Le Lac des cygnes

Le Lac des Cygnes. Arte, le 29 dĂ©cembre 2013 : 16h puis 16h55… Le docu puis le spectacle version Noureev (Ballet intĂ©gral, OpĂ©ra de Paris 2005). Arte dĂ©die une pleine soirĂ©e au chef d’oeuvre chorĂ©graphique de TchaĂŻkovski.

 

 

 

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16h : le docu
lac_cygnes_tchaikovskiTous les chorĂ©graphes les plus inspirĂ©s se sont appropriĂ©s le ballet de TchaĂŻkovski, Le Lac des cygnes. CrĂ©Ă©e en 1895, la partition et l’imaginaire visuel que permet la beautĂ© de la musique inspirent chorĂ©graphes sur scĂšne, mais aussi rĂ©alisateur et crĂ©atifs au cinĂ©ma et jusque dans la publicitĂ©. Rufold Noureev, Matthew Bourne, Mats ek, Johan Neumeier, Charles Jude, et Dada Masilo (sudafricaine) ont chacun leur propre vision du Lac et ses cygnes romantiques, vĂ©ritable feu d’artifice du ballet classique tardif.  (Documenntaire. RĂ©alisation : ChloĂ© Perlemuter, France 2013).

 

 

 

16h55 : le spectacle, le ballet intégral version Rudolf Noureev (1984)
Le lac des cygnes, version Rudolf Noureev.
Le lac des cygnes : Noureev et TchaÏkovski

Rudolf NoureevRudolf Noureev aborde comme chorĂ©graphe Le Lac des cygnes de TchaĂŻkovski dĂšs 1964 pour l’OpĂ©ra de Vienne : il connaĂźt en profondeur l’action du ballet tragique car il y a dĂ©jĂ  dansĂ© et le rĂŽle du prince Siegfried et celui de son ennemi, la manipulateur Rohtbart. Une expĂ©rience complĂšte qui s’avĂšrera salvatrice pour le Ballet parisien que le Tartare renouvelle Ă  Paris pour l’OpĂ©ra vingt ans plus tard dans les annĂ©es 1980. Auparavant, dans la Cour CarrĂ©e du Louvre, en 1973, Noureev danse le rĂŽle de Siegfried, prince noir et maudit, impuissant et rĂȘveur (un  Louis II de BaviĂšre dĂ©jĂ  avant la vision de Neumeier), mais dans la chorĂ©graphie traditionnelle de Vladimir Bourmeister et Marius Petipa : une lecture ultra classique que Noureev retrouvera Ă  Paris Ă  l’Ă©poque Liebermann et qu’il renouvellera avec la sienne propre ainsi au dĂ©but des annĂ©es 1980.
La relation de Noureev et de TchaÏkovski opĂšre comme une lien naturel d’Ăąme Ă  Ăąme ; c’est la raison pour laquelle le danseur chorĂ©graphe aime passionnĂ©ment rĂ©Ă©crire des ballets sur la musique de son confrĂšre romantique ; Pour Manfred et son action ciblant l’inceste (Paris, 1979), Noureev inspirĂ© par Byron choisit encore l’univers symphonique et tourmentĂ© de Piotr Illiytch. MĂȘme choix musical pour The Tempest d’aprĂšs Shakespeare (Londres, 1982), oĂč se taillant la part belle dans le rĂŽle de Prospero, Noureev remodĂšle avec faste et intĂ©rioritĂ© la dramaturgie shakespearienne rehaussĂ©e encore par TchaĂŻkovski.

