CD, compte-rendu critique. LULLY : Armide (Les Talens Lyriques, 2015, 2 cd Aparté)

armide russet talent lyriques cd apart review cd critique cd classiquenews le CLIC mars 2017CD, compte-rendu critique. LULLY : Armide (Les Talens Lyriques, 2015, 2 cd Aparté). L’ultime ouvrage lyrique de Lully fait les réputations, adoube les volontés artistiques : des chefs s’y sont cassé les dents ; dévoilant des limites trop sérieuses à ce qui paraît tel le chef d’oeuvre de la tragédie française en musique où à la fin du XVIIè à Versailles, comptent autant le texte que la tension musicale. Armide exige donc autant des chanteurs que des acteurs, véritable diseurs comme au théâtre. D’autant que l’orchestre n’accompagne pas : il développe des climats et des atmosphères nouveaux, annonçant le grand Rameau climatologue au XVIIIè. Réalisé à Paris, Salle Pierre Boulez de la Philharmonie en décembre 2015, le spectacle saisi sur le vif, expose d’indiscutables atouts.

CLIC_macaron_2014Surtout sur le plan orchestral, moins au registre de l’intelligibilité parfaite de la langue si raffinée de Quinault. Armide articule un texte autant édifiant que d’une exceptionnelle efficacité dramatique : aux langueurs et doutes de la magicienne amoureuse succèdent, l’abandon suicidaire après une résistance teintée de haine (IV) : ce dernier tableau, épisode d’un tragique lugubre et grimaçant. Mais ici, genre versaillais oblige, le naturel et l’expressif se doivent de toujours servir et respecter la noblesse la plus articulée. Autant dire que la partition sert l’un des poèmes les plus passionnants de Philippe Quinault, lequel comme le compositeur né florentin mais naturalisé français, se surpasse, offrant avec Armide, l’apothéose de la tragédie en musique que le règne de Louis XIV se devait de posséder. En 1786, malgré des scandales et cabales en tous genres, – y compris le désaveu du Roi pour son cher ami musicien, Armide suscita dès sa création, une immense (et légitime) succès : le génie de Lully se dévoile sans fard, en une coupe sans faille.

rousset christophe talens lyriques amadis phaeton roland, bellerophonComme dans ses précédents Lully – qui compose à présent un sérieuse collection thématique dédiée au génie lyrique de Lully, Ch. Rousset et ses Talens Lyriques ne manquent pas d’expressivité souple dans l’articulation du drame français, ce dès le Prologue qui en dehors de sa conformité au genre, permet surtout aux musiciens de trouver un équilibre entre pupitres, de chauffer une sonorité, de s’associer surtout aux voix, solistes et chorales. Ainsi l’art français voit grand, comme le château pour lequel le spectacle a été conçu, ce Versailles qui en impose par son décorum (suite des danses premières : Entrée, menuet, Gavotte…), et de façon surprenante par sa poésie (flûte dès l’Entrée majestueuse…). Il faut donc un équilibre subtile dans le geste et la réalisation interprétative. Ni trop grandiloquent ni trop maniéré… naturel et sobre. Une tension permanente cependant canalisée par le flux organique de la danse, omniprésente dans l’explicitation de la tragédie. Un vrai défi. Moins sec qu’à son habitude, moins mécanique aussi dans la réalisation (contrairement à ses Rameau, souvent), le chef sait s’attendrir, ouvrir de belles portes évocatrices, nuancer la portée et déclamatoire et nostalgique de la Gavotte (entre autres). D’autant que les deux premières voix, – comme deux fées des lieux enchantés et royaux, c’est à dire Gloire et Sagesse savent projeter un texte qui n’est rien que complaisant et de circonstance : le piquant et clair soprano de Marie-Claude Chappuis se détache en Sagesse (comme sa Sidonie postérieure dans le drame), quand Judith van Wanroij déploie un beau velouté, naturellement princier (osons dire « versaillais »), mais à l’articulation hélas paresseuse (défaut qui s’affirme dans sa Phénice, et qui revient régulièrement dans ses prestations, sans qu’aucun coach ni préparateur ne l’aide à perfectionner son articulation).

