en dĂ©finitive la clĂ© d’un opĂ©ra que beaucoup de chefs dĂ©naturent en l’inscrivant dans un peplum hollywoodien (de surcroĂźt jusqu’Ă  la fin) : ce chambrisme irrĂ©sistible que dĂ©fend Pappano et ses solistes (surtout donc Kaufmann et Harteros) rĂ©tablit le rĂ©alisme nouvelle vague d’un Verdi rĂ©volutionnaire Ă  l’opĂ©ra : oĂč a-t-on Ă©coutĂ© avec une telle clartĂ©, la volontĂ© de vĂ©ritĂ© thĂ©Ăątrale, d’articulation textuelle souhaitĂ©e par le compositeur ? MĂȘme perfectible, la version s’impose, aboutie et esthĂ©tiquement juste. C’est donc un CLIC de classiquenews en novembre 2015.

CLIC_macaron_2014Giuseppe Verdi (1813-1901) : AĂŻda. Anja Harteros (AĂŻda), Jonas Kaufmann (RadamĂšs), Ekaterina Semenchuk (AmnĂ©ris), Ludovic TĂ©zier (Amonasro), Erwin Schrott (Ramfis), Marco Spotti (Il Re), Paolo Fanale (Messaggero), Eleonora Buratto (Sacerdotessa). ChƓur et orchestre de l’Accademia Nazionale Di Santa Cecilia (chef des chƓurs : Ciro Vesco). Antonio Pappano, direction. Enregistrement rĂ©alisĂ© Ă  Rome, Sala Santa Cecilia, Auditorium Parco della Musica, en fĂ©vrier 2015. 3 cd Warner Music, rĂ©fĂ©rence 082564 610 663 9 /  8 25646 10663 9. Livret notice en anglais, allemand, français. DurĂ©e : 2 h 25mn.

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