mardi 16 avril 2024

La trilogie Montéverdienne par Nikolaus Harnoncourt(1977-1979) Deutsche Grammophon

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Zürich, 1975

En décembre 1975, Harnoncourt avait fait de Zürich, une capitale Monteverdi. Il fallait être fou pour oser représenter, en première mondiale, dans un Opéra quasi provincial, les opéras de l’illustre compositeur italien, trois au total, qui de 1975 à 1977, étaient ressuscités avec le style adéquat, qu’on a dit, depuis, « baroqueux ». Non seulement, le chef autrichien et le metteur en scène Jean-Pierre Ponnelle exhumaient un genre théâtral parfaitement méconnu jusqu’alors : la scène des passions baroques, mais ils proposaient un mode interprétatif musical, vocal et drammaturgique inédit, respectueux de l’esthétisme de l’époque. Un retour aux sources. Avec son Concentus Musicus, le chef autrichien avait déjà enregistré le cycle pour le disque, chez la firme Teldec, de 1968 à 1974, dévoilant depuis 10 ans déjà, la flamboyance psychologique du théâtre Montéverdien et aussi, la pertinence révolutionnaire de son approche.

Trente années sont passés et voici que les captations filmées, réalisées d’avril 1978 à novembre 1979, dans les studios Viennois avec les décors zürichois, paraissent en dvd sous étiquette Deutsche Grammophon, en provenance de l’inestimable fonds Unitel. Les images ont été diffusées sous laser disc en France dans les années 1980.
L’expressionnisme dense et âpre de Nikolaus Harnoncourt se déverse sans retenue. A la tête du Monteverdi Ensemble qui compte son épouse, la violoniste Alice Harnoncourt, le chef baroqueux fulmine, articule, électrise ses troupes, dévoilant un théâtre aux origines du genre, pour Orfeo (1607), suivi des deux chefs-d’oeuvres lyriques de la maturité vénitienne du compositeur italien, Le retour d’Ulysse dans sa patrie (1641) et Le couronnement de Poppée (1642).
Le théâtre de Monteverdi est une arène implacable où les héros sont défaits, trahis, trompés. Il ne doivent qu’à leur propre ressources, -Orfeo, son chant souverain ; Ulysse, sa force opiniâtre-, de ne pas mourir et vaincre un sort contraire. Le propre de l’opéra montéverdien est son désenchantement poétique, mais entre deux tableaux lugubres et tragiques que de vertiges sensuels et de passion amoureuse ! Cette géographie complexe des sentiments contrastés, Harnoncourt la connaît parfaitement. Il en exprime chaque arête, chaque nuance, avec une attention décuplée.

Une trilogie légendaire

La sonorité et la justesse des instruments ont fait, depuis la fin des années 1970, d’indiscutables progrès mais il n’y a pas que les seules qualités techniques et musicales. Il faut une vision poétique, un style, une philosophie du geste et de l’accomplissement. En cela, l’instinct d’Harnoncourt se révèle éblouissant. En disposant de chanteurs qui sont aussi des acteurs, bénéficiant d’un complice idéal en la personne de Jean-Pierre Ponnelle, le chef orchestre une prouesse historique. Voici le théâtre de Monteverdi en sa férocité fascinante. Voici la scène du premier baroque (XVII ème siècle) : sa quête d’un humanisme à venir, son constat des vanités terrestres, mais aussi son scepticisme et ses désillusions. Orphée éprouve la terrifiante malédiction de la condition humaine : lamentations, peines, douleurs, deuils et ressentiments. Ulysse, tout autant accablé par les dieux, mais protégé de Minerve, parvient à faire valoir son rang et son statut, à la force de ses bras. Quant aux couples des adolescents libidineux, Poppée et Néron, ils incarnent l’omnipotence de l’amour sur toute autre valeur : raison, justice, philosophie. Omnia vincit amor, « l’amour vainc tout » : la passion souveraine, la force du désir, la fragilité des hommes… Tout cela, le duo Harnoncourt/ Ponnelle l’a compris. Il en résulte une trilogie audiovisuelle qui mérite assurément la présente réédition au dvd.
Le résultat n’a pas usurpé son statut de document historique et légendaire. Qu’on soit ici ou là, agacé par un certain statisme (Orfeo) où une surabondance décorative contredite par nos mises en scène actuelles, a contrario, minimalistes et décallée, la violence sanguine, la fureur passionnelle, la fluidité de l’action dramatique, la maîtrise des contrastes entre les registres amoureux, épique, tragique, comique et bouffe, -puisqu’au XVII ème siècle, l’opéra mêle tous les modes avec une flamboyante liberté-, disent la justesse visionnaire du chef et de ses équipes. Le jeu des caméras est aussi à souligner car il ne s’agit pas de représentations filmés mais d’un travail sur l’action, dans lequel la caméra de Ponnelle accompagne le mouvement des personnages. Film d’opéra et non opéra filmé, le témoignage reste un prototype indiscutable. Faiblesse technique, la synchronisation, chant/image, est parfois bricolée. Qu’importe, le souffle épique reste intact.

