Les caprices de Marianne de Sauguet à Rouen

sauguet-franceRouen, Opéra. Sauguet : Les Caprices de Marianne. Les 11,13 et 15 décembre 2015. Oriol Tomas, mise en scène. Gwennolé Ruffet, direction. Théâtre des passions et des sentiments contrastés, l’opéra d’Henri Sauguet (1901-1989), créé à Aix en Provence en juillet 1954, marque les esprits par sa langue ciselée, dévoilant en contrastes soulignés, les vertiges du cœur. Souffrance, jalousie, voire folie, les protagonistes de la comédie qui est aussi un drame tragique, suivent l’intrigue de la pièce originelle de Musset (1833). L’auteur lui-même en couple avec George Sand, impétueuse et exigeante maîtresse, connut les affres de la passion amoureuse, entre vertiges, attente, amertume et abandon, une expérience intime digne de ses héros fictionnels. 

Inspirée de Musset, elle permet aux classes et leurs professeurs d’approfondir un travail spécifique sur l’adaptation des oeuvres littéraires à l’opéra. En l’occurrence il s’agit de voir comment le librettiste de Sauguet, Jean-Pierre Grédy, a adapté le texte de Musset pour la scène lyrique. Sauguet fut un habitué de ce genre de transposition : La Contrebasse d’après Tchekov (livret de Henri Troyat), La Chartreuse de Parme d’après Stendhal créé à l’Opéra de Paris, puis La Gageure imprévue d’après Sedaine en 1943, précède l’expérience des Caprices.  Suivra encore en 1978, Boule de suif d’après Maupassant… Comment expliquer la mise à l’écart dont souffre toujours Sauguet, comme Honegger ou Milhaud ? La résurrection des Caprices de Marianne met en valeur l’efficacité d’une écriture dramatique, polytonale, d’une superbe concision harmonique sachant caractériser chacune des très nombreux épisodes de l’action. Le travail des répétiteurs dès les premières sessions se concentrent sur l’articulation du français, un élément clé de l’opéra à cette époque.

 

A quoi sert la mort de Cœlio ?

autoportrait degas Degas_Edgar_21_autoportrait_maxLa tension dramatique s’inscrit dans les choix scéniques du metteur en scène (Tomas Oriol) : imaginé dans le texte originel de Musset «  sous le règne de François Ier », le drame s’inscrit dans cette nouvelle production à Naples, la menace du Vésuve, élément sourd et permanent qui annonce la mort de Cœlio, ce jeune homme amoureux qui n’a de cesse de conquérir le cœur de Marianne : l’indice tragique y colore jusqu’à la fin cet opéra du drame amoureux. Allusivement, c’est une guerre politique et sociétale qui se joue, un conflit de générations et d’esthétiques : les vieux bourgeois détenteurs du pouvoir contre la jeunesse rebelle et romantique…

Le décor reproduit pour partie la fameuse galerie urbaine et bourgeoise Umberto I à Naples : vaste nef néoclassique et d’une échelle colossale, formidable parabole du carcan social qui recouvre et étouffe avec son dôme en verre. La perspective accentuée évoque aussi le labyrinthe du théâtre Olympique de Vicence et ses dédales impossibles où se perd la raison des héros. Ici règne le soupçon délirant et la jalousie criminelle, ceux de l’époux de Marianne (le juge Claudio) qui sent tout autour de la maison conjugale, une épouvantable et pourtant irrépressible « odeur d’amants ». Le ton est donné. Il est vrai que Cœlio entreprend divers stratagème pour séduire la belle Marianne, utilisant tour à tour la vieille Ciuta, puis surtout le cousin du juge, Octave, dépravé libertin auquel Marianne finira par faire quelques avances… Au final, à quoi sert l’amour non partagé de Cœlio pour Marianne ? Car celle-ci lui préfère le cœur d’Octave. Musset ajoute à la tragédie, le poison du cynisme. En Cœlio, il faut voir ce héros romantique que sa jeunesse et ses aspirations rendent décalé, un inadapté dans le monde réel. Cœur pur et trop ambitieux pour la vérité d’une existence trop petite, aux personnages si étriqués… Si Marianne est froide et indifférente, seul Octave son ami, renonce à l’amour de Marianne  car il ne veut pas trahir son ami. La verve et les délices de la langue imaginés par Musset, transcrits dans l’opéra de Sauguet concernent surtout les confrontations entre Marianne et Octave chez qui bouillonnent et tempêtent des sentiments contradictoires mais qu’unit un vrai sentiment amoureux, avoué ou refoulé.

Qu’en sera-t-il sur les planches des théâtres accueillant la production ? Réponses à travers les différentes dates de la tournée, en France et en Suisse. A l’Opéra de Rouen (Théâtre des Arts), en 3 représentations événements : les 11, 13 et 15 décembre 2015

La production en tournée en France, est portée par les jeunes chanteurs lauréats des auditions organisées par le Centre Français de Promotion Lyrique, avec une équipe de production canadienne. Saluons l’initiative qui permet de défendre une perle lyrique française méconnue, de la faire connaître d’un large public en la programmant dans une dizaine de théâtres d’opéra : au total 14 salles françaises accueillent la production. Soit 40 représentations jusqu’en 2016 (deux distributions en alternance). Avant Les Caprices de Marianne, le CFPL avait inauguré un tel projet lyrique collégial avec le Voyage à Reims de Rossini en 2009-2010. A partir d’octobre 2016, le CFPL s’engage pour la création conteporaine en produisant le nouvel opéra de Martin Matalon, L’Ombre de Venceslao d’après Copi, dans la mise en scène Jorge Lavelli. Prochain événement de la saison 2016-2017.

 
 

 

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boutonreservationLes Caprices de Marianne de Sauguet à l’Opéra de Rouen
Les 11, 13 et 15 décembre 2015

Opéra-comique en deux actes – 
Livret de Jean-Pierre Grédy, d’après la pièce d’Alfred de Musset – 
Création le 20 juillet 1954 à Aix-en-Provence

Direction : Gwennolé Ruffet
Mise en scène : Oriol Tomas

Marianne : Aurélie Fargues
Hermia : Sarah Laulan
Tibia : Carl Ghazarossian
Coelio Cyrille Dubois
Octave : Philippe-Nicolas Martin
Claudio : Thomas Dear
La Duègne : Julien Bréan
Chanteur de Sérénade : André Tiago
L’Aubergiste : Jean-Christophe Born
Orchestre de l’Opéra de Rouen Normandie

En savoir + sur Henri Sauguet

Illustration : Autoportrait d’Edgar Degas : Cœlio, le portrait du jeune héros romantique, sacrifié dans le drame de Musset.

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