Compte rendu, danse. Paris. OpĂ©ra Bastille, le 12 fĂ©vrier 2015. Piotr Illiytch Tchaikovsky / Rudolf Noureev : Le Lac des Cygnes. Mathias Heymann, Karl Paquette, Ludmila Pagliero… Ballet de l’OpĂ©ra de Paris, Orchestre de l’OpĂ©ra de Paris. Kevin Rhodes, direction musicale.

Heymann-Paquette-Le-Lac-des-cygnesLe Lac des Cygnes, ballet romantique par excellence, est l’œuvre mythique incontournable de la danse classique. Il a des origines mystĂ©rieuses et une histoire interprĂ©tative très complexe. La crĂ©ation Ă  Moscou en 1877 fut un dĂ©sastre, entre autres Ă  cause de la chorĂ©graphie peu imaginative du maĂ®tre de ballet du Théâtre ImpĂ©rial BolchoĂŻ Julius Reisinger. C’est en 1895 qu’il est ressuscitĂ© Ă  Saint Petersbourg par Petipa et Ivanov, maĂ®tres de ballet du Théâtre ImpĂ©rial Mariinsky, en collaboration avec le compositeur et chef d’orchestre Riccardo Drigo, sous l’approbation de Modest TchaĂŻkovsky, frère cadet de Piotr Illich, dĂ©cĂ©dĂ© en 1893. L’OpĂ©ra Bastille nous accueille pour la première du ballet dans la version de Rudolf Noureev, qui privilĂ©gie l’aspect psychologique et psychanalytique de l’histoire, et la danse masculine. Ici, l’ancien directeur du Ballet de l’OpĂ©ra National de Paris, met sa formation acadĂ©mique et son esprit russe au service de son imagination dans la mise en scène de ce grand ballet classique. La distribution programmĂ©e originellement pour la première se voit changĂ©e en dernière minute, Ă  cause d’une blessure de StĂ©phane Bullion pendant la rĂ©pĂ©tition gĂ©nĂ©rale la veille. Attendu avec Emilie Cozette (dont la première reprĂ©sentait un retour sur scène), ils sont remplacĂ©s par Mathias Heymann et Ludmila Pagliero. Le nouveau couple rayonne grâce Ă  l’intensitĂ© Ă©motionnelle de Heymann et Ă  la technique superbe de la Pagliero.

 

 

 

L’intensitĂ© qui captive et qui dĂ©range

Peut-ĂŞtre la mise en scène la moins somptueuse des grands ballets classiques de la plume de Noureev, l’Ă©conomie des tableaux en ce qui concerne les dĂ©cors permettent-ils Ă  l’auditoire de se concentrer sur les aspects plus profonds de l’œuvre. L’Ă©clat plastique qu’on attend et qu’on aime du Russe se trouve toujours dans les costumes riches et aux couleurs attenuĂ©es de Franca Squarciapino et surtout dans la danse elle-mĂŞme, enrichie des petites batteries, d’entrechats six, d’un travail du bas-de-jambe poussĂ© et des enchaĂ®nements particuliers. Une danse redoutable et virtuose qui devrait en principe permettre aux danseurs du Ballet de l’OpĂ©ra de dĂ©montrer toutes les qualitĂ©s de leurs talents. C’est aussi une opportunitĂ© pour les solistes de s’exprimer autrement, notamment devant la nouvelle omniprĂ©sence des ballets nĂ©o-classiques et contemporains.

