CD, compte rendu critique. FARINELLI, a portrait / un portrait, par Ann Hallenberg (Aparte, Live in Bergen, 2011)

hallenberg ann mezzo farinelli cd review cd critique clic de classiquenews AP117-Farinelli-300x300CD, compte rendu critique. FARINELLI, a portrait / un portrait, par Ann Hallenberg (Aparte, Live in Bergen 2011). Live, saisi sur le vif, le prĂ©sent enregistrement de mai 2011 au Festival de Bergen, devait absolument ĂȘtre publiĂ© : il fixe la vocalitĂ  superlative de la diva Ann Hallenbergh dotĂ©e d’un chant d’une rare intelligence parmi les mezzos coloratoures actuelles. C’est mĂȘme la cantatrice qui s’inscrit directement dans la lignĂ©e d’une Bartoli, par le niveau technique et surtout l’intelligence artistique. Ann Hallenberg n’a pas qu’un superbe organe et une technique sublime, elle sait nuancer et colorer le texte : ce que peu Ă  ses cĂŽtĂ©s savent autant maĂźtriser. C’est de toute Ă©vidence une bel cantiste qui devrait chanter davantage de Rossini, et aussi de Mozart. Voici donc un rĂ©cital majeur, qui rĂ©pare un prĂ©cĂ©dent discographique (1), oĂč la divina ne disposait pas d’un orchestre correct, aussi flexible et contrastĂ© que Les Talens Lyriques, partenaires passionnĂ©s, contrastĂ©s, aussi nerveux qu’Ă©loquent sous la baguette de leur chef et crĂ©ateur Christophe Rousset, – complices de cette rĂ©ussite Ă  Bergen, et certainement l’un des meilleurs live de l’ensemble instrumental français.

D’emblĂ©e, le niveau est dĂ©voilĂ©, dĂ©fendu avec une rĂ©elle hauteur artistique dans la nervositĂ© et le feu vivaldiens, du Broschi d’ouverture : « Son qual nave ch’agitata » (Artaserse). Puis l’ampleur comme l’intĂ©rioritĂ© et la vibration nuancĂ©e du second air du mĂȘme Broschi « Ombra fedele anch’io » (Idaspe), confirme la richesse et la beautĂ© des palpitations intimes, magnifiquement canalisĂ©es et colorĂ©es dont est crĂ©atrice la divina poĂ©tesse du verbe et de la ligne vocale. Ann Hallenberg dĂ©ploie un somptueux timbre cuivrĂ© de mezzo agile, coloratoure d’une Ă©poustouflante couleur tendre qui manque Ă  bien de ses consoeurs. LĂ  oĂč d’autres surjouent dans la langueur, voire dĂ©naturent l’agilitĂ© de l’écriture par imprĂ©cision, la mezzo Ă©blouit par son intelligence musicale, par sa sensibilitĂ© et une technique, sƓur de poĂ©sie. On est saisi et dĂ©concertĂ© par ses flĂšches vocales qui fusent et Ă©blouissent aprĂšs leur projection naturelle.

MĂȘme constance ciselĂ©e dans le riche medium pourtant sollicitĂ© par l’écriture Ă  vocalises dans le plus grave et sombre, -doloriste :  ” Si pietoso il tuo labro ” de Porpora (plage 4).

hallenberg-ann-mezzo TAP philippe herrewegheLa plage 5 en serait le sommet, et le plus noire (rĂ©vĂ©lateur de la mĂ©lancolie naturelle de son auteur ?) : d’une langueur extatique funĂšbre (« Alto Giove », Polifemo de Porpora), affirmant le gĂ©nie du Napolitain pour le lugubre dĂ©sespĂ©rĂ©, et une noblesse digne des plus grands. Ici, le berger condamnĂ© Acis rend grĂące Ă  Jupiter de l’avoir permis de vivre et d’éprouver les vertiges de l’amour humain (pour la belle nymphe GalatĂ©e) ; dans les replis de cet air cĂ©lĂšbre, se prĂ©cise la nature du sentiment honorĂ©, Ă  la fois poison et cadeau : clairs prĂ©mices de la mort du berger, Ă  venir sous la colĂšre de PolyphĂšme. La sobriĂ©tĂ© de la mezzo touche directement par son ampleur doloriste, jamais affectĂ©e, ni maniĂ©rĂ©e soit 10 mn d’extase pudique d’essence tragique. Le plus long Ă©pisode vocal du programme transporte par sa vĂ©ritĂ© lugubre. D’un sublime funĂšbre irrĂ©sistible.

