Tours, Grand Théâtre. Samedi 7 novembre 2015. Butterworth, Tchaikovsky, Massenet, De Falla. Orchestre Symphonique Région Centre-Val de Loire / Tours. Sarah Nemtanu, violon (Tchaikovski). Jean-Yves Ossonce, direction.

Compte rendu, concert. Tours, Opéra. Le 7 novembre 2015 : Tchaikovski, Massenet, De Falla. OSRCVDLT, Jean-Yves Ossonce, direction. Poésie et richesse des folklores à l’Opéra Théâtre de Tours. Généreuse offrande que celle du chef de l’OSRCVDL-T, c’est à dire Orchestre Symphonique Région Centre-Val de Loire / Tours, rebaptisé réforme territoriale oblige : le redécoupage de la carte des régions agrandit les territoires et les titres en conséquence, sans pour autant augmenter les budgets de fonctionnement… Qu’importe, le maestro Jean-Yves Ossonce en place depuis 1999, -bientôt absent à compter de septembre 2016, depuis la déclaration de sa démission volontaire-, nous offre de fait une généreuse soirée symphonique dont l’éclectisme apparent, vrai tour européen des styles : russe avec Piotr Ilitch, français académique avec Massenet, furieusement ibérique grâce à De Falla, enfin britannique poétique avec Butterworth, ne doit pas occulter la profonde cohérence ; car c’est surtout un hommage à cette inspiration que l’on s’obstine à vouloir anecdotique voire artificielle, pourtant essentielle pour l’épanouissement des tempéraments ou des écritures : le folklore.

 

 

 

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Rien de décoratif à l’Idyll n°1 de Butterworth mais l’expression d’une rêverie qui passe surtout par la virtuosité toute intérieure des instruments en particulier l’élégance du hautbois, chantre d’un pastoralisme très séduisant, joué chantant et suggestif.

Puis c’est le clou de la soirée : le Concerto pour violon de Tchaikovski, déferlement sensible et si tendre d’un cri du cœur, probablement celui du compositeur lui-même, alors foudroyé par les suites presque tragiques de son mariage raté avec Antonina Milyukova. En 1879, Piotr Ilitch retrouve un regain de créativité et compose son Concerto unique et singulier, peut-être séduit par la personnalité du jeune violoniste Iosif Kotek, son élève et ami qui l’avait rejoint. En mars 1879, naît ainsi ce chef d’oeuvre d’une tendresse à la fois éperdue et solaire, d’une élégance inouïe que la soliste invitée, premier violon solo du National de France, Sarah Nemtanu, elle-même fille de musiciens chevronnés, aborde avec une assurance indiscutable, s’affranchissant d’emblée de toute tiédeur douceâtre pour inscrire le Concerto dans une détermination à la parfaite musicalité. La violoniste observe un corps à corps musclé, parfois très tranché avec l’orchestre, mais elle sait aussi éblouir par sa musicalité introspective et des couleurs d’une pudeur profonde voire grave en particulier dans la Canzonetta ou second mouvement : l’épisode en parfaite complicité avec chef et instrumentiste prend alors des allures de rêverie nocturne, soulignant le repli et la méditation où s’affirme le chant suave irrésistible lui aussi de la clarinette… La soliste aborde ensuite le dernier mouvement Rondo final avec la vivacité requise, celle d’une exploratrice à la fois dominatrice et passionnée, véritablement emportée par le feu de cette danse devenue transe où le chant du violon se fait cri de victoire. Le spectateur suit l’éloquence du violon d’une agilité trépidante, relevant les défis spectaculaires d’une partition qui ayant été estimée “injouable”, ne fut créée à Vienne intégralement et dans sa version pour orchestre qu’en novembre 1881.

