CD, critique. PASSIONS, VENEZIA 1600 – 1750 : Crucifixus (Les Cris de Paris, HM, nov 2018)

cris-de-paris-geoffroy-jourdain-venezia-1600-crucifixus-cris-de-paris-critique-classsiquenewsCD, critique. PASSIONS, VENEZIA 1600 – 1750 : Crucifixus (Les Cris de Paris, HM, nov 2018) – Les Cris de Paris revêtent leurs plus beaux atours vénitiens, explorant la ferveur lagunaire aux deux siècles baroques de 1600 à 1750… Les Passions exprimées ici sont vénitiennes et de Monteverdi à Lotti en passant par Marini, Caldara sans omettre les Gabrieli, attestent d’un caractère commun puissant et original qui confère à ce programme remarquablement conçu dans son déroulement, son unité et sa force émotionnelle ; le sentiment général en serait la langueur qui de déploration se fait aussi célébration, passant du tragique à la majesté recueillie. Les compositeurs vénitiens sont de grands sensuels. Les intermèdes purement instrumentaux, extraits des opéras ou pièces dramatiques de Monteverdi, insistent sur cette opulence formelle, ce désir ardent inscrit dans le geste des instrumentistes (qui d’ailleurs assurent une excellente caractérisation de chaque séquence).
Les Cris de Paris inscrivent d’emblée les écritures ici fusionnées malgré leur disparité… très haut dans l’éther d’une spiritualité accomplie : qu’il s’agisse de la polychoralité marcienne emblématique (Giovanni Gabrieli : splendide et spatial Exaudi me Domine); des motets comme embrasés par le collectif Salve Regina de Cavalli, Crucifixus de Lotti et de Caldara ; et déjà la voix monodique, qui transmet la souffrance et les aspirations individuelles d’une âme errante, interrogative (Merula d’ouverture ; Dialogo della due marie de Legrenzi. Le cas de Monteverdi est unique et fédérateur à la fois : en lui s’unissent et se mêlent totalement les eaux profanes et sacrées, … en une même et ardente volupté. Son génie passe de l’une à l’autre rive avec une aisance déconcertante, c’est bien ce que souligne l’apport des Cris de Paris dans la justesse de leur réalisation.
CLIC D'OR macaron 200Comme un hommage à l’Assunta du Titien aux Frari, voici un parcours en polyptiques et retables musicaux d’une splendeur retrouvée, ciselée, habitée. Les chanteurs idéalement inspirés en expriment les mouvements mystiques, la profondeur fervente dans un itinéraire qui rétablit filiations et prolongements entre les compositeurs à Venise. Magistral album des Cris de Paris. Certainement leur meilleur. CLIC de CLASSIQUENEWS, Noël 2019.

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CD, critique. PASSIONS, VENEZIA 1600 – 1750 : Crucifixus (Les Cris de Paris, HM – Enregistré à Paris en nov 2018.

COMPTE-RENDU, opéra. STRASBOURG, le 8 février 2019. LEGRENZI : La divisione del mondo. Les talens lyriques, Ch Rousset

COMPTE-RENDU, opéra. STRASBOURG, le 8 février 2019. LEGRENZI : La divisione del mondo. Les talens lyriques, Ch Rousset. Ressuscitée en 2000 par Thomas Hengelbrock à Schwetzingen puis à Innsbruck, cette superbe partition est enfin offerte au public français : jalon important entre Cavalli et l’opéra seria réformé, cette Divisione del mondo captive par la richesse et la qualité de ses airs et la truculence d’un livret qui décrit les dieux de l’Olympe comme des bourgeois prisonniers de l’appel impérieux du désir. Mise en scène efficace de Jetske Mijnssen avec un casting superlatif.

Sex in the (Venice) City

 

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On avait beaucoup apprécié la lecture de Mijnssen de l’Orfeo de Rossi, malgré des coupes invraisemblables qui dénaturaient en partie l’œuvre. Ici, elles n’obèrent pas la cohérence d’un drame placé sous le signe de la dérision des dieux, traités comme une famille bourgeoise occupée à gérer tant bien que mal leurs pulsions sexuelles attisées par les charmes d’une Vénus qui sème le trouble dans un monde récemment ordonné après la victoire de l’Olympe sur les Titans. Charme suprême de l’opéra vénitien, qui souligne le contraste entre la solennité du titre et les péripéties d’une intrigue érotico-romanesque dont le public vénitien fin de siècle faisait son miel. Sur scène, devant un portrait géant de Léda et le cygne de Véronèse, clin d’œil aux métamorphoses d’un Jupiter toujours ardent, un décor plutôt « vintage » (canapé, lampes, papier peint, vêtements cols roulés très années 70, brushings impeccables, etc.), autour d’un escalier en colimaçon, symbole lointain des éléments (ciel, terre, enfer) qui dans la production originale étaient rendus à travers d’imposantes machineries, dépeint une atmosphère plus humaine, plus apte à dépeindre « les travers des dieux » terriblement humains.

