Paris. Théâtre des Champs-Elysées, le 7 avril 2014. Gioacchino Rossini : Otello. John Osborn, Cecilia Bartoli, Edgardo Rocha, Barry Banks. Jean-Christophe Spinosi, direction musicale. Moshe Leiser et Patrice Caurier, mise en scène

otello BartoliOtello ou Desdémone ? Trois ans et demi après une exécution de concert avec les forces lyonnaises, le Théâtre des Champs-Elysées accueille à nouveau l’Otello rossinien, mais cette fois en version scénique, dans une production venue de l’Opéra de Zurich.
Emmenée avec fougue par Cecilia Bartoli, qui incarne la tendre et fière Desdémone, cette mise en scène – immortalisée par un DVD – permet à la diva italienne sa première apparition depuis longtemps dans la capitale avec un rôle complet. La salle est comble, l’atmosphère électrique.
Evacuons d’emblée le sujet délicat : la direction de Jean-Christophe Spinosi et son orchestre en mauvaise forme.
Trac de cette première représentation ou manque de répétitions, on déplore un Ensemble Matheus à la sonorité sèche et acide, sans galbe ni volupté, et aux vents défaillants, notamment des cors naturels multipliant les ratés. A sa tête, le chef paraît peiner à trouver le pouls de cette musique, la cantilène rossinienne ne se déployant jamais pleinement, le rubato des grandes cantilènes semblant souvent problématique à soutenir. Seule la dernière scène, à l’écriture regardant vers l’avenir, multipliant les traits inquiétants, prend d’un coup une force dramatique absente jusqu’ici, mettant en lumière les tensions qui sourdent et ne demandent qu’à éclater.
La mise en scène imaginée par Moshe Leiser et Patrice Caurier fonctionne parfaitement, situant l’action à une époque moderne indéterminée et mettant l’accent sur le racisme dont est victime Otello, propos parfaitement d’actualité.
De l’antichambre d’une salle de réception officielle où les rancœurs à l’encontre du général Maure se déversent, à un café où le combattant solitaire retrouve un semblant de paix à l’ombre de ses racines, tout dans la scénographie fait sens, pour culminer dans la chambre de Desdémone avec un affrontement final presque bestial, d’un grand impact scénique.
Opéra de ténors, cette œuvre en requiert pas moins de trois. Le plus sinueux, le perfide Iago, semble convenir idéalement au timbre très particulier de Barry Banks, par ailleurs vaillant et aux aigus acérés.
Le Rodrigo d’Edgardo Rocha éblouit par son accroche haute et le rayonnement de sa voix, incarnant avec fougue cet amant déçu, mais demeure prudent dans les agilités qu’il détimbre souvent et négocie prudemment. Plutôt que Rossini, on imagine davantage ce jeune ténor dans le répertoire bellinien – il ferait un magnifique Arturo dans les Puritains – et donizettien – Nemorino dans l’Elixir doit lui convenir à merveille –.
Fidèle interprète du rôle-titre, John Osborn affronte crânement une tessiture impossible, et s’il n’est pas le baritenore exigé par la partition, sa performance est à saluer bien bas, tant la voix sonne avec franchise, l’aigu avec aisance et la vocalisation avec naturel. En outre, il se montre particulièrement à l’aise dans cette production qu’il connaît bien, et offre une très belle prestation de comédien.
Aux côtés de l’excellent Elmiro de Peter Kalman et d’un Doge très crédible de Nicola Pamio, l’Emilia de Liliana Nikiteanu, toute de tendresse maternelle, demeure la seule part de douceur dans cet univers exclusivement masculin, dur et inflexible.
Très attendue dans cette Desdémone, Cecilia Bartoli se déchaîne et s’en donne à cœur joie sans pourtant jamais tirer la couverture à elle, faisant admirer avec maestria l’évolution du personnage tout au long de la soirée, portée par une détermination sans faille. Toutes les difficultés du rôle sont surmontées comme autant de défis, et si sa vocalisation aspirée nous laisse toujours aussi perplexes, on ne peut que s’incliner devant un air du Saule littéralement murmuré et flottant en apesanteur, démontrant l’art d’une très grande musicienne.
Une soirée inégale, mais qui aura permis au public parisien de renouer avec cet ouvrage trop peu joué et pourtant digne de figurer aux côtés de son homonyme verdien.

Paris. Théâtre des Champs-Elysées, 7 avril 2014. Gioacchino Rossini : Otello. Livret de Francesco Maria Berio d’après la tragédie éponyme de William Shakespeare. Avec Otello : John Osborn ; Desdemona : Cecilia Bartoli ; Rodrigo : Edgardo Rocha ; Iago : Barry Banks ; Elmiro : Peter Kalman ; Emilia : Liliana Nikiteanu ; Le Doge : Nicola Pamio ; Un gondolier : Enguerrand de Hys. Chœur du Théâtre des Champs-Elysées ; Chef de chœur : Gildas Pungier. Ensemble Matheus. Direction musicale : Jean-Christophe Spinosi. Mise en scène : Moshe Leiser et Patrice Caurier ; Décors : Christian Fenouillat ; Costumes : Agostino Cavalca ; Lumières : Christophe Forey

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