LIVRE événement, critique. Jean-Noël Crocq : FOSSE NOTES : une autre histoire de l’opéra (Editions Premières Loges)

LIVRE événement, critique. Jean-Noël Crocq : FOSSE NOTES : une autre histoire de l’opéra (Editions Premières Loges). Musicien de l’Orchestre de l’Opéra de Paris, Jean-Noël Crocq s’intéresse à un volet inédit de la fosse d’orchestre. Que se passe-t-il pendant les répétitions et les soirs de représentation sous la conduite des chefs ?
fosse-notes jean noel CROCQ livre clic de classiquenewsA l’Opéra de Paris, la partition manipulée par quantité de musiciens qui se succèdent aux pupitres devient au fil des représentations (et des humeurs), support de graphies plus ou moins habiles, révélant parfois de vrais dessinateurs au crayon acéré : elle est aussi moyen de communication pour des remerciements, des voeux, des commentaires, de confrères à confrères. Tout ce qui passe par la tête des musiciens s’y concrétise, en marge des mesures et des notes, sur la page de garde et directement sur les manuscrits d’époque : croquis et portraits d’instrumentistes jouant, portraits charges voire caricatures des compositeurs venus diriger leurs œuvres : Meyerbeer, Offenbach, Rossini dont le nez crochu semble être l’appendice générique (!) ; Verdi aussi, plus classicisé qui pourtant au moment des répétitions de Rigoletto, des Vêpres Siciliennes comme de Don Carlos (deux opéras commandes de l’Opéra) eut des difficultés avec l’orchestre français… Même Wagner n’échappe pas au regard acide des instrumentistes : quand est créé Tannhäuser, suscitant un scandale mémorable à Paris (1861), le compositeur est esquissé à son pupitre face à l’orchestre, petites lunettes et menton exorbité, – lui aussi caricaturé dans sa… baignoire (!).
Sont de même croqués nombre d’artistes en scènes, chanteurs et figurants choristes en pleine action (scène de la meule de Samson et Dalila de Saint-Saëns) ; on décèle un vrai talent chez ce cymbaliste qui laisse son crayon fixer plusieurs tableaux du Guillaume Tell de Rossini ; comme sont remarquablement évoquées les scènes tirées du Faust de Gounod (superbe profil de Mephisto par un violoncelliste) ou de la Damnation de Faust de Berlioz, comme Lohengrin (le char tiré par un cygne) et plus récemment (reprise de 1933), La Juive d’Halévy (scène finale de l’échafaud, portraits de Rachel et d’Eléazar). Pour rompre la routine, les instrumentistes en fosse sont encore plus prolixes ; ils expriment sans réserve leur ennui mortel (« soporifique » est ainsi jugé un duo du Prophète de Meyerbeer…) quand en pleine partition de L’Africaine du même Meyerbeer, un tromboniste se motive et écrit sur sa partition : « prière de ne pas dormir »… Voilà qui contredit les immenses succès de Meyerbeer à l’Opéra de Paris.
Ayant consulté un opus considérable de documents, l’auteur propose un classement thématique qui dévoile d’autres sources d’inspiration, les unes surprenantes quoique liées certainement aux décors sur scène (« un bestiaire » : croquis de chat, ours, cheval, lapin, singes, poissons… ; « La vie ailleurs », riche en paysages des plus exotiques…), sans omettre les références à l’actualité politique et sociale du moment dont les échos et citations de l’actualité sont réunis dans le chapitre « Époques » (on y remarque entre autres, un portrait de Louis XVI sur une partition de Castor et Pollux, repris en 1791 ; la girafe du jardin des plantes, offerte en 1826 à Charles X par le vice-roi d’Egypte ; même Victor Hugo à Jersey paraît sur la partition de Roméo et Juliette de Gounod de 1852 ; et Pétain pendu au gibet … (en réalité sa peine sera commuée en emprisonnement à vie par de Gaulle). Plus incongru mais révélateur les préoccupations des musiciens en fosse : « le sexe et la mort », (« gauloiseries » volontiers obscènes avec phallus explicites), et autres « passions » révélées par le dessin. L’éclairage est inédit, parfois déconcertant. C’est tout un pan de l’histoire de l’Opéra de Paris, de ses instrumentistes qui est dévoilée ; preuve est faite que le milieu musical n’est pas une bulle fermée, plutôt arène poreuse au contexte qui l’environne, l’immédiat comme le sociétal… CLIC de CLASSIQUENEWS d’octobre 2020. Parution annoncée le 14 oct 2020.

JEAN-NOËL CROCQ : Fosse notes, une autre histoire de l’Opéra ( éditions Premières Loges) – Version papier : 29,90 euros. Parution : 15 octobre 2020. 250 pages – ISBN : 9782843853708
+ d’infos sur le site asopera/premières loges : https://www.asopera.fr/fr/hors-collection/3909-fosse-notes.html

Présentation de l’auteur par l’éditeur :
Clarinette basse Solo à l’Orchestre de l’Opéra de Paris de 1974 à 2009, Jean-Noël Crocq a été le premier professeur à enseigner cet instrument au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris. Il est l’auteur d’ouvrages pédagogiques et de méthodes pour l’apprentissage de la clarinette, ainsi que de Allez jouer ailleurs (éd. MF, 2015), ouvrage dédié à l’action de l’association Papageno qui porte la musique en prison, dans les hôpitaux ou les écoles, et dont il est le président. Il se consacre aussi à la photographie naturaliste.

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