Toulouse. Halle aux Grains, le 26 mars 2010. Piotr Illich Tchaïkovski (1840-1893) : Iolanta. Mise en scène, Jacques Osinski. Direction, Tugan Sokhiev

Iolanta…

Représenter en version scénique Iolanta le dernier opéra de Tchaïkovski est une rareté. Nous devons cet immense bonheur à Tugan Sokhiev qui avait déjà dirigé une superbe version de concert in loco en 2007. Lui faire confiance a permis à Frédéric Chambert d’obtenir un véritable succès. Ceux qui ne veulent pas entendre la subtilité de Tchaïkovski en resteront à une action digne d’un conte de fée. Mais il semble que la partition de Tchaïkovski lorsqu’elle est intimement comprise par le chef, livre des messages bien plus complexes qui sont sous jacents à l’action. C’est à un véritable cri du cœur vers la liberté et de l’âme vers la lumière que cette partition nous convie. L’Homme doit s’arracher à toutes les conventions et à l’obéissance infantile pour affronter sa propre infirmité afin de connaître le bonheur. Tchaïkovski parle toujours de lui, ici de sa difficulté, voir de son incapacité à s’affranchir du carcan social (l’obéissance de Iolanta à son père). Par pure charité et aussi par égoïsme un père tient prisonnière sa fille loin du monde afin de lui éviter de comprendre sa cécité. La guérison proposée par un médecin Maure doit passer par la connaissance de son handicap. Le père refuse, mais un étranger « ouvrira » les yeux à la belle qui osera choisir l’homme de son cœur et non celui qui lui a été promis dans son enfance. Belle allégorie du choix de vie face au « bonnes intentions » sociétales et au destin. Tchaïkovski ne pouvait trouver meilleure représentation (enfin) pacifiée de son affrontement au destin.

La partition est digne de ses plus beaux opéras, tels la Dame de Pique ou Eugène Onéguine. Ce soir c’est la direction particulièrement inspirée de Tugan Sokhiev qui porte l’œuvre à des sommets d’élégance et de beauté. Dès les premières mesures de l’introduction, le cor anglais crée une ambiance mélancolique et douce, puis les bois s’enlacent pour un moment de pure poésie en musique, à la fois romantique et très moderne. La direction de Tugan Sokhiev est d’une extraordinaire délicatesse toute faite de lyrisme et de précision. Il semble comprendre les plus intimes parties de l’opéra le chantant presque par cœur tout du long pour mieux accompagner artistes et chœurs. Les moments d’emphases (ah ces cuivres !) sont puissants tout en restant d’un parfait bon goût.

… ou la lumière de la liberté gagnée

Airs, duos, ensembles, final complexe tout est parfaitement en place dans une souplesse constante permettant aux chanteurs de déployer leurs longues lignes vocales. La distribution est particulièrement homogène chacun rendant hommage à son rôle. Iolanta est une héroïne qui réclame pureté et force. Un grand lirico-spinto est requis, ce soir Gelena Gaskarova à la jeunesse du rôle et une projection lui permettant de dominer même dans le final grandiose. Le timbre est beau et s’épanouit dans toute la tessiture y compris les aigus. Elle incarne une jeune fille courageuse et scéniquement engagée. Vaudémont, celui qui lui « ouvrira » les yeux est un ténor à la voix un peu terne mais qui possède un art du chant confondant. Le phrasé d’Akhmed Agadi est admirable et sa technique du chant dans le masque lui permet une projection autorisant de fort belles nuances, y compris dans les aigus. Le couple fonctionne à merveille vocalement et scéniquement. Le père, basse profonde trouve autorité et tendresse en Mikail Kolelishvili. La voix est belle, l’autorité vocale et scénique est souveraine. Robert Duc de Bourgogne trouve en Garry Magee un interprète de charme. Musicalement son air complexe est parfaitement en place et enlevé avec panache. Le médecin maure est un court rôle mais déterminant. Valery Alexeev a un bel impact théâtral et une présence vocale enviable. Il bénéficie d’un superbe costume mêlant avec art l’Orient et l’Occident. Les autres rôles plus modestes sont parfaitement distribués en particulier le magnifique ténor Vasily Efimov en écuyer Almèric, et le timbre capiteux d’Anna Kiknadze en Marthe. Le duo formé par Eléonora Vindau et Anna Markarova en compagne d’Iolanta est admirablement équilibré et musicalement tout à fait délicieux. Les chœurs sont admirablement préparés par Alfonso Caiani aussi diaphanes pour les dames que puissants dans le grand concertato ou le final grandiose quasi hymnique. L’orchestre est comme enchanté, tous les pupitres rivalisant de précision.
La mise en scène de Jacques Osinski est discrète, efficace respectant la partition. Le décor et les costumes de Christophe Ouvrard sont très beaux. Une grande serre suggère l’enfermement protecteur qu’il convient de quitter. Les costumes recréent avec élégance l’époque de composition permettant des parallèles intéressants. Belle mise en scène qui respecte le coté onirique et ouvre sur des interprétations plus métaphysiques contenues dans la partition. Ainsi l’hymne à la lumière prend bien des significations. Un dernier mot sur les superbes lumières de Catherine Verheyde, c’est bien le moins dans cet ouvrage.

Toulouse. Halle aux Grains, le 26 mars 2010. Piotr Illich Tchaïkovski (1840-1893) : Iolanta (1892) ; Nouvelle production. Mise en scène, Jacques Osinski ; Décors et costumes, Christophe Ouvrard ; Lumières, Catherine Verheyde ; Chœurs et Orchestre du Capitole de Toulouse, Direction, Tugan Sokhiev.

Illustration: © P.Grosbois

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