Ravel: l’heure espagnole. Tribune des critiquesFrance Musique, dimanche 31 octobre 2010 à 14h

Maurice Ravel
L’Heure espagnole

France Musique
La tribune des critiques de disques
Dimanche 31 octobre 2010 à 14h

A
la différence du piano qui n’inspire plus le compositeur à partir de
1920
, la voix et son prolongement dramatique, occupent sa vie durant,
l’auteur de l’Enfant et les sortilèges. C’est une passion
continue, déclarée, qui par perfectionnisme, ne trouvant pas tout de
suite, une forme nouvelle capable de renouveler un genre qui n’a guère
changé, et même qui n’a pas “évolué d’un pouce”, ne se concrétise que
sur le tard, à l’époque de la pleine maturité. Certes il y eut les
cycles courts, exercices plutôt qu’aboutissements, tous expressions
d’une passion à demi assouvie: Shéhérazade dès 1898, puis, entre autres, ses trois cantates pour le Prix de Rome: Myrrha (1901), d’après le Sardanapale de Byron, Alcyone (1902) d’après Ovide, Alyssa (1903), soit trois essais lyriques qui n’eurent coup sur coup, aucun effet sur le jury du Prix.

Une Heure exquise

Ravel pense surtout à fusionner action et musique, dans le sens
d’une parfaite fluidité, et d’un accomplissement immédiat. Pas de
contraintes, aucune pression du cadre, quel qu’il soit. Le compositeur
fut-il comme on l’a dit, convaincu par le cinéma, au point d’y
reconnaître un moment “la forme” tant recherchée? Peut-être.
Quoiqu’il
en soit, les premières mentions autographes de L’heure espagnole,
indiquent cet esprit allant de la partition, portée par une action non
contrainte, “légère et bon enfant”. Pauvre Ravel: quand il propose son
oeuvre à l’Opéra-Comique, les censeurs crient tout d’abord, à la
vulgarité devant un sujet où il est question d’amant caché dans une
horloge et que l’on transporte jusqu’à la chambre de l’épouse. Mais la
première a lieu le 19 mai 1911.
Ravel
s’est longuement expliqué. Après le scandale des Histoires naturelles
dont la prosodie prépare directement celle de L’heure espagnole, et le
quiproquo sur ses réelles intentions, le compositeur a précisé l’objet
de sa première oeuvre théâtrale. C’est une relecture du buffa italien,
dans le style d’une conversation, où le chant est proche d’un parlando
expressif, souvent ironique voire sarcastique: d’une finesse
inaccessible et redoutablement pertinente, le compositeur aime souligner
le “mélange de conversation familière et de lyrisme ridicule”. Ravel
parle d’une fantaisie burlesque qui prolonge l’expérience du Mariage de
Moussorsgki, un compositeur dont il se sent proche. Les lignes vocales
ondulent, se cabrent avec élégance, favorisant les portamentos;
l’articulation s’autorisent des contractions de syllabes, des précipités
déclamatoires expressifs. Ici, l’épouse, Conception, aussi séduisante
qu’infidèle, mariée à Torquemada, l’horloger de Tolède, éreintée par
les beaux parleurs Inigo et Gonzalve, qui ne concrétisent jamais,
minaude et se fixe sur le muletier à l’allure chaloupée, Ramiro, un
costaud pudique à son goût.
L’humour ravélien, délicat et subtil qui
jubile à jouer des registres et des degrés du comique, enchante
Koechlin et Fauré mais exaspère Lalo que le style pincé et raide de
Ravel, agace comme d’ailleurs bon nombre de critiques décontenancés: il
parle d’un style qui serait un nouveau Pelléas, “étroit, menu, étriqué”.
D’ailleurs, l’inimitié de Lalo à l’endroit du musicien fixe une idée
souvent reprise après lui, sensibilité de Debussy, insensibilité de
Ravel. Quant aux vers de Franc-Nohain, ils sont tout autant critiqués,
assassinés pour leur “platitude”. Et même les amateurs conscients des
dons de Ravel, sont aussi fatigués de les voir gâchés dans un amusement
de placard, quand, selon les mots de Vuillermoz, le musicien est “un
magicien créé pour se mouvoir dans le rêve et la féerie”. Jugement juste
mais sévère. Pour Ravel, L’heure espagnole constitue un point
d’aboutissement auquel il n’avait cessé de réfléchir.

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