noureev_fonteyn_lac_cygnes_1965Pour le Ballet de l’OpĂ©ra de Paris, Noureev rĂ©Ă©crit Le Lac des cygnes qui fait la part belle aux tableaux collectifs (dont la totalitĂ© du corps fĂ©minin sur scĂšne, guirlande blanche et magique quand tous les cygnes sont sur scĂšne), mais aussi Ă  l’Ă©quilibre de chaque rĂŽle dont Ă©videmment les personnages masculins, redĂ©ployĂ©s. Ainsi pour les 20 ans du prince Siegfried, Ă©pris d’Odette (figure blanche) qu’il entend libĂ©rer de sa malĂ©diction car elle a Ă©tĂ© changĂ©e en cygne. Mais parmi les prĂ©tendantes choisies par sa mĂšre, se rĂ©vĂšle la perfide Odile (la noire) qui a pris les traits d’Odette grĂące aux manipulations de l’infĂąme Rothbart … Le stratagĂšme et la tromperie ont fonctionnĂ© : Siegfried demande en mariage Odile. Le gĂ©nie de Noureev (nommĂ© en 1982 directeur de la danse Ă  l’OpĂ©ra de paris) fait paraĂźtre chaque Ă©pisode avec Odette comme autant d’Ă©pisodes d’un rĂȘve et d’un idĂ©al amoureux inaccessible. Noureev a dansĂ© le rĂŽle de Siegfried, ĂȘtre ardent et insatisfait, emblĂšme du dĂ©sir romantique, dĂšs juillet 1973 dans la Cour CarrĂ©e du Louvre (ballet de Vladimir Bourmeister), avec la troupe de l’OpĂ©ra de Paris, accompagnĂ© Ă  ses cĂŽtĂ©s de la danseuse dĂ©butante alors Ghislaine Thesmar…  Production enregistrĂ©e Ă  l’OpĂ©ra de Paris en 2005.
Dans cette version, la danseuse Ă©toile incarnant Odette est aussi Odile : c’est un dĂ©fi pour l’interprĂšte que d’exprimer chacun des visages de la femme prĂ©sente ; instance manipulatrice et sĂ©duisante d’Odile ; pure icĂŽne amoureuse pour Odile. La noire, la blanche … AgnĂšs Letestu transfigure cette double prĂ©sence avec la grĂące et l’intelligence qui la caractĂ©rise. Un accomplissement au sommet de sa carriĂšre.  L’Ă©criture de Noureev si habile et esthĂ©tisante, favorisant la crĂ©dibilitĂ© du jeu de chaque danseur, le talent des danseurs parisiens font de cette production de 2005, un must absolu.
cygnes_lac_noureev_tchaikovskiChorĂ©graphie de Rudolf Noureev d’aprĂšs Marius Petipa et Lev Ivanov. Vello PĂ€hn, direction. Avec les Etoiles et le Corps de Ballet de l’OpĂ©ra de Paris. AgnĂšs Letestu (Odette/Odile), JosĂ© Martinez (Siegfried), Karl Paquette (Rothbart) …

 

Notre avis.
Rudolf Noureev Le docu. Superbe documentaire signĂ© ChloĂ© Perlemuter et qui doit sa valeur Ă  la richesse des illustrations visuelles oĂč se croisent les visions multiples et trĂšs complĂ©mentaires de Charles Jude, John Neumeier, Matthew Bourne ou Rudolf Noureev sur le ballet le plus cĂ©lĂšbre et le plus intime de TchaĂŻkovski. Outre la beautĂ© inĂ©puisable de la musique, c’est l’Ă©mergence subtile des Ă©pisodes de la vie du compositeur qui affleurent en maints endroits. John Neumeier peut mĂȘme avec raison souligner la conjonction entre la figure de Siegfried, prince idĂ©aliste, amoureux d’une illusion et de Louis II de BaviĂšre, lui aussi portĂ© par le mĂȘme dĂ©lire d’impuissance et d’esthĂ©tisme. A cela le chorĂ©graphe d’une rare pertinence ajoute la propre vie de TchaĂŻkovski, existence frappĂ©e par une hypocrisie fatale, celle d’une sexualitĂ© interdite, tenue secrĂšte mais qui dĂ©vore peu Ă  peu l’esprit.
Oser jouer la carte de l’autobiographie sans rien sacrifier Ă  la poĂ©sie des tableaux, voilĂ  l’une des rĂ©vĂ©lations Ă©blouissantes du docu… et l’on comprend que Le Lac des Cygnes est loin d’ĂȘtre un poncif romantique vide de sens, aride en symboles, plat en imaginaire. C’est tout l’inverse.

