Krystian Zimerman: récital Chopin Lyon, auditorium. Vendredi 2 avril 2010 à 20h30

Krystian Zimerman, piano
Chopin

(les Sonates, 2nd Scherzo, Barcarolle)

Vendredi 2 avril 2010
Lyon, Auditorium

Pour leur dernier concert de la saison à l’Auditorium, Les Grands Interprètes ont demandé à Krystian Zimerman d’exprimer par son pianisme si poétique des partitions essentielles de Chopin : les deux Sonates, le 2nd Scherzo et la Barcarolle. Des moments qui synthétisent et fixent l’ardeur tempétueuse et la rêverie cosmique du compositeur franco-polonais.

Une intégrale des Sonates ?

Le corpus des Sonates de Chopin comporte ordinairement deux opus complets (35 et 58). On a coutume de penser que c’est là intégrale, et les concertistes, en ne jouant que ces deux opus, feraient volontiers oublier un op.4, composé à 18 ans ? Même si les musicologues et spécialistes semblent d’accord pour considérer qu’il s’agissait davantage d’un « exercice appliqué, d’ailleurs dédié à son cher professeur Joseph Elsner, étonnamment scolaire si on le compare aux Etudes et Concertos qui vont naître ». Selon Marcel Marnat, cet op.4 « aligne gravement quatre mouvements selon l’esprit de la grande sonate néo-classique et non d’après la leçon, de Beethoven – que Chopin ignora longtemps -, selon le modèle de Hummel, voire Moscheles. Le jeune compositeur n’arrive pas à animer les éléments de cette lourde machine, et seul le larghetto manifeste un pouvoir poétique. » Dont acte, et on ne saurait faire grief au soliste – fût-il Polonais – de jouer « le duo » et non « le trio » de cette intégrale…Allons plus loin : dans l’éventail des titres de séries presque toujours objectifs (préludes, polonaises, scherzos, ballades…), les sonates choisies en leur cadre classique-maintenu par Chopin n’auraient-elles pas renforcé la tendance du compositeur à ne pas chercher des « solutions » au devenir de cette Forme qui traverse le romantisme, une fois que Beethoven en aura cassé le moule raisonné ?On ne trouvera qu’avec Liszt en 1853 une « sortie », par l’inspiration à retours cycliques et à une seule coulée. Ici encore, la lecture de M.Marnat donne une réponse plausible : « Chopin souhaite seulement que ces pièces ne soient pas séparées comme celles de ses autres séries, et en les composant à des moments différents – la Marche de la 2nde est antérieure au reste de l’op.35- inscrit plutôt chacun d’entre eux dans l’esprit des impromptus, ballades ou scherzos. »

Rafale dans le cimetière

Et donc le vieux Fontenelle peut continuer à poser en grommelant sa question : Sonate, que me veux-tu ? Et le jeune Schumann, qui avait fait mettre « chapeau bas » devant le génie de son ami Chopin est un peu embarrassé devant la 2e Sonate, où « il n’y a, en début et fin, que dissonances ». Son côté raisonneur-allemand s’exprime alors devant « l’accouplement de quatre parmi les plus extravagants enfants » en cette œuvre qui commence parfois à l’inquiéter. Il est vrai que cet op.35 est dérangeant pour qui se fie aux étiquettes. Un « grave » armaturé comme une ballade, un court et violent scherzo, puis une Marche funèbre dont les réemplois ultérieurs en cérémonies officielles ne peuvent occulter l’énigme en profondeur. Pour l’exilé qui lui-même évoque cet écho, il peut s’agir de sa Pologne écrasée par la répression russe… Mais aussi et surtout semble omniprésent un sentiment de « l’être-pour-la-mort » que Chopin sait installé en lui (sa maladie qui précise le destin n’épargnant aucun humain), et qui nous bouleverse, tout comme dans la 12e Sonate de Beethoven ou le Quintette op.44 de Schumann. Et encore « pis » : qui pouvait s’attendre au « presto » en guise de finale, dont tout a été dit dans le genre échevelé (« rafale dans le cimetière », et pourquoi pas film gore, comme le cite M.Marnat d’après document d’époque : « Lazare enseveli vivant déchire de ses ongles la pierre sépulcrale » ?). Mais dont justement Schumann pense à la fois que c’est « raillerie plutôt que musique », et « qu’un certain génie impitoyable nous souffle au visage, terrassant de son poing pesant quiconque voudrait se cabrer contre lui », voire même en coda de l’article : « nous écoutons jusqu’au bout, fascinés et sans gronder…mais aussi sans louer : car ce n’est pas là de la musique. Ainsi se termine la Sonate, semblable à un sphinx au sourire moqueur. » Ces deux génies-là, les « nés en 1810 », leur route est parallèle mais jusqu’à certains « poteaux indicateurs » où le chemin se divise. Pour nous habitants du XXIe commençant, plus de problème, n’est-ce pas, y compris l’embardée vers l’atonal rétablie in extremis par le double accord si consonant …mais ravageur ?