 

 

 

Ann Hallenberg ne serait-elle pas la plus grande mezzo baroque actuelle ?
Son chant souverain, Ă©lectrique et nuancĂ©, Ă©gale ce qu’incarna hier une Bartoli…

 

 

Pour rompre avec les dĂ©lices contrastĂ©s qui ont prĂ©cĂ©dĂ© dans un rĂ©cital qui touche aussi par sa cohĂ©rence interprĂ©tative globale, la derniĂšre sĂ©quence (plage 10) est un fameux air de chasse (avec cors naturels de rigueur), air qu’une star baroque pouvait chanter partout selon ses engagements y compris au sein d’un opĂ©ra, d’un auteur diffĂ©rent qu’ici, Handel : « Sta nell’ircana » d’Alcina. Articulation naturelle, colorĂ©e, abattage, tension et phrasĂ©s d’une subtilitĂ© qui forcent l’admiration, agilitĂ© magnifiquement nuancĂ©e
 tout affirme l’exceptionnelle Ă©nergie d’Ann Hallenberg : la technique relĂšve d’une prodigieuse musicalitĂ© et au delĂ  d’une santĂ© et d’une intelligence superlatives. La mezzo ne fait pas qu’exprimer la palpitante virtuositĂ© requise par l’air, mais aussi son excitation juvĂ©nile (celle du jeune, virile, amoureux Ruggiero) : l’éclat, la brillance, la subtilitĂ© sans forcer d’une projection naturelle soulignons-le, impose l’immense talent de la diva, Ă  mille lieux des convulsions pas toujours heureuses car engorgĂ©s de son confrĂšre l’actuel Franco Fagioli (qui sur scĂšne dispose de surcroit, d’un coffre infiniment moins puissant).

CLIC_macaron_2014Enfin, l’air de fureur et de vitesse, – jusqu’à la syncope pour manque d’air et de souffle, le dernier air, « In braccio a mille furie » / Semramide riconosciuta de Porpora, s’embrase et brĂ»le comme une torche vive ; ultime offrande ressuscitant donc la figure lĂ©gendaire du castrat Farinelli. Si le chanteur napolitain, adulĂ© par toutes les Cours d’Europe, en particulier en Espagne, avait l’éclat d’Ann Hallenberg, on comprend l’impact qu’il put susciter Ă  son Ă©poque. Et la diva mĂ©rite aujourd’hui tous les honneurs. Brava !!!

 

 

CD, compte rendu critique. FARINELLI, a portrait / un portrait, par Ann Hallenberg, mezzo. Les Talens Lyriques (Aparte, 2011)

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APPROFONDIR

CD, compte rendu critique. AGRIPPINA : Ann Hallenberg, mezzo (1 cd DHM -  Il Pomo d’Oro. Riccardo Minasi, direction. 1 CD DHM, Deutsch Harmonia Mundi 2015-). LIRE notre critique compte rendu complet

LIRE d’autres critiques de rĂ©citals discographiques par Ann Hallenberg :

hallenberg-ann-mezzo-dhm-deutsche-harmonia-mundiCD, compte rendu critique. Agrippina : Ann Hallenberg, mezzo ( 1cd DHM). Et si Ann Hallenberg Ă©tait tout simplement l’une des plus grandes mezzos actuelles dĂ©volues Ă  l’articulation des passions baroques ? On se souvient d’une extraordinaire rĂ©cital prĂ©cĂ©dent, inscrit plus rĂ©cemment dans l’histoire musicale, dĂ©jĂ  romantique, consacrĂ©eau rĂ©pertoire de Marietta Marcolini et Isabella Colbran, cette derniĂšre, Ă©gĂ©rie et Ă©pouse de Rossini : un abattage prĂ©cis et nuancĂ©, des inflexions justes, une intelligence expressive qui rendait service au texte et Ă  la fine caractĂ©risation des situations dramatiques.  Ici mĂȘme idĂ©al vocal, naturel, flexible et poĂ©tique au service de l’approfondissement psychologique auquel invite la conception de ce type de programme. L’autoritĂ© de la technique relĂšve les dĂ©fis d’un programme oĂč domine la prise de risque et le dĂ©frichement d’oeuvres inĂ©dites.

ann hallenberg marietta marcolinicd, critique. Ann Hallenberg, mezzo. Arias for Marietta Marcolini. Giuseppe Mosca, Carlo Coccia, ou Johann Simon Mayr et Ferdinand Paer (prĂ©rossiniens, chantĂ©s autour de 1800)
 sont quelques uns des compositeurs Ă  l’honneur quand la contralto vĂ©ronaiseMarietta Marcolini embrase la scĂšne, en particulier dans l’art nouveau, sanguin, vif, palpitant du jeune Rossini (rencontrĂ© en 1811) ; la cantatrice adulĂ©e Ă  son Ă©poque en fait son protĂ©gĂ© et son amant. Les airs retenus appartiennent tous Ă  la seconde partie de la carriĂšre de la contralto lĂ©gendaire, soit entre 1810 et 1820. Rossini compose pour celle qui laisse une trace indĂ©lĂ©bile sur son Ă©criture, pas moins de cinq opĂ©ras: L’Equivoco stravagante (1811), Ciro, puis La Pietra del paragone (1812), L’Italienne Ă  Alger (1813), Sigismondo (1814)


 

 

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