Opéra, compte-rendu critique. Tours, Grand Théâtre, le 26 mai 2015. Giuseppe Verdi : La Traviata. Eleonore Marguerre, Sébastien Droy, Kristian Paul. Jean-Yves Ossonce, direction musicale. Nadine Duffaut, mise en scène

Cette Traviata qui clôt la saison de la maison tourangelle, c’est avant tout une histoire d’amour entre un chef et sa Violetta. Rarement on aura vu une baguette à ce point se mettre au service d’une chanteuse, la soutenir autant, suivre la moindre de ses inflexions pour lui permettre d’aller au bout de ses sons et de ses mots. C’est le miracle opéré ce soir par Jean-Yves Ossonce et Eleonore Marguerre, pour les premiers pas de la soprano allemande dans ce rôle mythique.

 
  

Triomphe pour Eleonore Marguerre dans le rôle de Violetta Valéry

Un chef amoureux de sa très grande Violetta

 

traviatat2Un coup d’essai, véritable coup de maître, qui nous fait traverser toute la représentation des larmes aux coins des yeux.  On se souvenait d’Eleonore Marguerre en Fée dans la Cendrillon de Massenet à l’Opéra du Rhin voilà plus de dix ans, on l’avait aperçue furtivement dans le rôle de Ghita à Nancy au cours d’un mémorable Nain de Zemlinsky il y a deux ans, quelle évolution depuis ! Ce que l’instrument a perdu dans le suraigu, il l’a acquis dans un médium somptueux qui conduit à un aigu aussi riche qu’aisé, de superbes notes hautes n’empêchant en rien un grave habilement poitriné. Mais plus encore que la technicienne, d’une sécurité totale, c’est devant l’artiste, immense, qu’il convient de s’incliner bien bas. Le rôle semble avoir été pensé et mûri depuis bien longtemps, tant l’incarnation frappe avec évidence par sa justesse et sa sincérité. Dès les premières notes de « E strano », chantées dos au public, le regard perdu au milieu des flocons qui tombent le long des vitres du décor, on pressent que cette Violetta sera de celles qui comptent. « Ah fors’è lui » bouleverse : le phrasé est déployé avec une élégance, une grâce de mozartienne ; les mots sont ciselés comme rarement, chaque syllabe empreinte de sa propre force, presque recitar cantando, et pourtant chaque son demeure pleinement chanté, vibrant et pleinement incarné. Les couleurs se succèdent, toujours très proches, jamais vraiment identiques, au gré des strophes et des affects, jusqu’à une reprise de « Sempre libera » à la tendresse inédite, comme finalement conquise par l’amour tant redouté.

 

Le deuxième acte met en valeur la tragédienne, toute de douleur contenue, culminant avec un « Dite alla giovine » à fleur de lèvres et de cœur, et un « Amami Alfredo » débordant d’amour.

Le troisième acte achève en apothéose ce portrait déjà pleinement abouti de la courtisane verdienne. La lecture de la lettre, presque murmurée – y compris le funeste « E tardi » qu’elles sont trop nombreuses à jeter au silence dans un cri de désespoir –, amène naturellement à un « Addio del passato » comme éclairé par la lumière du Dieu dont elle implore la clémence, et achevé sur une messa di voce infinie, du très grand art. Jusqu’au bout, on souffre avec cette Violetta ivre de vie et pourtant fragile comme un oiseau tombé d’une branche.

 
 

CR TRAVIATA

 
 

Mais pareille réussite n’aurait pas été possible sans Jean-Yves Ossonce, qui couve sa Violetta comme un trésor.  Il faut l’entendre tisser un véritable tapis sonore sous les pas de sa chanteuse, lui tendre ses notes, guider l’orchestre au milieu de ses soupirs.  Un exemple entre mille : dans le duo « Parigi o cara », lorsque la soprano reprend le thème, qu’il est bon de voir le chef ralentir sensiblement sa battue et ajuster son tempo afin de lui permettre ses plus beaux pianissimi, dans une osmose musicale totale.

 

traviatat5Face à cette communion, le reste de la distribution demeure quelque peu en retrait, malgré d’excellentes performances. Sébastien Droy incarne un Alfredo très attachant, excellent musicien et semblant avoir gagné en aisance dans l’aigu, mais dont l’émission audiblement très couverte et un rien engorgée manque de rayonnement. Il faut attendre le dernier duo et la délicatesse dans les piani qu’il permet pour profiter pleinement d’un chant simple et naturel de la part du ténor français. A ses côtés, Kristian Paul – remplaçant Enrico Marrucci initialement prévu – ne fait qu’une bouchée du rôle de Germont grâce à sa voix aussi imposante que sa stature de géant. Si le médium apparaît parfois charbonneux, l’aigu en revanche est d’une aisance totale, et l’interprète ose de très belles nuances, peignant un portrait finalement touchant du terrible patriarche. Tous les seconds rôles sont bien tenus, de la Flora veloutée de Pauline Sabatier au docteur percutant de Guillaume Antoine, en passant par l’omniprésente Annina de la sonore Blandine Folio Peres. La mise en scène bien connue de Nadine Duffaut fonctionne toujours, depuis sa création à Massy en 2006. Situant l’action au cœur de l’Hôtel Lutetia durant l’Occupation, Violetta expirant, le crâne tondu, à la Libération, cette scénographie vaut surtout par ses somptueux décors et ses beaux costumes, le talent des solistes et la musique de Verdi faisant le reste. Le maître de Busseto est superbement servi ce soir, grâce aux chœurs maison, toujours impeccablement préparé par Emmanuel Trenque – dont c’était la dernière production à Tours, la suite de sa carrière se déroulant désormais à Marseille –, et à l’Orchestre Symphonique Région Centre – Tours en pleine forme, distillant de remarquables soli, notamment un superbe hautbois.

Le chef galvanise ses troupes, offrant une partition très complète, incluant toutes les strophes des airs, y compris cabalettes et reprises, un vrai régal.

Une grande soirée durant laquelle l’émotion nous aura pris par surprise, grâce à la découverte d’une nouvelle Violetta, d’ors et déjà une très grande Violetta.

 

 

 

 

Tours. Grand Théâtre, 26 mai 2015. Giuseppe Verdi : La Traviata. Livret de Francesco Maria Piave d’après Alexandre Dumas. Avec Violetta : Eleonore Marguerre ; Alfredo : Sébastien Droy ; Germont : Kristian Paul ; Flora : Pauline Sabatier ; Annina : Blandine Folio Peres ; Gastone : Yvan Rebeyrol ; Baron Douphol : Ronan Nédélec ; Marquis d’Obigny : François Bazola ; Docteur Grenvil : Guillaume Antoine. Chœurs de l’Opéra de Tours ; Chef de chœur : Emmanuel Trenque. Orchestre Symphonique Région Centre – Tours. Jean-Yves Ossonce, direction musicale ; Mise en scène : Nadine Duffaut. Assistante mise en scène : Patricia Horvarth ; Emmanuel Favre ; Costumes : Gérard Audier ; Lumières : Jacques Chatelet ; Assistant lumières : Olivier Verecchia ; Chorégraphie : Tatiana Gomez ; Chef de chant ; Vincent Lansiaux

 

Illustrations: © François Berthon / Opéra de Tours 2015

 
 

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