 

 

 

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La distribution réunie pour cette première française appelle tous les éloges. Le Jupiter de Carlo Allemano allie une diction impeccable à une présence scénique irrésistible, et si le style vocal subit parfois les tensions exigées par le rôle, très sollicité dans l’aigu, la performance mérite d’être soulignée : son double jeu fait merveille dans les airs où il tente de rassurer son épouse jalouse (« Bella non piangere »). Celle-ci est magnifiquement incarnée par la voix de bronze de Julie Boulianne, à la fois véhémente et bouleversante en passant d’un sentiment de dépit (« Gelosia la vol con me ») à une colère contenue (« La speranza è una sirena »). Les deux frères Pluton et Neptune, trouvent respectivement en André Morsch et Stuart Jackson, deux très belles incarnations ; acteurs sémillants et patauds à la fois, ils forment dès la scène liminaire, un couple indissoluble, prêts à succomber aux charmes de la déesse de Chypre (« Trafitta/Sconfitta »), le beau timbre barytonant de l’un répondant superbement à l’aigu ténorisant de l’autre, plus à l’aise ici et plus juste que dans sa récente prise de rôle de la nourrice dans l’Erismena de Cavalli à Aix-en-Provence. La cause de tout ce désordre, Vénus, trouve en Sophie Junker une chanteuse actrice rayonnante et émouvante, balayant toute la gamme des affects avec un naturel déconcertant jusqu’au sommet de l’œuvre que constitue le sublime lamento « Lumi, potete piangere », dans la première scène du dernier acte. Pas moins de quatre contre-ténors font également partie de la distribution, parmi lesquels émergent le timbre lumineux de Jake Arditti qui campe un Apollon tout en retenue, à la projection claire et précise, celui plus sonore et chatoyant de Christopher Lowrey, Mars plus amoureux que belliqueux (sublime duo avec Vénus au premier acte, « Chi non sa che sia gioire ») et celui plus ironique et non moins élégant de Rupert Enticknap en Mercure donneur de leçon (« Chi non ama non ha core »). Quant à Diane, tiraillée entre un Pluton volage et un Neptune qu’elle ne veut pas, elle a les beaux traits juvéniles de Soraya Mafi, voix flûtée et gracile, impeccablement tenue, qui excelle notamment dans les airs élégiaques (« Son amante, né trovo pietà »), mais sait aussi trouver des accents plus sombres également efficaces (« Ciechi abissi, eterni orrori »). Dans le rôle du patriarche Saturne, grimé en vieillard grabataire, le baryton-basse Arnaud Richard est l’une des révélations de la distribution : un timbre puissant, caverneux, une élocution magistrale et un jeu scénique époustouflant, qualités remarquables qui lui font presque ravir la vedette à tous les autres interprètes, tant sa présence illumine le plateau, flanqué de son épouse Rhéa en fauteuil roulant, muette et terriblement présente. Dans les rôles secondaires mais essentiels de Cupidon et de la Discorde, Ada Elodie Tuca et le contre-ténor Alberto Miguélez Rouco, tirent habilement leur épingle du jeu, tour à tour espiègles et menaçants (superbe air de fureur de la Discorde à la fin du I : « Ministri pallidi »).
Dans la fosse, Christophe Rousset dirige avec grâce et retenue une magnifique phalange, aux sonorités chatoyantes, toujours au service du drame, même si l’on aurait aimé plus d’imagination et de contrastes, dans le continuo notamment, pour mieux souligner la variété des formes closes (plus de 80 arias !) d’une partition qui compte parmi les chefs-d’œuvre du répertoire vénitien. À redécouvrir à Versailles en avril prochain. Puis à l’Opéra national de Lorraine, Nancy, du 20 au 27 mars 2019

 
 

 
 