Le film jongle d’un chorĂ©graphe Ă  l’autre, en suivant cependant le dĂ©roulement de l’action. D’acte en acte, on comprend comment l’amour d’Odette, le cygne blanc et pur dont est amoureux Siegfried voue Ă  ce prince un rien trop naĂŻf, un amour absolu, bien supĂ©rieur Ă  son objet. Car le prince se laisse un peu trop facilement bernĂ© par Odette selon le calcul du magicien manipulateur Rothbart.
En trahissant le seul ĂȘtre qui pouvait le sauver, Siegfried partage avec son homonyme wagnĂ©rien, une impuissance virile qui le condamne dĂ©finitivement.  Ici Siegfried se montre bien indigne de l’amour que lui porte l’aimĂ©e ; comme chez Wagner, Brunnhilde Ă©prouve la trahison que lui inflige un hĂ©ros bien peu loyal…

C’est toute la signification du final de Noureev oĂč le prince seul sur terre tend vainement la main vers le ciel oĂč s’Ă©lĂšve les deux figures noires enfin triomphales, assassins du cygne blanc.

On est loin de cette tragĂ©die psychologique dans les ballets dĂ©calĂ©s de Mats Ek (1987) oĂč le suĂ©dois dĂ©tourne l’action de son dĂ©veloppement onirique et amer pour une farce souvent hystĂ©rique mais chromatiquement dĂ©jantĂ©e. MĂȘme surenchĂšre chez Matthew Bourne (1995), ballet exclusivement masculin et homoĂ©rotique  oĂč un hĂ©ritier Windsor trĂšs british se laisse enfin rĂ©conforter dans les bras d’un apollon en collant aprĂšs avoir essuyĂ© les salves agressives d’une nuĂ©e d’hommes volatiles (torses nus et en bolĂ©ro Ă  plumes) dignes des Oiseaux d’Alfred Hitchcok. L’univers visuel de Bourne a Ă©tĂ© intĂ©grĂ© dans la derniĂšre scĂšne du film Billy Eliott. Mais la vision est aussi sombre car le prince finit seul sur son immense lit royal, terrassĂ© mort  aprĂšs une nuit de transe et de possession fatale.

C’est bien la chorĂ©graphie de Neumeier pourtant datĂ©e de 1976 (une prĂ©cocitĂ© visionnaire) dĂ©jĂ  qui ici se dĂ©marque largement du lot : profondeur, justesse, subtilitĂ© des parallĂšles Louis II/TchaĂŻkovski. Le cygne blanc c’est la femme idĂ©alisĂ©e jamais ” consommĂ©e “, toujours mise Ă  distance que le compositeur a lui-mĂȘme rencontrĂ© et Ă©pousĂ©, avec le drame que l’on sait. MĂȘme aspiration radicale au rĂȘve, celui d’un prince au rĂŽle Ă©toffĂ© dans le ballet signĂ© Noureev en 1984 ; et pourtant la figure d’Odette n’en est pas pour autant diminuĂ©e, au contraire. “Tout le gĂ©nie de Noureev, ajoute Brigitte LefĂšvre, c’est d’avoir sur rendre au cygne blanc sa part fĂ©minine. Odette n’est pas seulement une figure idĂ©ale, c’est surtout une femme … “, qui souffre et palpite pendant toute la durĂ©e du ballet.

A travers la diversitĂ© des approches, Le Lac des cygnes crĂ©Ă© en 1895, Ă  la fin du siĂšcle romantique doit Ă  la complexitĂ© humaine du compositeur, sa force Ă©vocatrice, sa puissance poĂ©tique, toujours aussi vive, plus d’un siĂšcle aprĂšs sa conception.  Le propre des grands chefs d’oeuvre est leur capacitĂ© Ă  susciter de nouvelles lectures qui n’en altĂšrent ni n’usent jamais l’insondable richesse sĂ©mantique et artistique. Magistral et captivant.

 

Illustration : Rudolf Noureev et Margot Fonteyn en 1965 Ă  Vienne. Ballet de Matthew Bourne (DR)

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