CD, événement, critique. MODERNISME : Liatochinski, Tchesnokov, Chostakovitch. S. Nemtanu / Orchestre Symphonique National d’Ukraine / Bastien Stil (1 cd Klarthe)

modernisme bastien still nemtanu chostakovitch tchesnokov cd critique classiquenews KLA087couv2_lowCD, événement, critique. MODERNISME : Liatochinski, Tchesnokov, Chostakovitch. S. Nemtanu / Orchestre Symphonique National d’Ukraine / Bastien Stil  (1 cd Klarthe)  -  A la pointe des projets originaux et participatifs, l’éditeur Klarthe édite un programme magistralement investi, fruit d’un appel aux dons passés sur les plateformes dédiées ; la promesse est exaucée : la réalisation est indiscutable et nous plonge dans cette modernité propre aux années 1920 quand l’URSS s’ouvre à la modernité européenne (d’où le titre « Modernisme »), grâce à de forts tempéraments : Chostakovitch (Symphonie n°1, 1926), le moins célèbre Boris Liatochinski (Ballade pour piano op. 24 en 1929); les deux partitions sont mises en perspective avec le compositeur contemporain ukrainien, Dimitri Tchesnokov dont la violoniste Sarah Nemtanu crée ici le très dense et éclectique, Concerto pour violon opus 87.

Dans sa Ballade, Boris Liatochinski (1895-1968) écrit une magistrale synthèse du post romantisme surexpressif entre Scriabine, Stravinsky, Bartok. En une boucle qui ouvre et se referme sur un même ostinato grave voire lugubre, la pièce regorge d’accents (danse fiévreuse et impérieuse dans la seconde séquence), fruits d’un éclectisme expérimental ; exaltée par une orchestration raffinée, elle scintille même dans le noir, finement transcrite ici par Dimitri Tchesnokov, en une Fantaisie démoniaque aux résonances ténébreuses. L’œuvre diffuse peu à peu une inquiétude permanente, étrangeté libre, hypnotique d’un monde perdu ou condamné. Voilà qui installe une résonance évidente avec la Symphonie de Chostakovitch, jouée en dernière partie.

NĂ© en 1982, l’ukrainien Dimitri Tchesnokov assume les influences occidentales de Liatochinski, Schnittke, Pekka-Salonen et John Adams ! Il a aussi travaillĂ© en France auprès de Guillaume Connesson. Le Concerto, commande du chef Bastien Stil, est certainement emblĂ©matique de son Ă©clectisme pourtant puissant et personnel, très narratif ; l’oeuvre enchaĂ®ne 3 mouvements plutĂ´t caractĂ©risĂ©s : Largo oĂą la ligne soliste de l’alto se dĂ©tache en libertĂ©, en une cheminement libre, tendu (somptueuses lignes dans l’aigu), ivre, ponctuĂ© par des clusters orchestraux longs, Ă©tirĂ©s, au souffle dramatique ; enchaĂ®nant danse lĂ©gère et nerveuse, puis marche finale.
Le volet central  (Intermezzo) ressuscite les enchantements nocturnes comme la rĂŞverie d’un promeneur solitaire : s’y affirme le goĂ»t du compositeur pour une orchestration fine et raffinĂ©e (bois bavards et saillants) et aussi des changements de climats rapides car le soliste emporte bientĂ´t tout l’orchestre dans un cheminement plus fanfaronnant, enivrĂ©, exaltĂ©, interrompu, dont la verve annonce le dernier mouvement : Finale « la Ronde », le plus court des 3 mouvements, c’est un scherzo nerveux et agile conduit par l’éloquence quasi Ă©lectrisĂ©e du violon dont le discours s’intensifie, s’embrase ; vivifiĂ© par une ligne quasi rhapsodique, c’est Ă  dire libre, aux traits virtuoses acĂ©rĂ©s puis aux longues phrases Ă©tirĂ©es qui convoquent un ultime repli, pudique …qui conclut la pièce dans le murmure.
Il y faut toute la démesure intérieure de Sarah Nemtanu, sa très riche palette de nuances, dans les pianos ténus, les acoups exacerbés pour en comprendre la versatilité dramatique et jamais superficielle, pour en faire jaillir le sens d’une virtuosité tournée vers l’urgence intérieure.
La diversité des épisodes, le soin dans la caractérisation instrumentale en particulier dans le tissu orchestral pourraient envisager une perte de l’équilibre et de la cohérence globale ; rien de tel car jaillit du début à la fin, un allant tragique, parfois menaçant et sourd qui apporte l’assise et l’architecture.