Le Prince Siegfried n’est pas qu’un partenaire dans la version Noureev, comme c’est souvent le cas, y compris dans les versions du XXe siècle d’un Bourmeister ou d’une Makarova. Ici il s’agĂ®t du vĂ©ritable protagoniste. Il n’est pas tout simplement amoureux d’un cygne. C’est un Prince introspectif et rĂŞveur, qui couvre son homosexualitĂ© latente sous le mirage sublime d’un amour inatteignable, en l’occurrence celui de la Princesse de ses rĂŞves transfigurĂ©e en cygne. Le cygne « Odette/Odile », devient en l’occurrence moins lyrique mais gagne en caractère. Puisque toute sa tragĂ©die peut ĂŞtre interprĂ©tĂ©e comme le songe d’un Prince solitaire, le personnage avec sa duplicitĂ© innĂ©e devient plus intĂ©ressant. Le grand ajout de Noureev est la revalorisation du sorcier Rothbart, qui devient aussi Wolfgang, le tuteur du Prince. Une figure masculine mystĂ©rieuse et magnĂ©tique plus qu’ouvertement malĂ©fique (Noureev a de fait interprĂ©tĂ© ce rĂ´le Ă  plusieurs reprises vers la fin des annĂ©es 80). Les Etoiles dans cette première imprĂ©vue brillent sans doute d’une lumière intense. Ludmila Pagliero est une Odette/Odile technicienne Ă  souhait, elle campe ses 28 fouettĂ©s en tournant avec facilitĂ© ; elle a des qualitĂ©s d’actrice, mĂŞme si ce soir elle paraĂ®t davantage concentrĂ©e sur ses mouvements. Mathias Heymann doit ĂŞtre le Prince le plus touchant qu’on ait pu voir Ă  l’OpĂ©ra de Paris. Jeune virtuose impressionnant, il rayonne plus par la vĂ©racitĂ© Ă©motionnelle de son interprĂ©tation que par une allure princière stĂ©rĂ©otypĂ©e. Et c’est tant mieux. Il paraĂ®t ĂŞtre le seul homme de la distribution a pouvoir faire des entrechats impeccables et distinguĂ©s, comme le veut toujours Noureev. Si sa variation lente en fin du premier acte est un moment de grande beautĂ© et de grande tension, c’est lors de sa danse avec Rothbart/Wolfgang (ou encore en trio avec Odette/Odile) qu’il inspire les plus grands frissons. Le Rothbart/Wolfgang de Karl Paquette est gĂ©nial. S’il est vivement rĂ©compensĂ© par l’auditoire lors de son seul solo, ses Ă©changes avec Heymann sont habitĂ©s d’une tension brĂ»lante de grand impact. Une certaine distance Ă©motionnelle de sa part crĂ©Ă©e un effet paradoxal chez le Prince, puisque cela contraste avec l’attirance quelque peu fatale du dernier vers son maĂ®tre. Sans aucun doute, il s’agĂ®t du partenariat le plus rĂ©ussi et le plus saisissant de la soirĂ©e.

Nous avons plus de rĂ©serves vis-a-vis au corps de ballet et demi-solistes. Si la danse toujours dynamique d’un Emmanuel Thibault ou d’un Alessio Carbone se distingue dans les danses nationales du IIIe acte, et la performance, imparfaite mais rĂ©ussie des Cygnets au deuxième, la synchronicitĂ© a Ă©tĂ© moins Ă©vidente chez le corps au Ier. Pourtant l’œil est gavĂ© de tableaux chorĂ©graphiques impressionnants, avec un pas de trois redoutable solidement interprĂ©tĂ© par Valentina Colasante, Eve Grinsztajn et François Alu. Si leur prestation est satisfaisante, une sorte de tension sur scène est apparente (et ceci n’est pas aussi valorisant pour eux que pour les protagonistes), peut-ĂŞtre sont-ils victimes du stress qu’impliquent la rigueur et l’exigence de tout ballet classique ? Matière Ă  la rĂ©flexion.

 

 

Comme d’habitude pour la maison, la musique fantastique, complexe et hautement Ă©motionnelle de Tchaikovsky est honorĂ©e par la performance irrĂ©prochable de l’orchestre sous la baguette du chef Kevin Rhodes. Les solos des bois et du violon sont interprĂ©tĂ©s avec brio et avec sentiment. La partition est responsable en grand partie des palpitations et des frissons ; elle impulse nos beaux danseurs Ă  un paroxysme de beautĂ© et d’intensitĂ©, et ensorcelle l’auditoire Ă  un tel point qu’on oublie les quelques rĂ©serves et rĂ©ticences exprimĂ©s sur la danse. A voir et revoir sans modĂ©ration encore les 14, 16, 17, 19, 23, 24, 27 et 30 mars ainsi que le 1er, 2, 6, 8 et 9 avril 2015 Ă  l’OpĂ©ra Bastille Ă  Paris.