Livres. Verdi – Wagner par Timothée Picard (Actes Sud)

Livres. Verdi-Wagner : Imaginaire de l’opéra et identités nationales …

Dès leur vivant, Verdi et Wagner n’ont pas manqué de susciter de vifs débats sur leurs esthétiques respectives ; c’est aussi à travers leurs profils contemporains opposés, une manière de confronter la culture germanique à celle méditerranéenne, le tempérament d’un Verdi non moins réformateur lyrique que son contemporain, l’inévitable Richard.

 

 

Livre événement, bicentenaire Verdi & Wagner 2013

Verdi-Wagner
Imaginaire de l’opéra et identités nationales

Timothée Picard

 

Les éléments de cette mise en comparaison seraient à peine provocateurs si l’équation ne relevait pas aussi d’une certaine vision (récupération) radicalisée voire extrêmiste, à la fois politique et sociétale : pour Thomas Mann, la culture allemande est résolument irréconciliable avec la civilisation méditerranéenne ; certainement marqué par le climat de guerre et l’antagonisme France-Allemagne, l’écrivain a façonné cette vision bipartite des deux clans ennemis : ce choc des civilisations dont Verdi et Wagner seraient chacun le représentant de deux partis affrontés. L’Europe a depuis éviter le prolongation de cette lecture militante, nationaliste voire guerrière des nations.
La perception des opéras des deux compositeurs n’est pas exempte d’une instrumentalisation liée aux idées et dogmes de l’époque. Or bien souvent, la compréhension de leur oeuvre dérive d’un malentendu dans ce contexte spécifique.

 

 

Verdi-Wagner à l’heure des nationalismes européens

 

picard_verdi-Wagner_opera_actes_sud_livre_septembre_2013Germanité contre italianità, méditerranéen ou nordique … les propositions sont nettement tranchées. Et l’auteur souligne combien la question de l’opéra suscite des dérapages discutables dans sa compréhension, contemporaine ou postérieure aux auteurs.
Il s’agit ici de relever les éléments de la réception des deux oeuvres lyriques les plus ambitieuses du XIXème : comment chaque écriture et conception musicale est-elle perçue en France, en Italie, en Angleterre et bien sûr en Allemagne ? Que manifeste-t-elle dans l’imaginaire de ceux qui la reçoive ?
Ainsi, le texte analyse en particulier la teneur des écrivains, musicologues et critiques qui se sont exprimés à l’endroit de Wagner et de Verdi, trouvant chez l’un comme chez l’autre, la manifestation de leur propre conviction.
Thomas Mann (les plus pages les plus captivantes), Nietzsche, déjà du vivant de Wagner, mais aussi le critique Hanslick (bête noire de Wagner qui le caricatura dans Les Maîtres chanteurs en un Bessmecker parfaitement imbécile) sont étudiés dans leur rapport à l’oeuvre des compositeurs. Les changements de postures sont nombreuses : de Nietzsche à Mann … tous deux ont d’abord été wagnériens admiratifs puis très critiques vis à vis de l’auteur du Ring.
La problématisation qu’implique le sujet est plutôt bien assumée : en relevant la pertinence sur le plan politique d’une opposition Verdi / Wagner, l’auteur se fait le témoin, de la récupération nationaliste que la confrontation suscite dans l’Europe des nations antagonistes au XIXème siècle et jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale (1945). Il reste étonnant que les esthétiques allemandes et italiennes se concrétisent ici: car on aurait plus imaginé événements historiques oblige, une querelle France/Allemange, à travers Debussy et Wagner par exemple (dualité cependant évoquée dans le texte).
En réalité, le goût pour les rivalités s’exprime dès avant, au XVIIIè, quand on opposait Gluck le germain à … Rameau… puis Gluck à Sacchini et Piccinni. Ainsi Napolitains contre allemands ou Italiens contre Français (là aussi une récurrence plus évidente et avérée avec entre autres la Querelles des Bouffons de 1752, opposant les Italiens et les Français) … Ce goût pour les querelles esthétiques développé en France, rejaillit dans toute l’Europe classique, romantique et moderne : comme si l’opéra, miroir des sociétés européennes manifestaient clairement la nature d’une situation belliqueuse jusque dans les conflits esthétiques que le genre n’a cessé de produire.
L’apport le plus intéressant du texte, très documenté sans être pédant ni érudit, demeure l’étude des résonances des joutes esthétiques auprès des écrivains : la littérature des lyricophiles et écrivains témoins mélomanes conscients des enjeux esthétiques est l’une des plus développées, surtout à l’endroit de Wagner … depuis Nietzsche et Baudelaire, les Mann, Claudel, Rebatet, Suarès, Rolland, puis plus proche de nous Fernandez (à propos de l’opéra baroque surtout Napolitain) paraissent ici dans toute la force de leur conviction/passion faite écriture toujours engagée et affûtée.

Face aux deux géants de l’opéra, quelle est la place de la France ? L’Europe s’est-elle trouvé un champion gaulois ? A travers les perceptions comparés, la lyre latine et méditerranéenne avec Verdi, et celle plus incontournable encore, nordique avec Wagner, suscite dès la fin du XIXè, un nombre croissant d’essais de toute sorte, de la part des écrivains comme des musicologues. Il est singulier que jamais un compositeur avant Wagner n’avait produit une telle littérature. Voici la mesure de ce phénomène et les aspects et valeurs clés pour en comprendre les apports comme les enjeux. Captivant.

 

Verdi-Wagner : Imaginaire de l’opéra et identités nationales par  Timothée Picard.  336 pages, Actes Sud. ISBN 978-2-330-02297-6. Prix indicatif : 22,80€

 

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