Vivaldi : les quatre Saisons. BBB Balkan Baroque Band. Jean-Christophe Frisch, direction 1 cd Arion

On peut l’avouer : à la réception de cette énième version des Quatre Saisons, nous nous demandions pourquoi une nouvelle gravure ? … d’autant que celle récente et saisissante signée par les Incogniti et Amandine Beyer semblaient avoir hissé la partition vivaldienne jusqu’à un sommet à jamais inatteignable. Mais c’était oublier que les chefs d’oeuvre atemporels peuvent susciter de nouveaux … miracles. Voyez par exemple le cas du Sacre de Stravinsky : une musique de ballet devenue un absolu de musique pure qui de chefs en orchestres n’en finit pas de dévoiler son mystère à la fois inusable et irréductible (voir ici ce que font par exemple en 2013, l’orchestre Les Siècles et Jean-François Roth sur instruments d’époque ! : un Sacre mémorable dont on reparlera évidemment).


C’est assurément le cas de Jean-Christophe Frisch
dont n’attendions pas accomplissement poétique aussi juste et personnel, original et lui aussi saisissant. C’est un retour aux sources, une manière d’épure régénératrice qui laisse non seulement le chant des instruments d’époque (en effectif chambriste) s’amplifier et s’enrichir, mais souligne la place première du ” texte ” poétique, une trame narrative (les sonnets écrits par Vivaldi sont dits ici en italien) dont le bénéfice indique aussi à coté des instruments, l’ampleur climatique, la profondeur atmosphérique du chef d’oeuvre de Vivaldi ; en somme, comme pour le Sacre de Stravinsky, une partition cosmique et universelle qui s’impose au delà du prétexte anecdoctique, tel un chef d’oeuvre de musique pure.

Saluons premièrement la cohérence sonore et esthétique des instrumentistes du BBB, Balkan Baroque Band. Souvenez-vous, c’était en novembre 2010, le nouvel orchestre sur instruments anciens composés uniquement de jeunes musiciens serbes, croates, … naissait alors en Grêce (voir la vidéo du BBB Balkan Baroque Band, concert inaugural à Thessalonique, Grèce)… Premier ” miracle ” artistique que permet l’audace musicale et la volonté d’un homme, Jean-Christophe Frisch dont la vision apolitique sublime la réalité même et les contingences conflictuelles qui ont assez empoisonné la carte géographique concernée ; dans le sillon tracé par un Barenboim, entre israéliens et palestiniens, JC Frisch sème à sa mesure et d’une électrisante espérance, les jalons d’une aventure humaine et fraternelle, musicale et poétique absolument enthousiasmante : la musique gomme les frontières, scelle dans le partage et la rencontre, l’espoir d’un monde pacifié, enfin réuni : un comble totalement audacieux en ces temps de crise et de pénurie culturelle, à l’heure où la crise qui s’enracine laisse fleurir la montée des nationalismes et des communautarismes de toute sorte.
Depuis 2000, le temps a fait son oeuvre et les instrumentistes retrouvés, ont gagné encore en solidité, en maturité, en complicité, en énergie… en finesse.

Réalisée à Sceaux en décembre 2012, voici une superbe réalisation poétique cultivée par l’hypersensibilité des jeunes instrumentistes des Carpathes, dans ce qui se confirme être une prodigieuse et très inattendue nouvelle lecture des Quatre Saisons de Vivaldi : un poncif pourtant ici et là remâché mais régénéré par l’ivresse et la subtilité des musiciens réunis sous la direction électrisante de Jean-Christophe FrischLe violon solo de Sharman Plesner irradie par son élégance, sa musicalité (déjà remarquée entre autres concerts du Baroque Nomade dans le programme Daphné)… l’attention intimiste aux teintes des saisons vivaldiennes compose un tableau des plus subtils entre l’éloquence d’un Canaletto, ses teintes heureuses et réjouissantes ; et surtout, le geste précis, économe d’un Guardi : éloge d’un style mordant, affûté, resserré. A contrario des effets démonstratifs d’un Baroque perruqué, voici Vivaldi en son essence allusive. Plus mystérieux que conquérant. Du grand art.

