Lyon, Salle Varèse. 24 mars 2010. Trois cycles de lieder de Schumann, classes de chant et d’accompagnement piano du CNSMD de Lyon

Le CNSMD lyonnais a inscrit dans sa série « Ecoutons jouer les mots » plusieurs concerts thématiques dont celui où, guidés par Udo Reinemann, les élèves de classes chant et accompagnement ont interprété en collectif trois cycles de lieder schumanniens. Retour sur un exemplaire travail sur les 50 lieder de Dichterliebe, Myrthen et Frauenliebe…

50 fois raison

Comment « rendre hommage au génie de Schumann » si en célébrant un 200e anniversaire que nul ne peut plus ignorer on « oublie » l’un des domaines où son écriture a marqué à jamais l’histoire musicale ? Pour l’instant, si dans le cadre orchestral-instrumental-et pianiste, « Lyon » accomplit résolument sa tâche, la « musique de chambre » a plutôt laissé de côté le capital dialogue de la voix et du piano. Or que serait le récit du XIXe – et encore plus, universel dans la relation des « deux langages », le poétique et le musical – si disparaissaient les quelque 250 lieder de Schumann, dont la moitié composée dans la miraculeuse année 1840 ? Le C.N.S.M.D a donc 50 fois raison d’inscrire en sa série printanière « Ecoutons jouer les mots » et d’interroger celui qui fut le plus cultivé, le plus militant des compositeurs dans une relation intime, profonde, quotidienne avec mots, phrases et syllabes. Et cet établissement d’enseignement « supérieur » le fait en confiant ses « classes de maître » (chant et d’accompagnement-piano) à un artiste, qui est ici invité régulier, et dont le parcours s’est totalement investi dans le chant de la mélodie et du lied, pour les guider dans cet univers complexe et fascinant. Udo Reinemann, baryton allemand qui s’était très tôt fixé en France, a conduit sa carrière – concerts et enregistrements – autour de l’opéra (y compris pour le contemporain, ainsi dans Nietzsche d’Adrienne Clostre)- , de l’oratorio, du chant avec orchestre et surtout du lied, de Schubert à Schumann (Robert et Clara), Wolf et Strauss- où il eut pour partenaires pianistiques Erik Werba ou Christian Ivaldi. Fondateur du Lieder Quartet puis des Solistes Vocaux d’Utrecht, il dirige aussi son Festival des Heures Romantiques « entre Loir et Loire », il continue d’ailleurs à y exercer son talent d’interprète et une pédagogie cordiale qui complète son rôle de rassembleur de publics, sur cette terre toute de mesure harmonieuse qu’est la Touraine…

Contre la pensée unique du Marché culturel

Quoi qu’il en soit d’un heureux choix de « mentor », il faut par ailleurs une certaine audace pour proposer aux spectateurs d’ici (et d’ailleurs, ne soyons pas chauvins-négatifs !), vite frileux en leur mélomanie dès qu’on risque une sortie des sentiers battus médiatiquement, un programme aussi « en bloc », tout lied et avec trois cycles d’un auteur finalement plus difficile (exigeant ?) qu’il n’y paraît. Faut-il aussi évoquer l’idée (si mesquine !) qu’un concert en entrée libre risquerait d’être plus médiocre qu’un autre avec de confortables tarifs, et surtout si aux affiches à noms connus on substitue des collectifs de jeunes interprètes ? Disons-le bien net : le CNSMD – tout comme ses « collègues » d’enseignement, tel à Lyon, le CRR, qui, lui, la joue « Tout Chopin » – lutte ainsi contre la pensée unique du Marché qui gouverne le Concert, sans d’ailleurs que chacune des structures enseignantes soit exemptée de « choix », dans le cadre d’une restriction budgétaire «publique» fort préoccupante…Et aussi contre le manque de curiosité d’un certain tout-public (souvent évaporé en non-public, selon le jargon socio-cult.), souvent assaisonné d’ un jugement de (dé ?) goût fort péremptoire sur « ce qu’on a envie d’aller entendre ». Nous espérons instiller le regret au cœur de tous les…non-spectateurs qui ne se sont pas dérangés de leur confort chambriste et lied-mélodiste, et leur inspirer meilleures résolutions pour un avenir schumannien mais aussi schubertien, wolfien en 2010… et au-delà des nécessaires mais non suffisantes célébrations anniversaires. Soulignons enfin que les spectateurs – d’une exemplaire concentration d’écoute, avec des silences éloquents avant applaudissements – sont récompensés de leur présence active par un livret qui donne texte et traduction intégrale des lieder : ce n’est pas si courant !

