Paris. Théâtre des Champs-Elysées, le 18 janvier 2013. Récital Joseph Calleja. Orquesta Sinfónica de Navarra. Frédéric Chaslin, direction

Nous attendions avec impatience ce nouveau concert parisien – et premier en solo dans la capitale – du ténor maltais Joseph Calleja, qui nous avait enthousiasmé voilà un peu plus d’un an à la Salle Pleyel.

Routine de luxe

La voix est toujours aussi saine, sans passage apparent de bas en haut, avec un aigu toujours facile et sonore, et cette richesse en harmoniques aigus qui le caractérise. D’où viennent alors notre relative déception et notre enthousiasme modéré devant un chant d’une qualité pourtant devenue rare par les temps qui courent ?

Posons d’emblée le problème : parmi ce programme finalement assez chiche malgré les apparences – beaucoup d’airs plutôt courts –, un seul morceau correspond pleinement et entièrement aux moyens actuels du ténor : la ballade du Duc de Mantoue du Rigoletto verdien. Car, malgré ce qu’il semble envisager pour l’avenir, son instrument reste envers et contre tout d’essence lyrique, avec une belle extension dans l’aigu – et un suraigu qui ne demanderait qu’à être employé davantage –, alors que la plupart des airs proposés ce soir-là exigent une solidité dans le médium et le grave … que le chanteur ne possède pas.

De plus, ces pièces requièrent une certaine vaillance, et l’émission du ténor, avec cette impression de mixte constante dans l’aigu, si elle convient admirablement à tout un pan du répertoire, notamment français, fait manquer d’impact les instants où on attendrait l’éclat d’une pleine voix plus appuyée, sinon aux couleurs plus « poitrinées ».

En outre, depuis le milieu de l’orchestre, il semble que nous ayons perdu une part de la palette harmonique de la voix du chanteur, qui s’élève davantage vers les balcons.

Le début du concert le trouve assez monolithique dans son chant, depuis « Cielo e mar » jusqu’à « Recondita armonia » compris, malgré un diminuendo impressionnant, mais visiblement peu habité, sur l’aigu de l’air de la Fleur. Et on continue à être dérouté par sa gestion de la consonne « r » en français, lourdement grasseyé – à la limite de la jota espagnole – deux fois sur trois avec un effort appliqué évident, brisant quelque peu la ligne par un geste linguistique anti-naturel pour lui, et généreusement roulé avec volupté la seconde d’après.

Dans « E lucevan le stelle », l’un de ses chevaux de bataille en concert, Joseph Calleja commence enfin à vivre son personnage et à mordre dans les mots, sait se ménager là où il faut, et propose, comme à son habitude, au milieu de l’air, le diminuendo électrisant dont il a le secret, qui met le feu à la salle.

Après l’entracte, il offre une interprétation magistrale de « La donna è mobile », ces notes lui coulant dans la voix, avec de superbes nuances, une vocalise passant sur un ut dièse déconcertant de facilité, et un aigu final solaire et aisé.
En Turridu, il phrase toujours en grand artiste qu’il est, et ne cherche jamais à grossir sa voix, ce qui reste peu courant chez les ténors qui abordent une partition hors de leurs moyens naturels. Mais le poids de la voix n’y est pas, demandant une assise dans le médium qui fait défaut à cette voix qui appelle au contraire l’aigu.
Avec Werther et le Cid se repose le problème de la langue, travaillée mais gênée par ses « r » si peu naturels dans leur élocution grasseyée. De plus, le souffle apparaît souvent court, avec des respirations parfois malvenues, un étonnement de la part d’un chanteur au physique aussi solide et charpenté. La voix reste toujours aussi belle et lumineuse, mais manque de vaillance, en dépit d’un grand soin apporté à la ligne.
Le public lui fait un triomphe, et les bis commencent.

« Nessun dorma » de Turandot met à nu les mêmes faiblesses que précédemment, lui demandant un élargissement de l’instrument dans les montées qui rend l’aigu un peu moins assuré.

Elégance, diminuendos…

« A vucchella » de Tosti fait admirer sa voix mixte et ses piani dans un numéro de séduction vocale irrésistible, presque trop sucré à force de ralentis et d’allègements, mais d’une efficacité redoutable.
« Be my love », le plus grand succès de Mario Lanza, reste la seule concession au programme initial en hommage au ténor américain, objet du dernier album de Calleja. Si l’interprétation de cette chanson s’avère convaincante dans son charme, on ne peut qu’être frustré par l’absence du contre-ut conclusif, alors que celui proposé au disque est de toute beauté.

Et, pour finir ce récital, le ténor maltais reprend « E lucevan le stelle » avec le même raffinement qu’auparavant, faisant cependant flirter le pianissimo concluant son diminuendo avec la variété. Mais reconnaissons que l’élégance jamais outrée de son interprétation opère parfaitement dans cet air.
L’Orquesta Sinfónica de Navarra, bien dirigé par Frédéric Chaslin, manque parfois de personnalité mais accompagne efficacement le chanteur, et propose, mise à part une marche des Toréadors sans raffinement, des pièces intéressantes, notamment une ouverture du Roi d’Ys très réussie.

Au bout du compte, un récital de très beau chant, dont on attendait beaucoup – peut-être trop –, et qui nous fait formuler le vœu que Joseph Calleja renoue au plus vite en concert avec les airs qui flattent pleinement sa vocalité lyrique et solaire ainsi que le charme élégiaque de son instrument.

Paris. Théâtre des Champs-Elysées, 18 janvier 2013. Edouard Lalo : Le Roi d’Ys, Ouverture. Amilcare Ponchielli : La Gioconda, “Cielo e mar”. Georges Bizet : Carmen, Suite N°1 “Les toréadors” ; “La fleur que tu m’avais jetée”. Giacomo Puccini : Le villi, La Tregenda ; Tosca, “Recondita armonia”, “E lucevan le stelle”. Giuseppe Verdi : Les Vêpres siciliennes, Ouverture ; Rigoletto, “La donna è mobile”. Pietro Mascagni : Cavalleria rusticana, “Mamma, quel vino è generoso”. Jules Massenet : Thaïs, Méditation ; Werther, “Pourquoi me réveiller” ; Le Cid, “Ô souverain, ô juge, ô père”. Joseph Calleja, ténor. Orquesta Sinfónica de Navarra. Frédéric Chaslin, direction

Illustration: Joseph Calleja (DR)

Comments are closed.