Les deux compositeurs qui suivent (après l’entracte) démontrent l’appétit du chef, sa curiosité rare, et l’implication des instrumentistes de l’orchestre à le suivre : c’est toujours sur le thème de la soirée, un hommage à l’inspiration musicale portée par la richesse des folklores ; si l’on veut bien reconnaître chez Tchaikovski, une certaine idée parfaitement russe de la mélancolie et de l’ivresse romantique ; chez Butterworth, ce pastoralisme inspiré par la beauté des comtés britanniques, d’emblée Massenet impose le motif provincial (dans le titre même de sa Suite pour orchestre) : Scènes alsaciennes qui créées en 1882 par Edouard Colonne au Châtelet, claironne aussi tel un manifeste politique clairement nostalgique : l’époque est au patriotisme, renforcé chez les musiciens par la création de la Société nationale de Musique (fondée en 1871 par Camille Saint-Saëns au lendemain de la défaite française). Annexée à la Prusse depuis 1870, l’Alsace est une terre fraternelle, désormais perdue que le poète compositeur chante et regrette : convoquant le dimanche matin à l’heure des offices, le tapage joyeux du Cabaret sur la grand rue, l’étreinte amoureuse du couple sous les tilleuls (dialogue enivrée, murumurée entre le violoncelle et la clarinette)… Jean-Yves Ossonce a la baguette vive et nerveuse, sachant jouer des dynamiques et des couleurs d’un orchestre franc, expressif, d’une couleur parfois militaire ; d’ordinaire  placé plus bas, dans la fosse aux heures de la saison lyrique du même théâtre l’orchestre se trouve ce soir sur la scène faisant valoir sa défense d’une partition aujourd’hui disparue ; et d’ailleurs, l’acuité du trait, la facilité des passages intimistes et triomphants voire bruyants (l’ivresse à peine masquée des bois dans Au Cabaret) rappellent cette plasticité dramatique qui chez Puccini récemment (Il Trittico, mars 2015 : reportage vidéo) et les Français (Ravel pour L’Heure espagnole et La Voix Humaine de Poulenc, la saison dernière : reportage vidéo, avril 2015) sans omettre un Massenet de même euphorie (Thaïs, reportage vidéo, octobre 2011), font la séduction d’un collectif tout autant impliqué pour l’opéra.

Somptueuse conclusion, et d’une fluidité plus envoûtante encore, grâce à une sonorité plus cohérente, la Suite n°2 du Tricorne de Manuel De Falla (1921) convainc totalement tout en servant elle aussi parfaitement le thème choisi : De Falla y assemble en un puzzle irrésistible de couleurs et de rythmes, un festival de danses espagnoles, chacune marquant d’un tempérament fort, la carrure et le développement de chaque épisode ; ainsi castillane est la noblesse courtoise (urbaine) de Los Vecinos : car c’est bien une Séguedille qui ouvre ce triptyque d’une époustouflante vivacité entre grâce et nerf ; puis orchestre et chef impriment à la danse virile, Farruca (provenant de Galice), son expressivité âpre et très contrastée, cependant que le finale, – Jota des plus passionnées et flamboyantes (avec castagnettes trépidantes)-, emporte tout l’orchestre dans un déferlement d’accents et de scintillements eux aussi victorieux. Le geste est clair et carré, l’attention aux timbres, constante, et à travers la cohérence du programme et le caractère de certains épisodes qui d’un compositeur à l’autre, se répondent indiscutablement (Au Cabaret de Massenet et cette Joa endiablée, ivre, de De Falla), s’impose à Tours un goût sûr pour les partitions hautement colorées, subtilement introspectives.

Jean-Yves Ossonce sait entretenir le feu symphonique, d’autant que le prochain rendez-vous promet un égal engagement en complicité avec un soliste de premier plan :  Adam Laloum, le poète des pianistes, dans le Concerto pour piano de Brahms, couplé avec Mort et transfiguration de Richard Strauss et La Valse de Ravel… nouveaux défis, nouveaux accomplissements. Les 5 et 6 décembre 2015 à l’Opéra de Tours.

 

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Illustration : Poésie et richesse des Folklores, lyrisme éperdu et tendre de Tchaikovski à Tours : la violoniste Sarah Nemtanu et le chef Jean-Yves Ossonce : accord parfait dans le Concert pour violon de Tchaikovski (DR : © G. Proust / Opéra de Tours novmebre 2015).

 

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