Déjà très convaincants dès leurs premiers concert inaugural en Grèce (Thessalonique : le programme comprenait entre autres, une Chaconne de Lully, si difficile et si réussie…), les musiciens transnationaux venus de Grèce, Roumanie, Croatie, Serbie, Bulgarie, Hongrie… enchantent littéralement par le sens de la respiration, la richesse des intonations, une conception immédiate et franche qui exalte le génie atmosphérique du génial Vivaldi (écoutez l’élégance à nouveau de l’entrée de l’Eté en plage 5 avec l’accord du luth, génial apport dans cette approche intérieure et réservée). On ne sait qu’admirer de plus abouti entre la fluidité et la souplesse des ornements, la justesse des accents, l’accord ciselé et minimaliste mais si hyperexpressif des rares instruments choisis : en distribuant les délices vivaldiens pour seulement 8 musiciens, JC Frisch nous régale par cet éloge éloquent d’un chambrisme prodigieusement équilibré. Quel contraste avec la tension toute en démonstration, et rien qu’en nerfs et muscles d’un Biondi râgeur, il y a plus de 20 ans ! Ici, règnent l’allusif, le suggestif : l’élégance presque abstraite d’une gravure plutôt que la flamboyance opulente d’un paysage surchargé d’intentions comme de couleurs séductrices ; on s’y délecte du geste mesuré, de son équilibre exceptionnellement poétique, né des accords de timbres et de teintes.
Défait de ses artifices théâtraux (de ce kitsch souvent dégoulinant d’effets déconcertants), le Vivaldi de Jean-Christophe Frisch saisit par sa légèreté lumineuse, sa transparence millimétrée et pourtant son électricité subtile dont l’écoulement et les jaillissements mesurés font entendre tous les tonnerres qui jalonnent de part en part l’œuvre baroque.

Au début, la pure brise aérienne, d’une magnifique transparence porte sans lourdeur aucune l’ivresse allegro de La Primavera naissante : très belle circulation entre les cordes (malgré une basse parfois trop présente mais tellement bien vibrée).
Puis les mouches et bourdons et premier tonnerre de l’adagio estival… s’accomplissent avec une même retenue naturelle : temps suspendu d’une magnifique ivresse sonore. Tout y est, réconcilié dans la paradoxe d’une partition ambivalente : la construction narrative qui suit le cheminement des évocations descriptives, et aussi le pur délire musical qui confine à l’abstraction magicienne…


Vivaldi à 8 : intimiste, poétique, enchanteur

Entre ces deux pôles, les 8 instrumentistes sous la baguette recréative de Jean-Christophe Frisch trouvent le ton juste, exaltent et contiennent autant les univers illimités d’une partition multiple et surprenante.
Belle immersion suggestive là encore dans les paysages enneigés de l’Hiver (morsures du froid) où la ligne du violon creuse davantage ce sens de l’épure arachnénenne ; l’approche est à l’opposé de bien des lectures plus démonstratives, infiniment moins abouties, et moins travaillées…

Le disque est une grande réussite confirmant l’intuition du chef du Baroque Nomade, fondateur du ” BBB ” : Balkan Baroque Band : une conception audacieuse et régénératrice qui s’appuie surtout sur l’énergie d’un collectif de jeunes tempéraments. La proposition séduit par sa prise de risques et le principe d’une vision intimiste, particulièrement sculptée, passionnément investie.
Il faut chercher du côté d’un autre agitateur baroque, Bruno Procopio, mais aux antipodes quant à lui (vers le grand Ouest, outre-Atantique … vers l’Amérique latine et à Caracas où il fait jouer, sur instruments modernes, rien de moins que les défis multiples et eux aussi élégantissimes de Rameau ! Le résultat est au-delà des attentes : d’une ivresse poétique exceptionnelle : lire et voir Bruno Procopio joue Rameau à Caracas).
Même constat chez JC Frisch et les musiciens virtuoses de son BBB : vers l’Est, a contrario, la musicalité si affûtée et parfois mordante des esprits balkaniques respire, palpite, s’enflamme chez Vivaldi (ivrognes endormis de l’Automne d’une mollesse mystérieuse, en une langueur étale et enchanteresse quand la fin de l’Inverno tressaille avec une finesse de ton admirable). Ce disque est un choc. Bravo au BBB !

Vivaldi : Les quatre Saisons, Le quattro stagioni. Balkan Baroque Band. Sharman Plesner, violon solo. Jean-Christophe Frisch, direction. 1 cd Arion. Enregistré à Sceaux en décembre 2012.

Voir la vidéo du BBB, concert inaugural à Thessalonique en novembre 2010 :

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