cd klarthe records modernisme chostakovitch liatochinski Tchesnokov cd campagne dons presentation annonce relais par classiquenews nouveau cd Klarthe records  ulule-page001.U8ozYYjSWN0ALe chef Bastien Stil souligne dans la Symphonie n°1 d’un Chostakovitch (1906-1975) âgé de … 19 ans, ce qui compose sa profonde unité et sa cohérence à travers les quatre mouvements enchaînés. Déjà l’auteur maîtrise son langage, l’un des plus ambivalents, à la fois enivré (la valse dès le premier mouvement) et sarcastique, tendre et ironique. Au rire déjà trouble, interrogatif de l’Allegretto, faussement amusé voire facétieux, répond l’Allegro de forme scherzo, grinçant voire parodique. La densité et l’épaisseur se renforcent encore dans le Lento, pesant et mystérieux (hautbois puis flûte tendus, lointains mais « inquiets ») où se colore la ligne parfois imperceptible mais durable de la trompette : s’y déploie l’étoffe tragique qui enveloppe toutes les partitions du compositeur. Saisi entre un calme de façade et une angoisse plus ténue. Chef et orchestre donnent la mesure de cet état intermédiaire, qui pourrait être inconfortable, mais qui installe un souffle puissant, équivoque et étrangement grandiose. Voilà le vrai et le plus authentique Chostakovitch qui s’affirme ici avec une maîtrise sonore, un sens de la construction, … remarquables.
Comme chez Ravel, l’énergie heurtĂ©e, versatile du Finale s’emporte en une ultime liesse dĂ©bridĂ©e (piano dĂ©lurĂ©, et tous les pupitres comme exaltĂ©s, ivres…), elle aussi ambivalente, qui tient de l’exaltation et de la libĂ©ration, de la violence surtout, Ă  la fois animale, instinctive, terrifiante ; la texture, l’architecture, l’épaisseur de ce Finale, d’une ahurissante maturitĂ© au regard de la jeunesse de l’auteur, sont dĂ©taillĂ©es et incarnĂ©es avec une sincĂ©ritĂ© et une comprĂ©hension, passionnantes. Le chef et les instrumentistes de l’Orchestre Symphonique National d’Ukraine en dĂ©livrent toute l’intensitĂ© jusqu’aux limites des timbres (bois et cordes), dans le tutti final, lui aussi, au sommet de l’ambivalence (apothĂ©ose et fin, ou syncope et interruption ?). Tout est lĂ  dans ce mystère non Ă©lucidĂ© d’une fin en pointillĂ©s.

 
 

  
 

 

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CLIC_macaron_2014CD, Ă©vĂ©nement, critique. MODERNISME : Liatochinski, Tchesnokov, Chostakovitch. S. Nemtanu / Orchestre Symphonique National d’Ukraine / Bastien Stil – 1 CD Klarthe : K 087 (Distribution : PIAS) – DurĂ©e : 1h07min

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VOIR le TEASER VIDEO 
https://www.youtube.com/watch?v=-Fh4hy-enlc

L’album « Modernisme », sous la baguette du chef d’orchestre Bastien Stil avec la violoniste Sarah Nemtanu, plonge au cĹ“ur de la musique soviĂ©tique entre 1917 et 1932…
The album “Modernism”, under the baton of the talented conductor Bastien Stil and featuring the brilliant violinist Sarah Nemtanu, takes you into the heart of Soviet music from 1917 to 1932 …
Listen to the emblematic 1st Symphony by Shostakovich in a remarkable performance of the National Symphony Orchestra of Ukraine. Discover Liatochinski’s “Balade” Op.24 and finally the world’s first recording of Dimitri Tchesnokov’s Violin Concerto composed in 2015 in resonance of the great masters of the past.

  

Programme :

Boris Liatochinski (1895-1968), orchestration Dimitri Tchesnokov
Ballade op. 24

Dimitri Tchesnokov (1982)
Concerto pour violon et orchestre op. 87
(création)

Dmitri Chostakovitch (1906-1975)
Symphonie n°1 op. 10

 
 
 

Achetez  :
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Tours, Grand Théâtre. Samedi 7 novembre 2015. Butterworth, Tchaikovsky, Massenet, De Falla. Orchestre Symphonique Région Centre-Val de Loire / Tours. Sarah Nemtanu, violon (Tchaikovski). Jean-Yves Ossonce, direction.

