Ce dimanche 30 novembre 2025, dans le cadre néo-classique somptueux du Prinzregregententheater de Munich, Zampa ou La Fiancée de marbre de Ferdinand Hérold a provoqué une standing-ovation bavaroise, chose rare pour un opéra-comique français de 1831 que l’on croyait à jamais enseveli sous la poussière des oubliettes lyriques !… Une soirée dont le Münchner Rundfunkorchester et le Palazzetto Bru Zane nous offriront bientôt le témoignage gravé : un livre-disque dans la collection « Opéra français » du label Bru Zane, premier enregistrement mondial (intégral) de l’ouvrage, qui paraîtra à l’automne 2026.
Ferdinand Hérold (1791-1833), Prix de Rome, compositeur adulé de son vivant, n’a pourtant laissé dans la mémoire collective qu’une ouverture endiablée — celle de Zampa justement — et le ballet La Fille mal gardée. Il était temps de rendre justice à ce musicien dont Berlioz lui-même, malgré ses réticences, ne pouvait nier le métier et la flamme. Créé le 3 mai 1831 à la Salle Ventadour, Zampa connut un triomphe foudroyant, avec plus de sept cents représentations à l’Opéra-Comique, une diffusion européenne rapide et une popularité qui ne se démentit pas durant quatre décennies. Puis le silence. Jusqu’à ce que le Palazzetto Bru Zane, dans le cadre de sa mission de résurrection du répertoire romantique français, s’empare de la partition, la révise, et confie à Erik Nielsen et à une distribution de premier ordre le soin de lui redonner son lustre d’antan.
Car Zampa n’est pas une simple curiosité d’archives. C’est une œuvre charnière, qui prolonge l’opéra-comique traditionnel tout en annonçant, par son souffle dramatique et ses audaces orchestrales, le grand opéra à la française. La partition, tour à tour pétillante et sombre, vénère Rossini tout en regardant vers Weber et Spontini ; elle juxtapose avec une virtuosité déconcertante les élans comiques et les pages d’une noirceur saisissante, portées par une orchestration brillante, parfois clinquante, et un usage spectaculaire des effets — tonnerre, timbales, cuivres rugissants — pour faire surgir le fantastique.
L’histoire, tirée du livret de Mélesville, nous transporte dans une Sicile du XVIᵉ siècle en proie aux corsaires et aux menaces ottomanes. Camille, fille du riche comte de Lugano, s’apprête à épouser Alphonse de Monza. Mais Zampa, un pirate sans foi ni loi — qui n’est autre que le frère disparu d’Alphonse — débarque et, pour contraindre Camille à l’épouser, menace de tuer son père. La jeune femme, par sacrifice, se résout à céder. Mais le passé de Zampa le rattrape : Alice Manfredi, une jeune femme qu’il a jadis séduite puis abandonnée, est morte de chagrin, et sa statue de marbre, vénérée comme celle d’une sainte, s’anime pour venger l’honneur bafoué. Tel un Commandeur féminin, elle entraîne le corsaire dans les flots, libérant Camille et Alphonse. Autour de ce drame, des figures comiques — Ritta la servante acariâtre, Daniel le bosco qui la croyait veuve, Dandolo le sonneur malchanceux — apportent une respiration bienvenue, dans la plus pure tradition du vaudeville.
On savait la distribution prometteuse ; elle fut tout simplement triomphale. Le jeune et brillant ténor français Julien Henric, dans le rôle-titre, a littéralement habité la scène. Le ténor ne se contente pas de chanter Zampa : il le vit, alternant avec une aisance confondante la bonhomie du bandit et la noirceur du séducteur impénitent, la tendresse du sourire et l’accent coupant de la menace. Sa voix, d’une souplesse rare, s’élance des graves les plus charnus vers des aigus éclatants, comme dans le célèbre cantabile de l’acte II (« Toi, dont la grâce séduisante ») ou dans la cavatine finale. Chaque phrase est portée par une intention dramatique, chaque vocalise devient un trait de caractère. C’est une performance d’une intensité telle que l’on comprend pourquoi le public, à l’entracte, ne parlait que de lui.
Face à ce corsaire magnétique, Hélène Carpentier incarne une Camille d’une noblesse et d’une émotion bouleversantes. La soprano traduit avec une justesse poignante le désespoir de l’héroïne, ses vocalises éprouvantes — hérissées de notes périlleuses — devenant les cris d’une âme déchirée entre devoir filial et amour. Son duo avec Zampa à l’acte III, d’une tension passionnée, restera comme l’un des sommets de la soirée. Cyrille Dubois, en Alphonse, déploie une ligne de chant d’une élégance raffinée, tandis que François Rougier campe un Daniel au timbre chaleureux et à la présence scénique irrésistible. Pierre Derhet, en Dandolo, se joue des difficultés du rôle avec une aisance confondante, et Héloïse Mas, en Ritta, apporte une gouaille et une énergie communicative qui allègent les moments les plus tendus. Enfin, Lukas Mayr, dans le rôle du corsaire, complète ce plateau avec une autorité vocale remarquable. Le Chor des Bayerischen Rundfunks, préparé par Stellario Fagone, fait sonner avec une belle homogénéité les pages chorales — « Enfants de la Sicile », « Aux pieds de la madone » — même si l’on note çà et là une diction française parfois perfectible, défaut bien véniel au regard de l’engagement et de la beauté des timbres.
Au pupitre, Erik Nielsen a signé une direction d’une énergie fièrement inspirée, épousant avec une intelligence rare la dualité de la partition. Il sait enflammer les tutti, faire rugir les cuivres — d’une tenue remarquable — et caresser les cordes dans les passages les plus lyriques. Le Münchner Rundfunkorchester, opulent et précis, déploie une palette de couleurs somptueuse, laissant une place idéale aux voix tout en faisant resplendir les mille trouvailles de l’orchestration d’Hérold. La netteté du son, la clarté des textures, la vivacité des rythmes : tout concourt à une lecture qui ne se contente pas de ressusciter l’œuvre, mais la magnifie. Les moments fantastiques — l’apparition de la statue, les coups de théâtre — sont soulignés avec un sens du suspense digne d’un mélodrame romantique, tandis que les pages comiques sont traitées avec un allant irrésistible.
Que retenir de cette soirée ? D’abord, un sentiment d’évidence : Zampa mérite amplement de retrouver les scènes lyriques. Ensuite, une immense gratitude envers le Palazzetto Bru Zane et le Münchner Rundfunkorchester, dont la collaboration de dix ans continue de porter des fruits miraculeux. Enfin, une impatience fébrile à l’idée de pouvoir réécouter cet enregistrement dans le livre-disque à paraître. Si la prise de son est à la hauteur de ce que nous avons entendu en salle — et tout porte à le croire —, ce Zampa deviendra sans aucun doute une référence. Une chose est sûre : le corsaire de Hérold a quitté Munich auréolé d’une gloire nouvelle, et il n’est pas près de retourner dans l’ombre !…
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CRITIQUE, opéra (en version de concert). MUNICH, Prinzregententheater, le 30 novembre 2025. HEROLD : Zampa. J. Henric, H. Carpentier, H. Mas, C. Dubois… Münchner Rundfunkorchester, Erik Nielsen (direction). Crédit photo (c) droits réservés