La nuit novalisienne

La Sonate op.58, de 1844, est sous cet angle moins déroutante. L’allegro initial n’est-il pas cependant une « 5e Ballade », tourmentée, en quête d’unité ? Le Scherzo, un mélange d’improvisation et d’impromptu parfois rêveur ? Le Finale convoque toute la ressource de séduction chopinienne après ses appels de solennité ardente, entre ses climats contrastants parfois chants de guerre (polonais ?) et des échos multiples d’Etudes. La merveille est dans le Lento, longuement épanché, qui semble voué à une nouvelle Marche Funèbre, mais où surgit un chant étoilé de nuit novalisienne, mélodie infinie à la façon si humaine de Chopin – et non philosophico-cosmique de Wagner -, dont on ne peut savoir si c’est pure adoration devant la beauté du monde ou désespoir d’avoir à tout quitter…
Le reste du programme est coups de sonde, eux aussi en échos des Sonates. Pour un côté « lent et rêveur », c’est le Nocturne op.15/2, pour le « combattif et déchiré », le 2nd Scherzo, de 1837 (« des canons sous les fleurs », comme Schumann le disait des Mazurkas). Et puis ce sera le temps suspendu de l’extraordinaire Barcarolle, où il faudrait pas seulement voir-entendre une description précise – cette « Venise la rouge où rien ne bouge, dormant sur l’eau qui fume », comme le chante Musset avant même de l’avoir visitée, et où Chopin ne sera jamais allé. Ici s’exprime la poésie des eaux miroitantes, tout l’espace qu’un « petit paysage » comme celui de Guardi (« la vue de la lagune ») avait inscrit dans la mémoire. Dans cette courte mais immense page, Chopin non seulement se montre précurseur de ce que Brahms, Fauré ou Ravel ont plus tard accompli, mais en « voyant » à la Rimbaud sait aller au principe de la substance sans perdre les délices du son, à l’essence qui capte et retient les brillances de l’instant. Comme le « décrivait » Marcel Beaufils parlant des Nocturnes : « Le reflet, en lumière de nuit, du même au-delà inapprochable…Et n’y a-t-il pas eu cette autre nostalgie : l’homme sans poumons écoutant comment le chanteur se vide du pneuma du monde ? » Ici, c’est le « soleil des eaux » qui anime le chant du gondolier et le conduit à sa conclusion éblouie. Il y faut un poète du clavier pour faire sentir la montée sans s’arrêter aux seules voluptés que causerait, selon Schumann, la capacité de traduire « les fanfreluches et pendeloques d’or ou de perles » de la matière sonore.

Culture, introspection et poésie

Or le Polonais Krystian Zimerman est très hautement qualifié pour faire naître cette magie. Son attention à la nature du son – il sait construire les pianos, et régler son instrument qu’il aime transporter de concert en concert-, sa modération dans le comportement soliste – sans vertige des vols internationaux : une cinquantaine de concerts par an -, sa culture instrumentale – organiste, il a aussi abordé la direction d’orchestre – vont de pair avec le sens de l’auto-analyse. Dans un entretien il a parlé d’un dédoublement fort schumannien : « un moi pensant, qui construit la vision de l’œuvre, un moi manuel, responsable de la concrétisation idéale », et au delà de ses perfections techniciennes, il veut continuer à se garder du tapage médiatique pour réfléchir (il en est sorti un Essai sur l’esthétique musicale). Cet ancien 1er Prix au Concours Chopin de Varsovie (en 1975, à 18 ans…) a bien sûr investi dans la musique de son compatriote romantique (il a enregistré trois fois les Concertos) mais a su aller vers Schubert, Liszt, Beethoven Brahms, Debussy, Szymanowski, d’ailleurs sans boulimie de réalisation en c.d. (à peine un tous les deux ans). Et aussi vers la musique du XXe récent, ainsi chez Lutoslawski, dont il a créé le Concerto à lui dédié par le compositeur. Sa vie familiale et son activité pédagogique (Académie de Bâle) l’ont fixé en Suisse. Peut-être de calmes rivages écoute-t-il mieux encore la sonorité poétique de « nouveaux interprètes » comme celle de son bien jeune « pays », Rafal Blechacz, qui 30 ans plus tard que lui, a aussi été 1er Prix du Concours de Varsovie ?

Lyon, Auditorium . Les Grands Interprètes, Récital par Krystian Zymerman. Vendredi 2 avril 2010, 20h30. Frédéric Chopin(1810-1849) : Sonates op.35 et 58, 2nd Scherzo, Nocturne op.15/2, Barcarolle. Information et réservation : T. 04 78 95 95 95 ;
www.auditorium-lyon.com ; G.I. : T. 04 37 24 11 66 ; www.grandsinterpretes.lyon@wanadoo.fr

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