Lully_versailles_portraitOPERA LINGUISTIQUE… La machinerie sublime qui se déroule à travers ses 5 actes met à nu, le cœur d’Armide, fière souveraine et magicienne intrigante qui jusqu’au IV et sa confrontation avec le personnage plein de hargne supérieure de la Haine (formidable Marc Mauillon qui sait rester articulé et … sobre), s’obstine à résister en vengeance et orgueil. Mais ce que Lully dévoile, c’est l’empire de l’amour sur une âme noble, orgueilleuse, qui saisie dans les rêts de l’amour, s’humanise, semble accepter de souffrir et mourir pour Renaud qui ne répond pas au sien. Mais c’est mal connaître cette furie que la passion rend hideuse… ainsi que le dévoile sa dernière envolée, en déité outrée, blessée, qui détruit tout et ne pardonne rien. Avant les Gluckistes du XVIIIè, favorisés par Marie-Antoinette, Vogel, Sacchini, avant la Médée de Cherubini, Lully impose un génie tragique pathétique et fantastique de première valeur : jamais outrancier grâce à l’élégance de la langue, toujours élégant et nerveux grâce au flux contrasté de ses étonnantes danses dont le rythme même est fusionné aux aspects du drame.

Dans ce labyrinthe amoureux qui célèbre l’omnipotent Amour,- sa vérité essentielle contre le monde des enchantements-, la caractérisation des personnages passe des accents guerriers, tempétueux, expressifs, à l’expression d’un abandon d’une étonnante sensualité, qui ne doit pas cependant sacrifier la tension et la précision de la déclamation (le sommet en serait l’air de l’amant fortuné superbement enchâssé dans le flux de la Passacaille du V : subtile, articulé et pourtant si naturel Cyril Auvity). Il y a donc chez les solistes, le défi de l’intonation et du caractère qui fait l’humeur ; il y a aussi, surtout, l’articulation et l’intelligibilité, autre défi autrement et totalement crucial dans l’interprétation de l’opéra français baroque, en particulier pour les drames lullystes comme les ouvrages du XVIIè : le verbe de Quinault apporte une seconde langue musicale, doublant les épisodes instrumentaux qui enchaînent souvent une collection d’airs rapides, nerveux, étonnamment contrastés, réalisant tout le muscle et la tenue du flux dramatique dans sa continuité. De ce point de vue, l’équilibre et l’explicitation orchestrale à laquelle atteignent chef et instrumentistes des Talens Lyriques enchantent et captivent.