Compte rendu, concert. Tours, OpĂ©ra. Le 7 novembre 2015 : Tchaikovski, Massenet, De Falla. OSRCVDLT, Jean-Yves Ossonce, direction. PoĂ©sie et richesse des folklores Ă  l’OpĂ©ra Théâtre de Tours. GĂ©nĂ©reuse offrande que celle du chef de l’OSRCVDL-T, c’est Ă  dire Orchestre Symphonique RĂ©gion Centre-Val de Loire / Tours, rebaptisĂ© rĂ©forme territoriale oblige : le redĂ©coupage de la carte des rĂ©gions agrandit les territoires et les titres en consĂ©quence, sans pour autant augmenter les budgets de fonctionnement… Qu’importe, le maestro Jean-Yves Ossonce en place depuis 1999, -bientĂ´t absent Ă  compter de septembre 2016, depuis la dĂ©claration de sa dĂ©mission volontaire-, nous offre de fait une gĂ©nĂ©reuse soirĂ©e symphonique dont l’Ă©clectisme apparent, vrai tour europĂ©en des styles : russe avec Piotr Ilitch, français acadĂ©mique avec Massenet, furieusement ibĂ©rique grâce Ă  De Falla, enfin britannique poĂ©tique avec Butterworth, ne doit pas occulter la profonde cohĂ©rence ; car c’est surtout un hommage Ă  cette inspiration que l’on s’obstine Ă  vouloir anecdotique voire artificielle, pourtant essentielle pour l’Ă©panouissement des tempĂ©raments ou des Ă©critures : le folklore.

 

 

 

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Rien de dĂ©coratif Ă  l’Idyll n°1 de Butterworth mais l’expression d’une rĂŞverie qui passe surtout par la virtuositĂ© toute intĂ©rieure des instruments en particulier l’Ă©lĂ©gance du hautbois, chantre d’un pastoralisme très sĂ©duisant, jouĂ© chantant et suggestif.

Puis c’est le clou de la soirĂ©e : le Concerto pour violon de Tchaikovski, dĂ©ferlement sensible et si tendre d’un cri du cĹ“ur, probablement celui du compositeur lui-mĂŞme, alors foudroyĂ© par les suites presque tragiques de son mariage ratĂ© avec Antonina Milyukova. En 1879, Piotr Ilitch retrouve un regain de crĂ©ativitĂ© et compose son Concerto unique et singulier, peut-ĂŞtre sĂ©duit par la personnalitĂ© du jeune violoniste Iosif Kotek, son Ă©lève et ami qui l’avait rejoint. En mars 1879, naĂ®t ainsi ce chef d’oeuvre d’une tendresse Ă  la fois Ă©perdue et solaire, d’une Ă©lĂ©gance inouĂŻe que la soliste invitĂ©e, premier violon solo du National de France, Sarah Nemtanu, elle-mĂŞme fille de musiciens chevronnĂ©s, aborde avec une assurance indiscutable, s’affranchissant d’emblĂ©e de toute tiĂ©deur douceâtre pour inscrire le Concerto dans une dĂ©termination Ă  la parfaite musicalitĂ©. La violoniste observe un corps Ă  corps musclĂ©, parfois très tranchĂ© avec l’orchestre, mais elle sait aussi Ă©blouir par sa musicalitĂ© introspective et des couleurs d’une pudeur profonde voire grave en particulier dans la Canzonetta ou second mouvement : l’Ă©pisode en parfaite complicitĂ© avec chef et instrumentiste prend alors des allures de rĂŞverie nocturne, soulignant le repli et la mĂ©ditation oĂą s’affirme le chant suave irrĂ©sistible lui aussi de la clarinette… La soliste aborde ensuite le dernier mouvement Rondo final avec la vivacitĂ© requise, celle d’une exploratrice Ă  la fois dominatrice et passionnĂ©e, vĂ©ritablement emportĂ©e par le feu de cette danse devenue transe oĂą le chant du violon se fait cri de victoire. Le spectateur suit l’Ă©loquence du violon d’une agilitĂ© trĂ©pidante, relevant les dĂ©fis spectaculaires d’une partition qui ayant Ă©tĂ© estimĂ©e “injouable”, ne fut crĂ©Ă©e Ă  Vienne intĂ©gralement et dans sa version pour orchestre qu’en novembre 1881.