Des lauriers collectifs pour les Myrthes

Donc, en 1ère partie, le long (26 lieder) et kaléidoscopique recueil des Myrthes (op.25), dont on chante parfois… des isolés (Le Noyer, Tu es comme une fleur, La fleur de lotus). L’inspiration poétique y est variée – de Goethe à Rückert et Heine, et de Byron à Burns, 8 fois nommé) -, mais le « chiffre » général permet d’identifier une dédicataire passionnée, Clara, en cette année 1840 qui sonne la fin des épreuves contre l’Amour. Pour nous conduire vers ces contrées, Ils sont sagement alignés sur leur chaise, de part et d’autre du piano, les Douze – à gauche pour les pianistes, à droite pour les chanteurs -, devant des spectateurs qui goûtent toujours, à « Varèse », l’absence de frontière entre eux (surtout au bas de la colline des gradins) et les musiciens, en une sorte d’intimité, donc. Et on ne va pas céder à quelque tentation rétrospective de palmarès ou de concours avec hiérarchie : simplement noter qu’à chaque lied, le compagnonnage pianistique est de haute valeur ; Catherine Garonne, Amandine Duchenes, Hiroko Ishigame, Caroline Marty et Ursula Alvarez sont audiblement conscientes d’avoir à dépasser l’inflexion pertinente et même le beau son – que toutes possèdent à l’évidence –, pour atteindre à cette fusion d’ardeur, de mélancolie sous-jacente, de pièges, de questionnement d’un Temps parfois rigoureux, parfois abandonné, qui coexiste en Schumann le tourmenté.

Heine et les autres

Du côté du chant, les tempéraments apparaissent plus immédiatement. Il y a discrétion chez Fabrice Alibert –pas très gâté par des lieder moins significatifs – mais qui s’extériorise dans le bel appel réitératif (« mein herz ») des Adieux du Montagnard, et mélancolie émouvante chez Anaïs Vintour. Chloé Chavanon, d’une autorité superbe en ouvrant « la dédicace » du recueil, est aussi l’une de ces voix qui portent, en arrière-plan d’elles-mêmes, l’ombre d’un mystère. La solidité de Guillaume Frey sait accéder au « sacré » de « Tu es comme une fleur », de même que la discrète élégance de Heather Newhouse atteint aussi la beauté complexe pour La Larme Solitaire heinienne. Violaine Le Chenadec est non moins inspirée par La Fleur de Lotus, avant de rythmer à folle allure le « o weh ! » de la Veuve des Montagnes. Et Solenn Le Trividic se montre tour à tour à tour subtile et passionnée dans Byron et Rückert. Frauenliebe und leben et son touchant poète Chamisso semblent exiger, eux, plus d’unité d’inspiration, jusqu’à la tombée dans le vide mortel du 8e et ultime lied. Le rôle pianistique est assuré impeccablement par Thomas Costille, en une louable retenue qui ne perdrait sans doute pas à se détendre un peu dans l’imaginaire. Pour le chant, on sent entre les deux interprètes une scission de la personnalité, en soi-même révélatrice. Runpu Wang est d’une harmonieuse douceur, et tout à coup embarquée dans sa passion (IIIe), quand elle « ne peut ni le croire ni le comprendre ». De Carole Porrier, on aurait quelque peine à oublier le rôle amusant et quasi-déjanté qu’elle jouait la semaine précédente en duo avec Jacques Rebotier, mais la voici en un tout autre et généreux engagement lyrique, dramatiquement conduit jusqu’à la rupture mortelle de la coda.

Disciples à Saïs

Quant au Dichterliebe, on y partage le rôle pianistique d’une seule coulée, sans le va-et-vient d’intervention des Myrten. Naoko Jo témoigne d’une sonorité de grande beauté, sans jamais forcer le ton mais en donnant une très intuitive relation à la complexité du lien entre poète et musicien. Alexis Dubroca est plus volontaire, parfois tenté par une éloquence un peu expressionniste mais conclut dans une juste ambiguïté le temps suspendu de l’admirable postlude pianistique, là où Schumann invente une autre structure au principe des lieder et ouvre la porte du Temps sur les mystères. Pour le chant, ils sont trois, ce qui conviendrait bien aux hétéronymies auto-portraiturées par le créateur lui-même. Rémy Matthieu serait un jeune et ardent Florestan, de franche et saine liberté vocale, presque joueuse. Etienne Bazola tiendrait d’Eusebius la gravité et de Maître Raro le sérieux, mais en y ajoutant le dramatisme intériorisé, la fêlure qui parcourt le cycle le plus « double » de la pensée schumanienne. La présence évidente de Samy Camps est, elle, d’un Johannes Kreisler venu prêter voix-forte aux doubles, du côté de l’inquiétante étrangeté et de l’angélisme du bizarre : saisissante intervention qui aide à sceller ce par quoi le compositeur avait « néologisé » sa compréhension du poète, le « heinismus » à l’œuvre secrète dans le génial cycle.

Ainsi va cet émouvant collectif, si bien conseillé par un grand maître d’œuvre, et qui impressionne par sa maturité, son sage renoncement à la mise en évidence personnelle, son sens de l’échange des talents. N’est-ce pas aussi écho de romans philosophiques, tel les Disciples à Saïs de Novalis ? Ou, plus tard, d’un Jeu des Perles de Verre inventé par Hermann Hesse, dans une « Castalie » utopique des jeunes gens « voués au silence, à la musique et à l’unité touchent l’univers spirituel » ?

Lyon. Salle Varèse. 24 mars 2010. Robert Schumann (1810-1856): Dichterliebe, Frauenliebe, Myrthen. Collectif classes chant et accompagnement-piano du CNSMD Lyon. Conseil Udo Reinemann.

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