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COMPTE-RENDU, opéra. STRASBOURG, Opéra National du Rhin, 8 février 2019. LEGRENZI : La divisione del mondo. Carlo Allemano (Jupiter), Stuart Jackson (Neptune), André Morsch (Pluton), Arnaud Richard (Saturne), Julie Boulianne (Junon), Sophie Junker (Vénus), Jake Arditti (Apollon), Christopher Lowrey (Mars), Soraya Mafi (Diane), Rupert Enticknap (Mercure), Ada Elodie Tuca (Amour), Alberto Miguélez Rouco (Discorde), Jetske Mijnssen (mise en scène), Herbert Murauer (décors), Julia Katharina Berndt (costumes), Bernd Purkrabek (lumières), Stéphane Fuget (Assistant à la direction musicale), Claudia Isabel Martin (Assistant à la mise en scène), Christian Longchamp (Dramaturgie), Christoph Heil (Chef des chœurs), Orchestre Les Talens lyriques, Christophe Rousset (direction). Illustrations : © Opéra national du Rhin 2019

 

 

 

 

La Division du monde, l’opéra oublié de Legrenzi

legrenzi divisione del mundo opera baroque opera du rhin annonce concert critique opera concerts festivals actualite musique classique par classiquenewsOPERA DU RHIN : LEGRENZI, La Divisione del mondo, 8 fev – 9 mars 2019. Aux côtés des italiens récemment réhabilités, – grâce aux baroqueux de la première et deuxième génération- : Claudio Monteverdi et Francesco Cavalli (élève et disciple du premier), le vénitien Giovanni Legrenzi (1626 – 1690) est la troisième figure majeure du XVIIè. 17 ouvrages lyriques dont il ne nous reste souvent que le titre, attestent d’une activité pourtant soutenue, marquée comme celles de ses prédécesseurs et confrères, d’une plasticité éloquente. Heureusement, totalement documentée, – la manuscrit a été préservé, La divisione del mondo est créé à Venise en 1675 (sur la scène du Teatro San Salvador), suscitant un succès réel (nombreuses reprises). Pour la recréation de l’opéra, la metteuse en scène néerlandaise Jetske Mijnssen, fait ses débuts à l’Opéra national du Rhin.
Après que Jupiter négocie avec les Titans le partage du monde connu, Vénus fait de l’ombre à toutes les divinités, en particulier la moralisatrice Junon, très jalouse de la beauté de la déesse de l’amour. Son corps, sa présence font tourner les têtes. Elle suscite le désir des hommes : Neptune, Pluton, et même Apollon (sauf Saturne) et l’irritation des femmes. Legrenzi rehausse encore l’expressivité des scènes et le dramatisme des situations en soignant les effets de machineries, assurant à son spectacle, sa force visuelle, – partie essentielle de l’opéra vénitien, aux côtés de l’articulation du texte.
Comme savent l’être, les textes de la persiflante Venise, le livret de Corradi dépeint en réalité les pires débauches des dieux, dont aucun n’est exempt si ce n’est le patriarche Saturne. Vénus, son fils Cupidon, Jupiter, Neptune, Pluton ou encore Apollon se tirent bon an mal an de situations grotesques, résultats d’imbroglios et de quiproquos cocasses. Le propos est subversif, séditieux, provocant, parodique : il s’inscrit dans la veine d’un théâtre libre, autant comique, sensuel, cynique voire sulfureux tel que le développe aussi Cavvali (La Calisto)…
Après Barkouf d’Offenbach, l’Opéra national du Rhin poursuit son œuvre de défrichement, favorisant la redécouverte de partitions aussi méconnues que passionnantes. Bien d’autres scènes et théâtres en France n’ont pas un tel souci. Prochaine critique et compte rendu sur CLASSIQUENEWS

LEGRENZI, La Divisione del mondoGiovanni_Legrenzi
opéra en trois actes
Livret de Giulio Cesare Corradi
Créé le 4 février 1675 à Venise, Teatro San Salvador
Nouvelle produciton et création française
recréation baroque
5 représentations à Strasbourg
2 à Mulhouse, 1 à Colmar

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OPERA de STRASBOURG
ve 8 février 20 h
di 10 février 15 h
ma 12 février 20 h
je 14 février 20 h
sa 16 février 20 h

MULHOUSE
La Sinne
ve 1 mars 20 h
di 3 mars 15 h

COLMAR
Théâtre
sa 9 mars 20 h
en langue italienne surtitrages en français et en allemand
durée du spectacle 2 h 45 environ entracte après l’acte ii

mise en scène : Jetske Mijnssen
LES TALENS LYRIQUES
direction musicale : Ch. Rousset

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