OPERA LINGUISTIQUE ET ORCHESTRAL
L’opéra français versaillais à son meilleur

Côté chanteurs, le bon niveau général, même pour certain encore perfectible, complète et conforte l’éloquence et la fluidité expressive de l’orchestre. Parfois un rien maniérée dans la réalisation des ornements, Marie-Adeline Henry sait brosser d’Armide, un portrait d’abord direct et brutal ; puis de plus en plus tendre de la magicienne, à mesure qu’elle saisit à sa juste mesure la vérité de l’amour qu’elle éprouve pour Renaud ; en rompant avec les illusions, artifices et enchantements, la soprano fait surgir peu à peu la profonde solitude qui la révèle à elle-même. C’est au diapason d’une force guerrière, un volcan qui se passionne et tempête, mais aussi un coeur dépassé et finalement démuni face à la vérité de ses sentiments. Aussi après la sublime Passacaille du V, – métamorphose musicale qui se fait le miroir de la transformation qui saisit alors le cœur et l’âme de l’héroïne, la chanteuse approche grâce à une économie et une sobriété de mieux en mieux maîtrisée, la vérité d’un chant lucide, enfin pleinement humain qui souffre et pourtant renaît à lui-même dans une révélation de sa propre solitude, plongeant cependant à la fin dans le faux espoir d’une si vaine fureur vengeresse… et destructrice.
Suave lui aussi, et d’un français impeccable, le Renaud d’Antonio Figueroa sait soigner le français de Quinault en un phrasé constamment maîtrisé, soucieux du verbe, de son volume comme de son caractère, autant que de la ligne. Son chant demeure d’une sobre élégance, d’une inflexible certitude, malgré les mille séductions de la magicienne (jusqu’au dernier duo où l’on regrettera un léger dérapage de justesse : … « trop malheureuse Armide…. ») : vétille comparé à ce que réalise auparavant le chanteur montréalais.
AUVITY Cyril stances du cid classiquenews rreview critique compte rendu criitique cyrilauvity-sbcmLe nerf linguistique et le relief accentué des solistes déjà cités : Marc Mauillon (Aronte, La Haine), Marie-Claude-Chappuis (sagesse, Sidonie, bergère héroïque), Cyril Auvity (portrait ci-contre) mémorable amant fortuné dont nous avons détaché la justesse expressive), mais aussi le noble et racé Hidraot (oncle de la magicienne : Douglas Williams), comme l’Ubalde d’Etienne Bazola… apportent la couleur si délectable des récits parfaitement maîtrisés. Sans vraiment démériter, l’Artémidore d’Emiliano Gonzalez Toro peine davantage que les autres : voix serrée et constamment vibrée (un élément hors sujet chez Lully, quand il est systématisé).
D’une architecture lumineuse, fouillant l’intention d’exposition des caractères dans le Prologue puis l’acte I ; comme l’exposition de la passion qui se joue ensuite, l’expression de la haine (III), puis la désolation de la Magicienne, entre rage, abandon puis destruction dans les IV et V, le chef canalise tous les volets d’une tragédie parmi les mieux élaborées qui soient : acidité mordante des joutes guerrières ; douceur alanguie des évocations plus nostalgiques des divertissements (enchantement pastorale à travers l’air de la Naïade au II – avant la suspension de l’action et l’émergence d’une pause purement instrumentale dans les deux Airs / l’équivalent du vertige atemporel réalisé dans le sommeil d’Atys). A son mérite revient l’articulation somptueuse des danses et des divertissements, la coloration de plus en plus présente de l’orchestre – véritable acteur aux côtés des solistes. Ainsi s’accomplit le basculement de la scène lyrique française, de l’éclatante apothéose du Prologue (artifice), au tragique noir et haineux du drame (vérité). Lully finalement favorise contre tout ce qui est dit et défendu par de nombreux interprètes étrangers à sa vérité, l’émergence de la psyché, le dévoilement d’une profondeur émotionnelle, hors action et confrontations dramatiques. Voilà le sens caché des ballets et divertissements : la musique nous dit bien autre chose et différemment de l’action purement théâtrale. Un aspect à la fois grave et nostalgique que reprendra Rameau au siècle suivant. Les Talens Lyriques comprennent cette richesse poétique et l’expriment pour notre plus grand plaisir. Hier, seuls Les Arts Florissants et l’indépassable William Christie, savaient élucider et éclairer cette coloration si essentielle.
En dépit des petites défaillances ici et là relevées chez les solistes, voici assurément l’un des meilleurs enregistrements baroques français des Talens Lyriques (à ranger aux côtés de leur excellent récital récent avec l’électrisante mezzo Ann Hallenberg, 1 cd également Aparté, couronné par un CLIC de CLASSIQUENEWS de décembre 2016 : Farinelli : a portrait).

____________________________

armide russet talent lyriques cd apart review cd critique cd classiquenews le CLIC mars 2017CD, compte-rendu critique. LULLY : Armide (Les Talens Lyriques, Christophe Rousset – enregistré à la Philharmonie de Paris, en décembre 2015, 2 cd Aparté) – CLIC de CLASSIQUENEWS de mars 2017.

Comments are closed.