Trente ans après, la trilogie montéverdienne conçue par Harnoncourt époustoufle par son intensité expressive. A croire que depuis, les successeurs du chef autrichien n’ont guère renouvelé la proposition, du moins n’ont-ils en rien dépassé leur maître. L’édition que nous offre Deutsche Grammophon est l’événement DVD de janvier et février 2007.

Sommaire
Orfeo, 1607. Par Alexandre Pham
La conception scénographique de Jean-Pierre Ponnelle est claire,
fluide, lisible avec de pertinentes inventions qui reliées les unes aux
autres, confèrent a posteriori, une évidente cohérence à la dramaturgie
recomposée. Si l’on ne sait pas réellement comment et où l’Orfeo
fut représenté à la Cour de Mantoue, ce 24 février 1607 (est ce
vraiment dans le salon des miroirs du Palazzo Ducale?), Ponnelle,
esthète affûté, cite Rubens et Titien, c’est à dire un monde culturel à
la croisée de la Renaissance et du Baroque, entre le XVI ème et le XVII
ème siècle, deux sources qui sont à l’origine de l’Orfeo.

Le retour d’Ulysse dans sa patrie, 1641. Par Guillaume-Hugues Fernay
Harnoncourt et ses troupes trouvent les arguments justes, déjà relevés dans le premier volet du cycle, Orfeo.
Mais ici, si le premier opéra de Monteverdi est une partition où prime
la prière et l’imploration, -Orphée impuissant et solitaire renonce à
sa vie terrestre et préfère s’élever au ciel aux côtés de son père
Apollon-, Ulisse, tout en incarnant la fragilité humaine (il
est vivement accablé par le Temps, la Fortune et l’Amour dans le
Prologue), personnifie equant à lui, l’obstination du héros, son courage…

Le couronnement de Poppée, 1642. Par Benjamin Ballif

Dernier volet de la trilogie des opéras de Claudio Monteverdi, Poppée
montre les capacités d’un compositeur âgé de 74 ans, inventif et
visionnaire, réformateur et génial. Créé en 1642, l’oeuvre fusionne
davantage l’action poétique et l’activité de la musique. Au coeur du
drame, le texte et son articulation sont favorisés. Pour se faire,
Harnoncourt bien avant Jacobs, cisèle l’arête contrastée des caractères.

Approfondir

Lire notre portrait de Nikolaus Harnoncourt
2007 marque les 400 ans de la création de l’Orfeo de Claudio Monteverdi. Lire notre dossier l’Orfeo de Claudio Monteverdi
Lire notre dossier Le retour d’Ulysse dans sa patrie, au moment de sa diffusion sur Mezzo en mai 2006 (version dirigée aussi par Nikolaus Harnoncourt, dans la mise en scène de Klaus Michael Gruber, à l’Opéra de Zürich).

Crédits photographiques
Portraits de Nikolaus Harnoncourt (DR)
Trudeliese Schmidt, interprète d’Ottavia dans l’Incoronazione di Poppea (DR)

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