Les deux compositeurs qui suivent (après l’entracte) dĂ©montrent l’appĂ©tit du chef, sa curiositĂ© rare, et l’implication des instrumentistes de l’orchestre Ă  le suivre : c’est toujours sur le thème de la soirĂ©e, un hommage Ă  l’inspiration musicale portĂ©e par la richesse des folklores ; si l’on veut bien reconnaĂ®tre chez Tchaikovski, une certaine idĂ©e parfaitement russe de la mĂ©lancolie et de l’ivresse romantique ; chez Butterworth, ce pastoralisme inspirĂ© par la beautĂ© des comtĂ©s britanniques, d’emblĂ©e Massenet impose le motif provincial (dans le titre mĂŞme de sa Suite pour orchestre) : Scènes alsaciennes qui crĂ©Ă©es en 1882 par Edouard Colonne au Châtelet, claironne aussi tel un manifeste politique clairement nostalgique : l’Ă©poque est au patriotisme, renforcĂ© chez les musiciens par la crĂ©ation de la SociĂ©tĂ© nationale de Musique (fondĂ©e en 1871 par Camille Saint-SaĂ«ns au lendemain de la dĂ©faite française). AnnexĂ©e Ă  la Prusse depuis 1870, l’Alsace est une terre fraternelle, dĂ©sormais perdue que le poète compositeur chante et regrette : convoquant le dimanche matin Ă  l’heure des offices, le tapage joyeux du Cabaret sur la grand rue, l’Ă©treinte amoureuse du couple sous les tilleuls (dialogue enivrĂ©e, murumurĂ©e entre le violoncelle et la clarinette)… Jean-Yves Ossonce a la baguette vive et nerveuse, sachant jouer des dynamiques et des couleurs d’un orchestre franc, expressif, d’une couleur parfois militaire ; d’ordinaire  placĂ© plus bas, dans la fosse aux heures de la saison lyrique du mĂŞme théâtre l’orchestre se trouve ce soir sur la scène faisant valoir sa dĂ©fense d’une partition aujourd’hui disparue ; et d’ailleurs, l’acuitĂ© du trait, la facilitĂ© des passages intimistes et triomphants voire bruyants (l’ivresse Ă  peine masquĂ©e des bois dans Au Cabaret) rappellent cette plasticitĂ© dramatique qui chez Puccini rĂ©cemment (Il Trittico, mars 2015 : reportage vidĂ©o) et les Français (Ravel pour L’Heure espagnole et La Voix Humaine de Poulenc, la saison dernière : reportage vidĂ©o, avril 2015) sans omettre un Massenet de mĂŞme euphorie (ThaĂŻs, reportage vidĂ©o, octobre 2011), font la sĂ©duction d’un collectif tout autant impliquĂ© pour l’opĂ©ra.

Somptueuse conclusion, et d’une fluiditĂ© plus envoĂ»tante encore, grâce Ă  une sonoritĂ© plus cohĂ©rente, la Suite n°2 du Tricorne de Manuel De Falla (1921) convainc totalement tout en servant elle aussi parfaitement le thème choisi : De Falla y assemble en un puzzle irrĂ©sistible de couleurs et de rythmes, un festival de danses espagnoles, chacune marquant d’un tempĂ©rament fort, la carrure et le dĂ©veloppement de chaque Ă©pisode ; ainsi castillane est la noblesse courtoise (urbaine) de Los Vecinos : car c’est bien une SĂ©guedille qui ouvre ce triptyque d’une Ă©poustouflante vivacitĂ© entre grâce et nerf ; puis orchestre et chef impriment Ă  la danse virile, Farruca (provenant de Galice), son expressivitĂ© âpre et très contrastĂ©e, cependant que le finale, – Jota des plus passionnĂ©es et flamboyantes (avec castagnettes trĂ©pidantes)-, emporte tout l’orchestre dans un dĂ©ferlement d’accents et de scintillements eux aussi victorieux. Le geste est clair et carrĂ©, l’attention aux timbres, constante, et Ă  travers la cohĂ©rence du programme et le caractère de certains Ă©pisodes qui d’un compositeur Ă  l’autre, se rĂ©pondent indiscutablement (Au Cabaret de Massenet et cette Joa endiablĂ©e, ivre, de De Falla), s’impose Ă  Tours un goĂ»t sĂ»r pour les partitions hautement colorĂ©es, subtilement introspectives.

Jean-Yves Ossonce sait entretenir le feu symphonique, d’autant que le prochain rendez-vous promet un Ă©gal engagement en complicitĂ© avec un soliste de premier plan :  Adam Laloum, le poète des pianistes, dans le Concerto pour piano de Brahms, couplĂ© avec Mort et transfiguration de Richard Strauss et La Valse de Ravel… nouveaux dĂ©fis, nouveaux accomplissements. Les 5 et 6 dĂ©cembre 2015 Ă  l’OpĂ©ra de Tours.

 

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Illustration : Poésie et richesse des Folklores, lyrisme éperdu et tendre de Tchaikovski à Tours : la violoniste Sarah Nemtanu et le chef Jean-Yves Ossonce : accord parfait dans le Concert pour violon de Tchaikovski (DR : © G. Proust / Opéra de Tours novmebre 2015).