Paris. Palais Garnier. Le 3 décembre 2012. William Forsythe, Trisha Brown. Musiques originales enregistrées de Thom Willems, Laurie Anderson. Ballet de l’Opéra National de Paris

Le Ballet de l’Opéra National de Paris offre pour cette fin d’année un programme contemporain aux allures néoclassiques. Il s’agît de 4 ballets commandés par la compagnie au cours des 4 dernières décennies, dont 3 du chorégraphe iconique iconoclaste William Forsythe, avec un volet complémentaire signé de la chorégraphe américaine Trisha Brown. Nous sommes donc confrontés à une technique classique transfigurée, déconstruite, exploitée à l’extrême par les formidables danseurs parisiens.

Variations postmodernes d’un thème classique…

William Forsythe (né en 1946) reçoit sa première commande française en 1983 grâce à Rudolf Noureev, qui l’invite alors à créer un ballet pour le Ballet de l’Opéra dont la création eut lieu à l’Opéra Comique. 4 ans après, il reçoit une nouvelle commande de la compagnie, dont Noureev est le Directeur de la danse entre 1983 et 1989. Il s’agît de l’incontestable In the middle, somewhat elevated devenu un classique incontournable de la danse contemporaine.
Comme pour la plupart de ses ballets, Forsythe signe non seulement la chorégraphie mais aussi la scénographie, les costumes, les lumières. La musique est de Thom Willems, collaborateur fétiche du chorégraphe.

Vincent Chaillet étonne l’audience dès les premières mesures par la souplesse de son corps en mouvement et sa beauté plastique. Digne Premier Danseur, sa prestation est virtuose, élégante, sensuelle. L’absence de point de gravité, trait typique du chorégraphe, représente une sorte de libération qui permet aux interprètes non seulement de montrer leur brillante technique de façon surprenante et innovatrice, mais aussi de pousser à l’extrême leur potentiel. Ici la virtuosité académique, dépourvue de son protocole, devient créature fort athlétique et d’une trépidante sensualité. L’enchaînement des faux équilibres, des sauts insolents qui défient souvent les lois de la gravité, avec la musique électronique répétitive de Willems, instaure une ambiance dont l’enthousiasme n’empêche pas les moments hypnotisants. L’apparente désinvolture des danseurs crée un contraste tonique vu le niveau d’exigence physique du ballet… Une des preuves de l’excellence du Ballet de l’Opéra National de Paris, certainement la compagnie la plus excitante et gratifiante de la scène actuelle.

… ou l’élégance contemporaine

Deuxième ballet au programme, O Zlozony / O composite de Trisha Brown sur un poème de Czeslaw Milosz (Ode à un oiseau), commande du Ballet de l’Opéra crée en 2004 par Aurélie Dupont, Nicholas le Riche, Manuel Legris.
Ce soir les deux premières Étoiles dansent avec une autre, l’heureux Jérémie Bélingrad. La chorégraphie de Brown, figure importante de la danse postmoderne, représente en vérité le moment « blanc » de la soirée. Son lyrisme contemporain qui est à la fois poétique et économe compose un épisode tout aussi intéressant.
Aurélie Dupont est l’interprète parfaite pour ce genre de pièce. Nicholas Le Riche est fluide dans le rôle mais c’est surtout son imposante musculature qui engage l’œil. Jérémie Bélingrad, quant à lui, impressionne par la souplesse de ses mouvements ; il diffuse une certaine sensibilité expressive qui se marie parfaitement avec l’atmosphère onirique du ballet.

Viennent ensuite deux autres œuvres de Forsythe, Woundwork 1 et Pas./Parts, commandes de la compagnie crées en 1999. D’abord Woundwork 1 avec une distribution spectaculaire de 4 Étoiles, Agnès Letestu, Hervé Moreau, Isabelle Ciaravola et Nicholas Le Riche. Conçu comme une étude du pas de deux et son extension en pas de quatre, ce court ballet est un véritable tour de force solaire dont la performance a été d’une virtuosité et d’une précision étonnante.
Agnès Letestu
ravissante brille comme jamais et captive davantage avec ses extensions extraordinaires et une technique impeccable. Son partenaire Hervé Moreau d’un raffinement exquis est pourtant moins imposant. Nicholas Le Riche gagne en efficacité et montre toute sa virtuosité et son intelligence. Isabelle Ciavarola, excellente actrice, ajoute une nouvelle dimension dramatique à ce ballet abstrait. Un véritable prélude formidable et logique de l’œuvre qui clôt la présentation. Pas./Parts pour 15 interprètes voit le retour sur scène de la magnifique Marie-Agnès Gillot. D’une vivacité contagieuse, le ballet instaure une ambiance festive dont l’entrain électrique et la difficulté technique ont pour but une sorte de célébration de la danse classique, désarticulée et transfigurée pour le plaisir du public et des interprètes. Marie-Agnès Gillot à la virtuosité indéniable, offre une joie de vivre et un amour pour son métier passionnant. La musique éclectique, qui n’est pas dépourvue de sonorités tropicales, rehausse la radiance créée par le langage académique pourtant insolent de Forsythe.

Un programme exceptionnel et excitant de la part d’une institution phare de la haute culture à consommer sans modération encore à l’affiche du Palais Garnier les 20, 21, 22, 24, 25, 27, 28, 29, 30 et 31 décembre 2012.

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